CHAPITRE IV
appelée la PoUeria, local enfumé et sale, garni de tables grossièrement équarries et de vieux bancs ;dans un coin obscur j'aperçois une espèce de fourneau en terre, autour duquel grouillent quatre ou cinq êtres que Ton me dit appartenir au sexe féminin, couverts de haillons, laids, sordides à faire peur, qui sont en train de confectionner une cuisine étrange. Nous nous mettons à une table que Ton recouvre d'un semblant de nappe trouée, on nous donne un couvert en fer, deux assiettes ébréchées, un vieux verre, et deux des cuisinières nous apportent des tortillas de maïs qu'elles déposent déli* catement sur la table avec des mains noires et huileuses. Puis viennent des haricots rouges, des morceaux de viandes cuites dans une sauce nauséabonde, et enfin le fameux poulet qui donne son nom et sa réputation à cet effroyable endroit. Pauvres gallinacées, que ne vous a-t-on laissés picorer en paix, au lieu de vous livrer aux mains de ce quintette de mégères qui vous font subir non seulement une mort cruelle, mais encore l'humiliation d'une cuisson dégoûtante !
Voici la recette cependant pour les amateurs de plats exotiques : tuer le poulet en le saignant, vider, plumer, flamber. — Couper en morceaux, faire cuire à la poêle avec de la graisse, le laisser refroidir. Rouler dans de la graisse chaude, passer dans une chapelure de pain et d'oignons, mettre au feu un instant, et servez chaud, mais pas avec les doigts, comme cela se fait à la Polleria de Guadalajarra ! Le repas se terminait par de la gelée de goyave, et, comme boisson, du taquila, eau-de-vie très forte qui remplace le pulque.
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tt C'est une chose à voir, n'est-ee pas, cher ami » ? me dit M. de Y***, le Van der Bilt du Mexique, qui a mangé de fort bon appétit cette nourriture absolument répugnante ; et quand je pense que mon excellent ami ne pardonne pas la moindre défailluice à son chef, le premier de Paris ! Influence des milieux !
5 novembre. — Aujourd'hui, excursion de Guada* lajarra à la Barranca de San Antonio , célèbre et immense précipice qui atteint une profondeur de huit cents mètres, et qui sillonne la vaste plaine parfaitement unie où se dresse la capitale. On y va en voiture, et à une heure de distance,, brusquement, sans transition, sous vos yeux, la terre se dérobe, et on aperçoit un ravin de près d'un kilomètre de large au fond duquel coule un torrent écumeux, mais si loin et si prafoodément creusé, que vous pouvez à peine distinguer un petit point qui semble remuer; ce point est un homme qui travaille dans un champ de cannes à sucre !
Le paysage est vraiment grandiose : de tous côtés vous voyez d'énormes murailles à pic, des efibndrements de terrain à perte de vue, des abîmes sombres où cependant on entrevoit des plantations de bananes. En bas, terre chaude, ici, à huit cents mètres dans la plaine, du maïs, des pommes de terre, du blé! L'opposition est si brutale que l'on reste comme frappé de vertige et sans pouvoir parler. C'est sublimement beau!
Les amateurs d'émotions et de casse-cou peuvent louer des ânes et descendre jusqu'au torrent, mais c'est une longue expédition.
GHilPlTRE IV. 95
Le soleil se couche, déjà le fond de la Barranca est dansTombre; des rayons de fea se glissent entre les nuages noirs et viennent tracer des arabesques contournées sur rhorizon. Les montagnes du côté sud prennent des tons violacés et se détachent avec netteté sur le ciel bleu clair; des profondeurs de Tabime sortent des vapeurs qui, arrivées à la surface, s'irisent de couleurs mordorées; Tastre du jour a disparu et la nuit vient; nous regagnons la ville avec notre break attelé de quatre vigoureux chevaux que notre hôte, M. Aispuro, mène avec maestria dans des chemins fort mal entretenus.
A dix heures du matin nous prenons le train pour aller voir les chutes de Juanacatlan. De la station de Castillo, où nous descendons, un tramway attelé de quatre mules nous mène en une demi-heure au pied de la cascade où est installée une grande usine électrique mue par des turbines, et qui donne la lumière à Guadalajarra, à quarante kilomètres de là. Un ingénieur fort aimable nous fait visiter cette remarquable installation, et de la terrasse nous pouvons contempler à notre aise les chutes de la rivière, dont la hauteur est d'environ vingt mètres et la largeur de près de cent mètres; c'est un Niagara en miniature, mais cela vaut le voyage, et les photographies ne l'exagèrent pas. En amont et en aval, la rivière coule tranquille, baignant de fraîches prairies où paissent de nombreux troupeaux. La vie ici doit être facile, car, à vingt-cinq mètres de la chute, j'aperçois et je m'empresse de photographier deux jeunes Indiennes qui se baignent et dont l'une d'elles, debout au bord de l'eau,
vélae seulement de ses longs cheveux, et mue par une pudeur bien naturelle en voyant que je braque sur elle mon appareil photographique, se voile la 6gure de ses deux mains et se rejette à Teau....* trop tard. Notre séjour à Guadalajarra aura été court, mais j'y ai vu tout ce qu'il y avait de curieux, et il me tarde de faire connaissance avec une grande hacienda.
Nous allons faire une visite au gouverneur, le général Curiel, qui nous prouve, une fois de plus, le judicieux choix qu'a su faire le Président de la République pour son administration politique. Il nous a reçus avec une courtoisie parfaite et a même poussé Textrôme. affabilité en nous accompagnant à la gare.
Je remonte sur la locomotive pour faire causer mon ami Pedro, et, sous mes mains inexpérimentées, le cheval de bronze qui m'est conGé pour quelques minutes prend une allure un peu trop vive. Pedro me modère en me faisant observer : P qu'il y a des courbes très fortes; 2" qu'il y a des voyageurs plein le train; 3*" que l'accident nous coûterait cher. Je mets un frein à mon ardeur, et, à deux heures, nous débarquons à la Barça, point d'où nous devons aller à l'hacienda de Coumato, passer quatre jours chez M. de Castellanos, grand ami du député.
Deux voitures nous attendent, attelées chacune de cinq vigoureux mulets.
Le pays est plat, poussiéreux, broussailleux jusqu'à la Barca, petite ville de sept mille habitants, tous Indiens ou à peu près, qui offre un aspect misérable, avec ses maisons basses, sales, et ses rues sans animation où pousse l'herbe ; nous traversons une petite rivière, le