CHAPITRE X
Le débarquement est pénible : on commence par nous entasser prés de quatre-vingts dans une barque avec nos bagages : la mer est agitée, et le mal de mer fait des ravages sérieux. Arrivés au wharf, c'est avec une véritable terreur que nous nous apercevons qu'il a au moins sept métrés de hauteur; on descend une espèce de plate-forme circulaire, avec une petite balustrade qui peut contenir six personnes, et à peine le véhicule a-t-il touché le plancher de la barque qui se balance avec fureur, à cause du ressac sur les roches, que tout le monde se précipite et veut être de la première ascension. Une voix forte retentit, la mienne: « Les femmes d'abord, puis les malades! « On m'obéit machinalement, et les malheureuses actrices, qui pour la plupart réalisent les deux conditions susénoncées, disparaissent dans les airs. Mon tour arrive, je suis un des derniers et j'éprouve, pendant que le câble nous hisse, la même impression que si j'étais danslanacelle d'un ballon
Une fois sur le wharf commence une série de vexations dont on ne peut se faire une idée; voici le compte exact de mes déboursés :
2 piastres pour la barque;
2 — pour l'ascension ;
2 — pour mes bagages;
2 — pour droit de stationnement sur
le môle ; 2 — pour sortir du wharf; 2 — pour la conduite des bagages à la
douane.
Total : 12 piastres. i
Heureasement qu'elle De vaut ici que 2 francs 45. Il faut ajouter que toutes ces sommes sont soutirées avec tant d^amabilité et de bonne grâce qu'on ne peut se formaliser. Ce pays est doté de fonctionnaires et d'agents charmants, mais on voit tout de suite que le pays est riche.
Acajutla, comme toutes les villes de la côte, ne renferme que les bureaux du chemin de fer, la douane et quelques maisons, dont un hôtel passable.
Le train part à une heure et demie pour Sansonate : la ligne est très bonne, très sûre, mais elle est da système à voie étroite. La végétation est celle des pays tropicaux et partout toujours aussi luxuriante ; le pays cependant a Tair plus fertile que le Guatemala, plas vert, moins sec.
Sansonate est une jolie petite ville de trente mille habitants, traversée par un torrent qui permet de fabriquer la lumière électrique et fournit Teau potable en abondance. Les maisons sont bien construites; il y a assez dévie, de mouvement, et c'est un centre important d'affaires : il y a deux banques, qui fonctionnent régulièrement et avec succès. C'est naturellement le café qui fait les frais de tout; on le cultive tellement et on en plante de si grandes quantités que le Salvadorénien en arrive à ne plus récolter de maïs ni de blé: on fait venir les objets d'alimentation de l'étranger; on ne rêve qu'au café, on ne parle que de cela, ce qui se conçoit, le rapport en étant fabuleux.
Le marché de Sansonate est fort original; il est constitué par une multitude de tentes très bariolées dressées sur la place. C'est le marché primitif, qui
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rappelle un peu un marché arabe : ce ne sont qoe soieries chatoyantes, cotonnades claires, verroterie, fausses perles; les femmes du peuple passent leur temps à se promener à travers le marché, devant les évenlaires : l'œil est charmé par toutes ces naées de belles filles aux jolies formes et aux cheveux soigneusement peignés.
Il y a nombre d'églises, mais on ne retrouve plus la richesse de celles Je Mexico ou de Guatemala. Ce sont de pauvres édifices intérieurement et extérieurement; on sent que Targent du pays va à Textérieur et que les dollars gagnés vont se dépenser le plus vite possible en Europe.
A quatre heures je vais entendre la musique dans le parc, mot un peu impropre pour désigner une place carrée sans un seul grand arbre, où sont seulement des plates-bandes et des allées. Le kiosque traditionnel n'est pas encore construit, ce qui parait étonnant. Les habitants de la ville sont là qui se promènent en tournant dans le même sens ; ils ont Pair gais et enjoué ; on me montre un groupe d'individus qui semblent des conspirateurs, et qui causent avec animation. Je ne me trompais pas dans mon impression : ce sont les révolutionnaires du Nicaragua, le général Ortiz en tête, qui, vaincus de la veille, viennent d'arriver; ils ont pu se sauver sur une mauvaise barque de pèche au nombre de quinze, et après une périlleuse navigation ont débarqué au Salvador. Leurs compagnons moins heureux, qui n'ont pu tenir dans le bateau, ont été pris et fusillés. « Doux pays!» comme dirait Forain.
Ici, à San Sahador, il ne faut pas croire que la tranquillité soit absolue ; la dernière révolution a pris fin il y a environ huit mois; en général, ces troubles durent peu, deux mois, trois mois au plus, le temps de tuer quelques milliers de citoyens, ce qui amène forcément la fièvre jaune et rend la contrée malsaine. On s'est égorgé ici Tannée dernière ; on ne s'en souvient pas trop : l'ancien président, le général Ezeta, est à Paris, et le nouveau, le général Guttierez, préside en paix jusqu'à ce qu'il survienne de nouveaux désordres. Ces troubles sont purement politiques, et cela ne fait pas grand mal au pays, le prix du café ne baissant pas. Le commerce en soufire passagèrement, mais après îl reprend de plus belle, d'autant plus facilement que les Allemands sont ici légion et que l'argent ne leur manque pas. Le développement qu'ils ont pris sur la côte du Pacifique est extraordinaire; presque tout le commerce est entre leurs mains tenaces ; ils savent, avec l'habileté que donne un travail assidu, extraire de ce pays riche des fortunes considérables.
Je m'explique parfaitement pourquoi les Français viennent peu dans ces contrées, car il faut une vraie dose de courage pour vivre, avec un climat malsain, dans un .pays où la vie est chère et où malheureusement nos compatriotes ne savent pas faire d'économie, gaspillant tout ce qu'ils gagnent avec une facilité inouïe; • pourtant les salaires sont élevés. La nourriture est, d'habitude, mauvaise et peu hygiénique; l'Allemand s^acclimate partout, mais il n'en est pas de même poar le Français, qui ne se trouve bien que chez lui et ne possède pas cette qualité des races teutoniques de tout