‹ Onze mois au Mexique et au Centre-AmériqueChapitre 65 sur 157 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

autres choses, il médit que la ligne est très périlleuse, mais qu'aujourd'hui il n'y a pas de danger, parce que ce n'est pas le mécanicien qui se c( soûle )) qui conduit le train. C'est gai pour ceux qui suivront le même trajet demain. Ce sera le jour du mécanicien pochard! Nous quittons les hauts plateaux et nous nous engageons dans des descentes accentuées, près du mont Pérote; c'est une fort belle montagne qui domine la terre chaude au sud du pic d'Orizaba, et que nous allons côtoyer pendant de longs kilomètres pour arriver à Jalapa.

Cette charmante petite ville est située au milieu d'un véritable parterre de fleurs et entourée de bois d'orangers, de cèdres, de cactus, de palmiers ; de vertes prairies l'environnent, et une jolie riiière bien ombragée lui fait une ceinture souple et contournée.

On se croirait transporté dans un coin du paradis de Mahomet, décrit par les Arabes.

Un proverbe mexicain dit : a Las Jalapenas son halaguenas m ; il m'a paru justifié par le grand nombre de jolies filles que j'ai vues.

La ville est vraiment curieuse avec toutes ses maisons basses aux fenêtres solidement grillées, précautions qui datent du temps où les bandits pullulaient dans ce délicieux coin du monde. Les toitures se projettent au-dessus des trottoirs de façon à former galerie contre la pluie, car il pleut horriblement à Jalapa pendant l'été. Les rues, au lieu d'être à angle droit, sont étroites, courbes et ont conservé à la ville le caractère qu'elle avait au temps de Cortez; on s'attend, quand la lune allume ses clartés, à voir à

tous les balcons de jeunes beautés sourire à leurs amants campés au pied de la grille et roucoulant un duo d'amour à l'espagnole. Cela ressemble, la nuit, à une ville du moyen âge ; les rues montent, fourpént, se creusent; de place en place, une fontaine où bruit une eau jaillissante et limpide; à un détour apparaît la tour de la cathédrale, qui prend dans le fond sombre des proportions imposantes, puis un peu plus loin, sur la gauche, le feuillage, qui semble noir, des arbres du paseo.

Je quitte à regret ce séjour enchanteur et je remonte, non sans quelque émotion, dans le train. Je me rassure de suite en voyant mon conducteur; ce n'est donc pas le mécanicien dangereux qui nous conduit. Je respire avec satisfaction. La voie est de plus en plus diffîcultueuse;. on marche tout doucement pour éviter un déraillement : « C'est arrivé avant hier à cet endroit même, me dit le conducteur, mais il n'y a pas eu d'accident de personnes ! »

L'endroit est terrifiant, mais, c'est égal, les employés de la compagnie ont une manière bien originale de faire apprécier les beautés de la ligne!

Nous roulons en basses terres le long de la plage, près de l'Atlantique, que nous longeons pendant un kilomètre. La mer est calme, le flot vient mourir tranquillement sur le sable; j'entrevois au loin les tours des clochers de Vera Cruz et sur rade le pavillon tricolore ! Le Lafayette, de la Compagnie transatlantique, n'est pas encore parti; c'est une chance, car cela me permettra d'aller saluer le commandant Servan et de prendre pied, ne fût-ce qu'une heure, sur le sol français.

Page 1