CHAPITRE XI. S
nant accès dans le port, en coulant de vieux bateaux chargés de pierres, et que pour y arriver aujourd'hui il faut aller à sept milles plus au sud chercher une petite passe étroite, mais heureusement sure, qui s'appelle la petite bouche, et bien protégée jadis par deux forts, dont Tun, au milieu de Teau, est encore en assez bon état.
Une fois ce cap franchi, on se trouve dans une grande mer intérieure où un chenal balisé permet au navire de franchir les sept kilomètres qui le séparent du wharf où il vient commodément accoster.
La ville est entourée d'eau de tous côtés ; enserrée dans de formidables fortifications qui ne serviraient plus à rien maintenant, elle a conservé un cachet d'originalité très curieux ; de grands forts en ruine se dressent sur la droite, élevant vers les nues leurs pans de mur démantelés; derrière la ville, sur la droite, s'élève une colline qui a la forme d'un gigantesque coin au sommet duquel se voient les constructions très blanches d'un couvent de moines dont l'ordre est respecté ; d'ailleurs la Colombie est, de toutes les Républiques espagnoles, celle où le clergé a été le moins persécuté : j'ai même vu à Panama une messe militaire avec musique.
Si Cartagène, extérieurement, avec ses murailles crénelées, ses hautes tours, ses clochers d'églises, offre un spectacle agréable, autant on peut s'étonner en trouvant au dedans de ces murailles une ville espagnole, aux rues tortueuses, aux maisons ornées toutes de balcons en avance, de fenêtres basses et grilléespropices aux (c novios » , en rencontrant des coins et des
recoins qui rappellent Cadix, SévilIeetMalaga.Oasent que la vie doit y être la même qu'il y a deux siècles r on jurerait que Ton va voir sortir d'une porte obscure, quand la nuit est venue, un amoureux drapé dans son manteau qui craint un Bartolo farouche ; on s'attend, au détour d'une de ces ruelles étroites, à entendre les sons d'une mandoline portant à quelque belle cachée derrière son rideau les impressions d'une âme assoiffée d'amour. La lune qui éclaire ce coin d'Espagne a pris, elle aussi, la tonalité vive de la luneandalouse, et il n'y a pas jusqu'au Sereno qui passe avec sa pique et sa lanterne qui ne nous transporte au pays des belles filles à la chevelure brune . . .
Je repars sur le Fournel, voyant peu à peu s'effacer dans la brume cette ville curieuse et peu connue : la nuit est agitée, le vent du nord-est recommence, et nous tanguons avec une régularité^arfaite mais bien désagréable ! "^
A sept heures du m^tin, ma stupéfaction est grande en apercevant à travers mon hublot, se profilant dans le ciel à une hauteur considérable, des pics couverts de neige, argentés par les rayons du soleil, et, au-dessous de ces cimes, des nuages épais allant jusqu'à la mer; je crois à une réfraction de la lumière, à un mirage, mais en regardant ma carte, je vois que les monts de Sierra Nevada, sur la pointe de Santa Marlha, s'élèvent à cinq mille quatre-vingts mètres. Plus haut que le mont Blanc! C'est d'un aspect féerique, et c'est en même temps réconfortant de voir un peu de neige dans des pays si terriblement chauds.
Les nuages se dégagent, semblant fondre sous l'in-