CHAPITRE II
ment droite comme un i, change de nom à chaque
intersection d^une autre rue ; elle se nomme succès*
si^ement Galle Proridentia, Nuevo Mexico, Rebeldes,
Zuleta, Cadena, Independencia, San Bernardo, etc.
Toutes les maisons ont sur leurs portes une foule de
numéros, ce qui rend les visites difficiles, car on ne
peut comprendre quel est le bon. En face de la porte
d^Iturbide se trouve un restaurant, la Maison dorée,
dont la façade est rouge vermillon avec des filets dorés!
La cuisine y est très ordinaire, mais c'est général dans
cette ville; il y a une foule de restaurants, laConcor-
dia, riturbide, le café de Paris, etc., où Ton mange
plutôt mal; on dirait que dans ce pays on n*anul souci
de la nourriture; on mange parce qu'il faut vivre,
mais le raffinement ou même le goût de bien manger
manque totalement; on ne trouve pas dans tout le
Mexique un restaurant vraiment bon. Dans les hôtels,
on ne donne pas à manger, ce que j'apprécie fort,
ayant Thorreur de cette nourriture forcée de la table
d'hôte, coutume barbare que la civilisation, venue
des pays d'outre-mcr» fera disparaître sans doute un
jour de nos régions.
A ce propos, je me suis demandé plusieurs fois, depuis que je suis ici, si c'est bien chez nous qu'il faut chercher le berceau de la civilisation. Cette réflexion me vient en voyant à la vitrine d'un antiquaire un gros poussah en terre cuite qui date d'au moins deux mille ans, et qui s'enfonce dans la bouche un énorme morceau d'un aliment inconnu; sa physionomie est souriante, et il semble que ce qu'il mange soit excellent. Chez les races toltèques et zapothèques on devait bien vivre,
ëi ÔkzË MOIS kv MÉXlQtlË.
car il n'est pas admissible que les gens qur habitaient ces magnifiques palais de Mitla,de Palenque ef autres/ n'aient pas eu toutes les ressources et toutes les commodités de la vie. Il est évident que les gens riches de^ Tépoque devaient avoir d'excellents cuisiniers. Ce n'est qu'une supposition que je me permets d'émettre, mais elle s'appuie sur l'aspect de nombre de statuettes et de figures gravées qui nous montrent l'Indien d'alors gras, replet et toujours souriant, indices certains d'ua estomac satisfait.
Si les restaurants de Mexico sont mauvais, le théâtre ici est navrant! Une détestable troupe de zarzuela espagnole suffit à faire le vide au théâtre principal, modeste édifice dont l'intérieur allie la simplicité sans phrase au manque de confortable. Le théâtre National, dont la façade est ornée d'une belle colonnade en pierre, pos» sède une belle entrée et un beau patio. On y joue le grand opéra italien et le drame, également en italien. Depuis trois ans il ne vient plus de compagnies françaises. L'intérieur n'est pas mal, mais tous les rebords des loges et des galeries sont de simples balustrades en fer, à jour comme des balcons de fenêtres, ce qui est du plus vilain aspect et doit être fort gênant pour les dames, qui sont ainsi vues des pieds à la tête.
La scène est grande et belle, les décors sont de tout dernier ordre, indignes d'une grande ville qui a des prétentions; les fauteuils d'orchestre ont l'air d'être en celluloïd et n'ont rien de confortable; la salle possède un bon éclairage électrique, et les représentations de la Compagnie Sieni sont très suivies.
A ce propos, il m'est arrivé une aventure asse*
CHAPITRÉ U. 3b
comique. L^ leademain de mon arrivée, je vois mon garçon, à Thôtel, qui tournait autour de moi et qui devait évidemment avoir une demande à m'adresser; je lui vins en aide, et il m'avoua qu^il me serait bien reconnaissant si je pouvais lui donner un billet de galerie pour assistera mes débuts à TOpéra! Le pauvre garçon avait vu sur une de mes malles une des fameuses étiquettes que Sieni m'avait données pour faire le voyage, et il m'avait pris sans doute pour le baryton ou la basse profonde. Je détrompai ce fidèle et naïf esclave, mais je lui promis tout de même un billet pour aller à TOpéra.
12 octobre. — La rue San Francisco est décidément la rue élégante, le boulevard de Mexico : voilà toute une série de beaux magasins; il y a beaucoup de monde, je croise des gens fort bien mis, chapeau haut de forme, fleurs à la boutonnière, dames avec leurs filles mises à la dernière mode, et, comme transition brusque, des Indiens des deux sexes, en haillons et pieds nus, circulent au milieu de la foule, semblant cependant éviter le contact de Thomme civilisé^ se dérangeant pour le laisser passer et paraissant, à la surface, humble et soumis, mais par moments laissant prendre à son regard un ton vif qui permet de croire qu'il n'y a pas encore et qu'il n'y aura jamais d'amitié entre le vaincu et le triomphateur. Singulière race que je me promets d'étudier plus longuement pendant mon séjour ici !
C'est l'heure fashionable, onze heures; on n'entend parler que Français; tous les magasins, ou à peu près tous, sontoccupésparnos compatriotes, Labadie,Mallet,
Balme, Geniu, Combaluzier , Huguenin, Dormeuil, ChaiTeton, Zivy, etc.
De nombreux véhicules circulent, conduits par des cochers indiens dont la face rougeâtre semble encore plus laide sous le grand chapeau pointu qui est décidément la coiffure nationale. Quelques jeunes gens de la société que je rencontre portent le costume mexicain, pantalon extracollant, gris ou noir, avec une bande formée d'un galon sur lequel sont cousus de gros boutons en argent très rapprochés, la veste courte galonnée et ornée des mêmes boutons, et le grand chapeau, qui souvent coûte un prix fou avec ses galons en or fin !
Les fiacres, qui abondent à Mexico, sont encore, chez ce peuple libre, une négation absolue du principe d^égalité, comme les tramways : ils sont tous traînés par deux chevaux et divisés en trois classes, d'après la qualité de leur attelage; ceux qui ont une bande jaune à la portière sont les moins chers; les chevaux font là leur dernière étape avant la course de taureaux; aussi y trouve-t-on des spécimens intéressants de la race chevaline au point de vue de la saillie des côtes, des tt ilions et des ischions » et surtout de Tusure de la peau et du poil! Ceux-là coûtent quatre réaulx l'heure, c'est-à-dire, au cours du change, environ un franc soixante-quinze. Les fiacres à bandes rouges sont meilleurs, car ils sont un peu moins sales; presque toutes ces voitures sont de grands trois-quarts et des victorias. Les chevaux de cette classe ont une certaine épaisseur de graisse qui leur donne un aspect plus séduisant; ils font facilement six kilomètres à l'heure