CHAPITRE XI
Le cacao et le café sont deux produits qui suffisent en peu de temps à combler les vides que le poker ou la bacccara ont fait dans les poches. Allez dans ce pays de cocagne, jeunes ou vieux joueurs, vous y trouverez aussi des tapis verts, mais ce seront ceux de la nature, et en le grattant vous y retrouverez en or les jetons que vous avez laissés sur les tables des tripots ! Un peu de cœur au ventre, quelques restants d'argent, et en route pour Costa Rica, où le consul de France vous aura vite mis sur le chemin de la fortune !
Il me reste à dire un mot sur les chemins de fer de cet élonnant pays. Dans deux ans, Tocéan Atlantique sera relié au Pacifique par la voie ferrée, ce qui permettra au commerce de la côte ouest de passer à Test sans emprunter la voie si conteuse du chemin de fer de Panama.
La ligne qui va de Port Limon à San José fonctionne admirablement.
Hélas ! je dois m'arracher de San José et de ses agréables hôtes, car une dépêche m'avise que le Fournel, de la Compagnie transatlantique, part demain de Port Limon pour Carfagène (Colombie), et je dois le prendre pour rejoindre à la Guayra la France, sur laquelle je dois traverser TAtlantique.
Je reprends donc, le cœur triste, le train qui me descend à Port Limon, je retrouve ma jolie place ga* zon^iée : c'est dimanche; les nègres et les négresses, qui constituent la majeure partie de la population, ont revêtu des habits de fête; plus la peau est noire, plus la toilette choisie est claire; je vois une négresse, nupieds, avec une robe en mousseline blanche très vapo-
reuse, un corsage décolleté avec des rubans et une ceinture vert clair, un chapeau de paille avec des roses et des gants blancs en fil, trop courts, qui laissent voir le bras noir comme du jais.
Le port est encombré de navires; il y en a quatre, à vapeur, qui chargent des bananes pour les Etats-* Unis. La culture de cet excellent fruit se fait ici sur une grande échelle et rapporte beaucoup d'argent : on les cueille vertes, et elles arrivent à destination presque mûres; elles poussent dans les terres basses, humides et terriblement malsaines; aussi les nègres seuls peuvent-ils s'acclimater et en faire la culture : c'est par milliers de tonnes que ce délicat produit est expédié dans l'Amérique du Nord, à New- Orléans, où est le grand marché aux bananes.
Le Fournel a levé l'ancre; c'est encore un cargo, mais cette fois il n'y a pas de cabines ; il ne reçoit que desémigrants, et sans l'obligeance du capitaine, qui me prête sa cabine, je serais obligé de coucher sur le pont; je suis reçu à bord comme un ami et invité à partager la table des officiers, faveur à laquelle je suis fort sensible, mais dont je ne puis profiter autant que je l'aurais voulu, le Fournel étant assailli à la sortie du port par un coup de vent de nord-est qui a duré deux jours!
Le cargo, sans cargaison, danse comme une coquille d'œuf, et le mal de mer fait des ravages désastreux à bordi
Nous sommes en vue de Cartagène, ville autrefois très fortifiée, si fortifiée même que les habitants trouvèrent utile d^obstruer la principale passe don-