CHAPITRE PREMIER
Saint-Nazaire. — Mélancolie. — Le départ. — Le tour du propriétaire. — Santander. — La Gorogne. — Les Açores. — Concert à bord. — Deux nouveaux compagnons de voyage. — Le cyclone. — La Havane. — Fuite précipitée. — Arrivée à Vera Gruz. — Mon admission dans la troupe d*opéra italien.
L'hélice tourne lentement, les amarres frappées à terre se raidissent avec des frémissements plaintifs, le soleil dore les cuivres qui étincellent, la Normandie s^ébranle; la lourde masse se meut avec effort, semblant s'échapper à regret du bassin qui la retient captive et où elle se repose des durs assauts de TAtlan* tique : sur les quais, le long de Técluse, sur la jetée, se pressent les curieux, les passants, les amis, les femmes des officiers, les indifférents, les badauds, tous ceux enfin pour qui le départ d'un transatlantique est un spectacle, une douleur, une joie ; au delà de recluse, la, Loire bouillonne sous Teffet de la marée et attend l'arrivée du paquebot dans ses eaux boueuses
poar le déverser sur son véritable élément^ la mer.
La, Normandie a. toutlargaé; elle reste un instant
immobile au miliea da fleuve, comme si elle voulait
faire au dernier effort pour ne pas courir au-devant
de nouveaux dangers» mais le devoir l'emporte» et
c'est avec une belle vitesse que nous voguons vers
VOcéan! Sur le pont, les passagers saluent la terre,
les uns avec tristesse, — je suis de ceux-là, — les
autres avec satisfaction; la nuit vient, tout disparait
dans la brume qui monte, le pavillon français est
amené ; le temps est beau, la mer calme. . . Accoudé sur
le bastingage, je cherche, mais en vain, à apercevoir
encore un petit bout du continent où je laisse tout ce
que j'aime... plus rien... la cloche du diner résonne...
Refoulons notre poignante émotion et allons faire
connaissance avec nos compagnons forcés.
La salle à manger est pleine; par une faveur à laquelle je suis fort sensible, le commandant m'a fait réserver la place à sa gauche. A sa droite, l'agent des postes; à côté de moi, une dame anglaise qui va retrouver son mari, riche propriétaire de Jalapa (Mexique); puis des Anglais, des Espagnols, un Français, ingénieur de l'École centrale, des Mexicains, un Turc et deux Suisses.
La deuxième table est occupée en son entier par la troupe de grand opéra italien, dirigée par M. Sieni, un imprésario très sérieux, doublé d'un fort aimable homme, parlant bien le français et mal l'espagnol. La compagnie est complète; il y a des contraltos, des soprani, des ténors, des barytons dont le chef d'emploi est un Français ; puis viennent les choristes,