‹ Onze mois au Mexique et au Centre-AmériqueChapitre 59 sur 157 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de chair, des boyaux, des intestins, des cœurs, des tètes déchiquetées, aux orbites vides qui grimacent affreusement; des fœtus même qui sont là accrochés, ise balançant au vent, cuisine atroce où le soleil remplace le feu et où Tair empoisonne. Des jeunes filles, des enfants, grimpés sur ces frêles échafaudages, retournent de temps en temps ces horribles débris pour bien en exposer toutes les parties aux rayons brûlants de Tastre du jour.

Quelques-unesde ces plates-formes sontlittéralement couvertes de cette victuaille, dont, parait-il, les Indiens sont très friands et qui, abandonnée aux travailleurs, leur sert de nourriture pendant presque toute Tannée, quand ils sont rentrés dans leurs tanières du Pacifique. Ils ne vivent là que quarante à cinquante jours par an, le temps de la tuerie.

Au bout de ce village, macabre sont d'autres cabanes qui abritent des marchands de provisions , de liquides, etc., où tous les payements des achats faits par les Indiens se font avec ces viandes sëchées dont j'ai parlé plus haut : j'ai vu un Indien vendre deux têtes de chivos, carbonisées à la vapeur par l'usine, à un négociant qui, en échange, lui adonné nnevara(ï) de cotonnade; un autre donne une tête, trois boyaux et deux intestins pour un litre de pulque, et ainsi de suite. Ces échanges sont la seule monnaie courante, car les Indiens ne touchent l'argent qu'à la fin de la iuerie. Plus loin sont deux ou trois tailleurs avec des machines à coudre pour faire des pantalons à ces sau-

(1) Quatre-vingts centimètres environ.

^Î vages qui les emporteront chez eux au départ. Quel

p mélange de barbarie et de civilisation !

1^ A l'extrémité de ce campement se dresse une raidis-

V santé construction en forme de chalet qui est Tbabi-

f ' tation du maître de céans et dont la très aimable com-

pagne nous fait les honneurs de la plus charmante manière. La maison, à deux étages, domine la rivière I; Atoyac, qu'un pont en pierre franchit à cinquante

\ mètres de là. En face du pont s'élève un mausolée

y élevé à la mémoire du père du propriétaire actuel»

qui renferme les restes du créateur de cette industriel <\ une des plus prospères et productives du Mexique.

Sur l'autre rive de TAtoyac commence la série des

collines escarpées, sillonnées de sentiers par lesquels

nous verrons tout à l'heure arriver les chèvres, qui

' toutes doivent passer sur le pont avant d'entrer dans

l'hacienda.

Une odeur étrange règne dans tout ce petit coin de terre, un peu écœurante, mais on s'y fait : c'est un mélange de senteurs de viandes cuites, de graisse brûlée, de suif fondu et de fumées nauséabondes !

Il est quatre heures et demie : les troupeaux arrivent par le haut des montagnes ; on distingue des points blancs qui font leur trouée dans le vert des arbustes : ce sont les malheureuses victimes dont les peaux seront un jour dans nos poches sous forme d'un portefeuille, ou sur nos mains comme gants !

M. A... possède des pâturages immenses qui s'éten-

1^ dent jusqu'au Pacifique; il y a plus de 400,000 tètes

de chèvres réparties sur ces terrains, qui mesurent plus

de soixante lieues de large. Là sont les diverses

Page 1