‹ Onze mois au Mexique et au Centre-AmériqueChapitre 68 sur 157 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

aérés et remplis de fleurs, de plantes, d'arbustes; quelques jeunes filles se balancent sur de grands fauteuils à bascule, se livrant aux douceurs an farniente, qui tient une si grande place dans Téducation mexicaine; n'étaient le veut et la poussière, qui, parait-il, font souvent rage, Orizaba méfait une impression assez agréable. De ma fenêtre, la vue s'étend sur une partie de la ville et sur des champs de cannes à sucre dont la verdure, à la fois claire et brillante, contraste avec les pentes sombres des montagnes qui enserrent la vallée ; derrière moi, sur la droite, se dresse majestueux et poudré à blanc le pic d'Orizaba. L'air est transparent et frais en ce moment; le vent qui avait salué mon arrivée a cessé, et la température me parait autre qu'à Mexico; on n'éprouve pas le sentiment de la raréfaction de Tair comme sur les hauts plateaux du centre du Mexique.

Après diner, je vais me promener dans la ville, brillamment éclairée à la lumière électrique. Sur la grande place je vois une tente immense ouverte sur les côtés et remplie de monde : au centre, une musique; au fond, une estrade occupée par des personnages habillés de noir. Le public est assis sur des bancs, accoudé sur des tables très longues et très étroites... Que font tous ces Indiens, tous ces gens à grands chapeaux, employés de commerce, femmes, jeunes filles, familles entières qui placent des grains de maïs sur des cartons fixés sur les tables devant eux? J'entends retentir un cri puissant poussé par une voix de stentor : 33, les deux bossus, en espagnol, bien entendu.

C'est le loto, le vulgaire loto : il y a vingt tables avec

130 ONSS UOIS AU MEXIQUE.

quarante cartons fixés sur chacune, et toute la ville vient là le soir faire son loto! Ce jeu est tenu par la municipalité, qui a trouvé ainsi le moyen de remplir sa caisse sans faire crier personne. Voici le mécanisme de cet impôt étonnant : la mise par carton estdedixcentavos (cinquante centimes); on réunit le total des mises, la municipalité garde 40 pour 100, et le reste est donné à tout joueur qui le premier réussit un quine sur son carton sur une ligne horizontale ou transversale. Il y a environ trois cents joueurs pour chaque partie ; à dix centavos, cela fait cent cinquante francs : sur cette somme soixante francs reviennent à la ville et quatrevingt-dix francs au gagnant. On arrive à faire en moyenne de soixante à soixante-dix parties tous les soirs, ce qui donne un bénéfice d'environ 3>600 à 3,800 francs par soirée. En deux mois, la municipalité a les sommes nécessaires. C'est simple et d'un pratique étonnant! Des surveillants dirigent chacun une table pour recevoir les mises et vérifier les quines. Cette loterie ne dure que deux mois par an.

Rien n'est amusant comme de voir cette manipulation de grains de mais placés par des mains inquiètes sur les cartons : l'anxiété est dans tous les cœurs; on ne parle pas, car on pourrait ne pas entendre les numéros. Il y a des gens qui s'affolent et prennent deux ou trois cartons ; c'est un vrai travail alors que de marquer tous les numéros, aucun carton n'ayant ses numéros disposés dans le même ordre. Il faut voir aussi la joie de celui qui gagne : si c'est un employé ou une jeune fille, la joie se manifeste bruyamment; si c'est un Indien, sa physionomie ne bronche pas; il

Page 1