‹ Onze mois au Mexique et au Centre-AmériqueChapitre 69 sur 157 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

reste impassible, ouvre la petite cassette où est Targent, le compte, met la boite dans sa poche sans souffler mot et se remet à jouer. Un simple tressaillement a passé dans ses yeux.

J*y ai joué trois soirées de suite; j'avais des voisins qui ont gagné, et je n'ai pu, avec une peine infinie, aligner que quatre grains de maïs sur une même ligne.

Entre chaque tirage la musique joue et donne ainsi quelque consolation aux 299 joueurs qui perdent à chaque coup. C'est un joli jeu pour le banquier!

1 décembre. — Je pénètre dans la cathédrale, dont les portes ouvertes semblent m'invitera entrer. Je trouve l'église pleine de monde ; il est cinq heures du soir, et l'éclairage se réduit à une lampe placée sur la chaire où un prêtre récite les litanies. J'aime ces demi -obscurités, car on y respire une atmosphère de calme, de tranquillité : cela a son charme pour l'esprit, et Ton y trouve comme une sorte de délassement de la vie extérieure; on peut y rassembler ses idées et penser. La voix monotone du vicaire qui psalmodie trouble seule le silence du temple ; il s'interrompt de temps en temps ; alors s'élèvent des voix de femmes, harmonieuses, accompagnées de quelques instruments à cordes et de l'orgue; on dirait qu'ils ont mis des sourdines, tant la résonance est douce... Tout à coup, brusquement, éclate dans l'église un bruit effroyable, strident, semblable à des milliers de scies mordant la pierre, avec des sifflements aigus et prolongés : la nef est ruisselante d'un vacarme étourdissant, répercuté et centuplé par les voûtes élevées. Je me lève, stupide, mais personne n'a bougé ! Je me rassois, et, au bout de trois mi-

nutes, le bruit a cessé, le prêtre contiaueses litanies, les jeunes filles unissent leurs gracieuses voix et reprennent leurs chants, jusqu'au moment où le charivari recommence. Je veux enavoir le cœur net, etje fais le tour de Téglise : je découvre dans la chapelle, derrière Tautel, dans le chœur, un piano, un orgue, des musiciens, les jeunes filles qui chantent et environ deux cents gamins qui, sous la direction d'un abbé, soufflent tant qu'ils peuvent dans des instruments bizarres. J'en examine un ; c'est un bout de canne à sucre bouché aux deux extrémités, sur lequel sont percés trois trous dans lesquels pénètrent trois pipettes de cinq à huit centimètres de longueur chacune : par l'une, on remplit d'eau le morceau de canne ; parla seconde, on souffle dans l'instrument, et par la troisième, on régularise le son en y appuyant le doigt! En plus de cela, d'autres gamins ont des sifflets à roulettes ou à eau en métal. C'est absolument fou.

Un des prêtres, que je consulte à cet égard, me dit que c'est une tradition fort ancienne, et que cela ne se fait qu'à Orizaba et à Morelia. Je garderai longtemps le souvenir du concert de cannes à sucre d'Orizaba.

Je quitte cette ville avec un vent du sud dont il est difficile de décrire la violence : la campagne disparaît sous la poussière, on ne voit pas à deux mètres! Dans le train, c'est pire : tous les carreaux sont fermés ; il fait suffocant, et cela dure jusqu'au pied de la côte qui mène à Esperanza : je vais donc enfin voir cette ligne étonnante de chemin de fer. C'est un véritable lourde force d'ingénieur que cette voie suspendue sur le flanc d'une montagne, au-dessus de profonds précipices^

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