‹ Onze mois au Mexique et au Centre-AmériqueChapitre 38 sur 157 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

cheval portant chacun un lasso dont Textrémité est attachée au pommeau de leur selle, et qu'ils lancent sur le cheval mort : un péon passe les nœuds coulants qui terminent les cordes aux pieds de derrière du cheval, et les deux cavaliers partent au galop, entraînant ces malheureuses victimes : c'est d'un joli effet.

Pour me reposer des émotions d'une journée si bien remplie, je vais le soir voir Joconde à l'Opéra; belle salle, très élégante, bonne musique ; mais comme je comprends que l'Opéra de Paris ne nous l'offre pas t

17 octobre, — Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Ce matin, nous avons été visiter l'Académie des beaux-arts, guidés dans le musée par l'aimable et érudit directeur, M. de Lascurraïn. Je suis resté surpris de l'ancienne école mexicaine, représentée superbement par deux artistes de véritable valeur, Benitez et Arteaga.

J'ai retrouvé chez ces peintres du siècle dernier l'intensité de couleurs du Titien et la fermeté de tonalité du Tintoret. Ils procèdent de ces maîtres et ont su puiser dans leur école les notions du grand art. C'est tout à fait remarquable.

L*Ëcole moderne, hélas! n'a pas continué sur ces traces : la peinture est chaude, mais plate, le contour est trop fini, le dessin trop parfait : l'influence de David pour les anciens et de Bouguereau pour les modernes, panachée par la note Léopold Robert, donne à toutes ces œuvres une teinte uniforme ; on dirait des peintures éclairées par un incendie.

Il y a de la vie et du mouvement dans l'intentioai

car les sujets sont en général à effets, mais les personnages sont plats, il n'y a pas de modelage, c'est poncif.

Dans les salons des peintres étrangers du passé, je retrouve les maîtres qui me sont chers : je salue au passage un Memling, que je m'empresse d'étudier longuement et qui est l'œuvre capitale du musée; j'admire deux Alonso Cano, un Rubens, un Van Dyck, un beau Rembrandt bien éclairé, et je reste tout à fait en extase devant un portrait de femme de l'école de Glouet, certainement du maître, qui est vraiment extraordinaire

En sortant du musée, je reviens seul à pied ; je traverse une rue où sont entassés un nombre incalculable dlndiens des deux sexes : c'est jour de marché ; la bousculade y est effrayante, mais ce n'est pas bruyant; les indigènes viennent faire leurs achats, et ils le font avec un grand calme; seulement, ils sont tellement nombreux qu'ils peuvent à peine circuler. Je rencontre une femme, jeune encore, mais aux traits flétris avant i'àge, comme toutes celles de sa race ; elle porte sur le dos, emmailloté dans un sac de toile, un petit bébé : la fantaisie me prend de la suivre. Elle est nupieds , et porte une chemise en grosse toile grise qui n'est là que pour la forme, car elle est tout ouverte et laisse voir la poitrine; un mauvais jupon couvre à peine ses jambes : elle commence par acheter un chapeau de paille, quinze centavos, somine qu'elle puise dans les plis d'une sorte de ceinture en toile roulée autour de sa taille; Tenfant se met à hurler, elle achète une banane, un sou, et la lui enfonce dans la l^ouche ; le mioche se tait et savoure cet aliment natio-

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