CHAPITRE X
— Et VOUS avez lutté contre vos camarades de la
veille?
— Tiens, c*te bêtise! avec acharnement, et vous voyez que j- ai bien fait, puisque nous avons triomphé !
Un commentaire déflorerait cette cynique naïveté.
Cela donne absolument Tidée de ce que sont les révolutions politiques ici.
« Il est mort beaucoup d*hommes. » En disant ces mots, mon cocher me montre Tendroit où on a brûlé an grand nombre de cadavres, et un ravin où furent enterrés une bonne quantité de Salvadoréniens : la route passe dessus, un peu surélevée : la terre se tassera avec le temps !
Autre cimetière en arrivant à Santa Ana; celui-là c'est pour ceux qui n'ont pas combattu, mais que la fièvre jaune, conséquence inévitable des guerres de ce pays, a envoyés jouir du repos étemel dans un monde meilleur.
C'est sur cette impression funèbre que j'ai £iit mon entrée à Santa Ana : aussi n'ai-je pu voir en bean ce gros village, lourd, mastoc, aux maisons basses et nul entretenues; l'hôtel où me dépose ma carretelas*étend de chaque côté de la rue, qui semble un vaste corridor ; les chambres sont au rez-de-chaussée et donnent toutes sur le trottoir, seule issue pour y pénétrer et seule ouverture pour la lumière et l'air. Au-dessus de chaque porte, le numéro de la chambre, dans la rue même!
C'est commode pour ceux qui veulent déménager à la cloche de bois, c'est-à-dire clandestinement. U y a six chambres de chaque côté de la rue.
Santa Ana est le centre de tout le commerce de café
de la région, qui est la plus riche de la rëpabliqae. On y compte quatre banques, deux cercles, deai joumanx, douze églises, un marché étonnant, uo théâtre qui n*est pas fini, de belles maisons à deux étages, -^ chose rare, — huit pharmaciens et trente-cinq mille habitants. On y trouve en plus cent quatre-vingt-sept débits de boissons! On voit que c'est une ville riche. Ce qui ne manque pas non plus, ce sont les noms allemands et les noms juifs! On ne voit partout que Dreyfus, Cohen, Bloom, Haas, Rosenbleim, etc. ; en revanche, pas un nom français. Et il y a de l'argent à gagner à foison dans ce pays! C'est navrant.
Le propriétaire de mon hôtel est en prison. Il parait qu'il a mis brutalement à la porte de son hôtel un Allemand, qui d'ailleurs lui devait de l'argent et qui, complètement gris, était venu l'insulter : l'ivro^e, en tombant, s'était un peu abimé, et deux jours après, cet homme s'étant plaint à son consul, Thôtelier était arrêté et mis en prison. A mon départ, il n'était pas encore relâché.
Les gros négociants seuls ont à souffrir des révolutions, car les deux partis, suivant qu'ils sont vainqueurs ou vaincus, les taxent fort cher et leur font payer des contributions de guerre très élevées.
Lors des derniers événements, un des négociants d'ici dut, sous menaces de mort, verser aux insurgés soixante mille francs, et quand les vainqueurs revinrent dans la ville, il dut en verser cent mille, en punition d'avoir donné de l'argent aux révolutionnaires ! C'est plein de gaieté. Il faut qu'il fasse de rudes bénéfices pour rattraper cela !
CHAFITmS \. 239
Je connais an négociant da Xicaragoa qoi f^ndeniment a quitté son pays au commencement de la réro- I ution et est venu s*établîr aYec sa Cunîlle à San Salwador, attendant la fin da conflit. Son fils était resté à la tète du magasin ; mais, comme on neponYait retirer les fimds du négociant déposés à la Banque qn^avec la seoie signature du père, absent, on ne put le taxer. On se contenta de lui prendre pour dix mille francs de marebandises.
Chose curieuse, les banques ne souffrent eo rien. On m*en adonné Texplication : en cas de Tidoire, il bmî bien que les insurgés trouTent des établissements solides sur lesquels ils puissent compter pour les lendemains de la guerre; le parti de Voràre n*j tondiera pas non plus, car il en a besoin.
L'armée ici est plus facile à manier qu*à Guatemala, car le Salvadorénien est docile et singulièrement disposé à comprendre ce qu'on lui demande et ce qu^on lui enseigne. Il se bat bien, est très vaillant, lutte aiee courage et aime son métier.
Des instructeurs français i iennentd*étre mis à ladisposition du gouvernement du Salvador pour dresser Tar-» mëe. Ils viennent d'arriver, et la mission se compose d*oa capitaine, d'un lieutenant d'artillerie et de d^rux adjrj^ dants.
Avec quelle joie je reverrai des compatriofei^ !
Avec l'achèvement du chemin de fer, Santa Ana deviendra plus important que San Salvador, ou le ciie min de fer n'aboutit pas encore directement.
Pour aller à la capitale, il nous faut suivre la même route ; mais, cette fois, je préfère prendre un che* val et éviter le Congo et le train de ballast, en allant
d*une traite à la Joyîa. En quatre heures nous sommes àCbinainatal, petit village indien d'où nouis montons ^ la station.
A trois heures de Taprès-midi, mon train stoppe à son point terminus, à la Ceyba. A la station, il y a abondance de montures et de diligences : à cause de mes bagages, je choisis ce dernier mode de locomotion et je me case à Tintérieur, entre deux jeunes femmes blanches et agréables, ayant en face de moi trois Indiennes dont Tune donne à teterà un enfant couvert de dartres purulentes !
- Le chemin passe dans une gorge de montagne très escarpée que le chemin de fer n'a pu franchir jusqu'ici.
Nous avons cinq mules attelées à la voiture, qui vont très doucement aux montées, mais rattrapent cela aux descentes, où elles partent à fond de train ; les secousses sont effrayantes, et si je n'avais que mes deux voisines, je ne me plaindrais pas, mais j'ai l'enfant aux pustules en face de moi et je fais des efforts inouïs pour ne pas le toucher.
Enfin, après deux heures de marche sur cette route poussiéreuse, nous atteignons un pont situé au fond d'un ravin; en face de nous la route continue, mais quelle route ! Je n'exagère pas en disant que la pente est de plus de 20 pour 100, et cela sur une longueur de trois kilomètres environ!
Deux paires de solides bœufs sont attelées devant les deux mules de flèche, et la diligence se met pesamment, en marche pour opérer en trois quarts d'heure cette ascension extraordinaire. A la descente, on attelle, les bœufs derrière pour retenir la voiture !
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