‹ Onze mois au Mexique et au Centre-AmériqueChapitre 4 sur 157 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

les musiciens, etc., tout ce qu'il faut en un mot pour nous faire passer des moments agréables, car les répétitions des opéras qu'ils vont jouer à Mexico vont commencer dans deux jours.

La conversation, pendant le dîner, manque d'animation; on se regarde, on s'étudie, on s'observe; des banalités s'échangent» puis peu à peu on se détend, et en sortant de table, on se salue d'une manière un peu moins compassée. Le commandant ne viendra pas dîner : tout le temps que nous serons dans le golfe de Biscaye, il ne quittera pas la passerelle.

L'agent des postes, M. Lumay, est un charmant homme qui, depuis vingt-cinq ans, parcourt les mers sans paraître fatigué de cet éternel mouvement, et q-ui, doué d'un esprit d'observation très pénétrant, a rapporté de ses voyages des nuées d'anecdotes des plus intéressantes. Nous avons vite fait connaissance, et, grâce à lui, ma première soirée s'est fort bien passée.

Je suis resté de dix heures à minuit, regardant passer cette eau bleue, argentée par la lune, qui se laisse creuser par la quille du navire et qui semble protester contre cette perturbation inouïe.

Il fait un peu de vent, mais l'air est doux ; je cherche à rassembler mes pensées, mais, hélas! je suis devenu une matière inerte ; je voudrais trouver devant cette nature belle, devant ces horizons sans limites, des idées philosophiques; je voudrais que mon imagination pût faire revivre à ma mémoire les admirables inspirations de Richepin, ces vers fulgurants qui chantent la mer; mon cerveau reste inactif; je pense au foyer domestique, dont chaque tour d'hélice m'éloigne, et je n'ai dans

le cœur qu'une grande lassitude, qu'une peine infinie !

Que me fait ce battement lent et voluptueux des vagues molles brisées par la proue du navire; quelles impressions éveillent en mon esprit les sifflements du vent d'ouest qui bruissent dans la mâture ; quels sentiments peut faire naître en moi l'idée de ces profondeurs béantes, de ces fonds sombres où le regard ne peut pénétrer, épouvanté de l'abime; quelles sensations me procure la vue de ces espaces où courent les nuages, flocons de neige vaporeux pâlissant sous les reflets de la lune qui monte? Je n'ai même pas la peur du flot, ni l'étonnement de l'inconnu, du nouveau... Ma pensée est là-bas, fixée sur ce point du sol natal où respirent des êtres chers... Une humidité perçante m'envahit; l'air se sature d'eau ; il fait frais... Je regagne ma cabine; tout dort à bord, sauf les gigantesques chaudières où l'eau tourmentée, pressée, secouée par quelque force invisible, se transforme en vapeur, agent puissant qui va donner la vie à l'engin formidable dont les articulations, avec la justesse d'un pendule, mettent en mouvement ce singulier vilebrequin qui creuse son trou à l'envers dans la masse liquide de l'Océaa !

Les battements de la triple expansion sont comme les vibrations du cœur humain; puisse Dieu veiller sur leur cadence et ne pas en altérer la sereine régularité ! Ma cabine est près de la machine ; je m'endors, l'oreille machinalement tendue, écoutaut ce bruit monotone, ayant peut-être la peur de ne plus l'entendre

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