CHAPITRE IV
égoïste, et nous ne pensons même pas à leur céder nos places; d'ailleurs elles étaient laides, quoique
jeunes.
A onze heures le sleeping-car roule avec un chargement de muets... tout le monde dort.
Deux heures et demie du matin, — Par un phénomène que la science a renoncé à expliquer, la suppression du mouvement du train me réveille. Je regarde par ma fenêtre ; nuit noire : le train est stoppé au milieu des champs, calmeabsolu, silence complet. Depuis combien de temps sommes-nous là? Je saute hors du lit et je trouve le nègre qui me dit que la machine est tt disabled -n (en avaries) et que nous n'en avons que pour quelques heures.
La locomotive a lâché sournoisement son tender, dont les amarres se sont rompues, et a continué sa route toute seule... Naturellement le mécanicien est revenu après une centaine de mètres parcourus, mais il a été impossible de raccrocher les deux âmes sœurs, les boulons étant cassés, ainsi que les chaînes et les tuyaux d'alimentation.
Ayant horreur de la solitude et ne pouvant me rendormir, je réveille mes compagnons qui grognent un peu, mais finissent par se lever, et une longue conversation s'engage sur la sécurité des chemins de fer système américain. Enfin, on repart, et à neuf heures et demie nous arrivons à Irapuato, où Ton doit changer de train pour Guadalajarra.
Pas trace de restaurant dans la station, mais des nuées d'Indiens dépenaillés, aux traits flétris et durs, qui nous offrent des paniers de fraises très appétissantes
avec de la crème et du pain : on a faim, cel^ suffira pour le moment.
Le pays est laid ; des séries de plaines terminées par des coteaux peu élevés s'étalent sous nos regards : la culture y est cependant très avancée et TÉtat de Jalisco et celui de Michoacan, qui lui est limitrophe, sont très fertiles et très productifs.
La Barca, située à mi-route, est la station où Ton déjeune : notre ami le député a commandé le repas par le télégraphe, et nous y faisons largement honneur.
La voie est, à partir d'ici, droite comme un I ; j'obtiens la faveur de monter sur la machine pour mieux voir le paysage. Le mécanicien, don Pedro Astia, est un vieux Cubain fixé à Guadalajarra ; il aime sa machine, américaine naturellement, et pour me prouver sa valeur, il la lance à soixante-dix kilomètres à l'heure, sans penser que les règlements lui interdisent de marcher à plus de cinquante kilomètres, et sans se soucier des balancements terribles que cette marche inusitée occasionne aux longs wagons qui forment le train. Aussi arrivons-nous une demi-heure trop tôt à la première station. Voyez-vous ce fait se produisant sur une ligne de chemin de fer européenne, et. le mécanicien offrant des cigares à ses invités sur le pont de son vaisseau, c'est-à-dire de sa machine !
La voie tourne, se contourne; nous apercevons sur la gauche une chaîne de hautes montagnes, et nous passons près d'un étang peuplé de poules d'eau; enfin, sur un fond de collines élevées, au bout d'une plaine verdoyante, je distingue, éclatants de blancheur, les nombreux clochers des églises de Guadalajarra : nous