CHAPITRE VI
C'est dans cette ville pleine de si poignants souvenirs que je venais de faire mon entrée. Le temps est un puissant facteur de Toubli, et ces horribles faits pourtant bien récents (qu'est-ce que vingt-huit ans dans rhistoire d'un pays!) ne sont plus qu'une légende lointaine! Un employé me montrait tout à Theure les reliques des victimes avec l'indififérence d'un gardien de musée. Peut-être ce vieillard qui me raconte d'un ton monotone son petit boniment a-t-il fait partie du peloton d'exécution !
La ville est agréable; son nom lui vient, parait-il, du jeu de pelote, car, en langage aztèque, le mot Queretaro a cette signification. C'est de cette cité que partit le mot d'ordre qui devait soulever le pays contre la domination des vice-rois et armer les Hidalgo, les Allendes, les Aldama. Queretaro était restée sous la domination des Espagnols pendant 290 ans.
La ville est régulièrement construite sur le plan des anciennes villes mexicaines : il n'y a pas d'égouts, mais la pente des rues suffit pour la propreté et l'écoulement des eaux; le palais du gouvernement se dresse sur le place principale : c'est là que Juarez eut le triste courage d'aller voir dans sa bière le cadavre de l'empereur. Là aussi se trouvent la table sur laquelle fut signée la sentence d'exécution et le cercueil dans lequel Maximiiien fut transporté au palais après sa mort.
Une des principales richesses du pays sont les filatures et manufactures de tissus de coton. La plus importante est celle d'Hercules, où des milliers d'ouvriers sont occupés à prouver à Tancien continent que d'ici peu on saura se passer de lui : ces fabriques ont apporté
Taisance dans ce pays, et les produits, remarquables d'ailleurs, peuvent rivaliser avec ceux d'Europe. Ua aqueduc immense amène des eaux pures et abondantes dans toute la ville. Ce travail a coûté plus de cent cinquante mille piastres et sa construction a duré douze ans; il a soixante-quinze arches en pierre d'une belle élévation. La plupart des foiids ont été faits par un habitant de Queretaro à qui la ville aurait pu élever une statue : le marquis de la Villa de Villar de Aquila.
Mon hôtelier m'engage à prendre une voiture pour aller au cerro : le chemin est mauvais, mais on est amplement dédommagé par l'émotion qui vous prend à la gorge en contemplant ces trois pierres funèbres» simples et nues, qui se dressent à côté l'une de l'autre dans ce petit enclos où fut commise une grande erreur
La République actuelle s'honore de veiller à l'en^ tretien et à la conservation de ces monuments.. ,.. Telle la chapelle expiatoire du boulevard Haussmann !
Je repars de Queretaro pour aller à Guanajuato. Le chemin de fer me dépose à Silao, petite station où je prends un embranchement pour Guanajuato. Le pays est laid, bien que fertile, mais, l'absence de grands arbres nuit au paysage.
A Marfil, dix-huit kilomètres, on quitte le train et on s'embarque sur un tramway qui mène en une demi* heure à la ville. L'Hôtel Union, où je descends, est convenable et situé sur la place en face d'un ravissant jardin.
La ville de Guanajuato est construite sur un terrain très accidenté, et aux portes mêmes de la ville il y a de
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profonds précipices; quand on construisit cette cité, on dut suivre les dénivellations de la surface du sol, et c'est un spectacle charmant que de voir ces maisons peintes en couleurs vives qui s'étagent les unes audessus des. autres avec leurs terrrasses couvertes de fleurs, de plantes, et couronnées par les cimes des montagnes. Les rues sont étroites et contournées de façon bizarre ; on ne peut y circuler en voiture, mais il y a beaucoup de mouvement et d'agitation. Les mines sont colossalement riches ; ce sont même les plus importantes du Mexique : la Valenciana seule a fourni une masse d'argent extraordinaire.
Toute la région qui entoure la ville semble avoir été bouleversée par de terribles tremblements déterre : le sol a été fouillé par la main de Thomme d'une façon curieuse. Des sources abondantes ont été captées dans, la montagne appelée Presa de la Olla et donnent une bonne alimentation en même temps qu'elles servent à la propreté et à l'hygiène.
Le 16 septembre 1810, Hidalgo, curé du petit viU lage de Dolorès, situé près de Guanajuato, sur un mot d'ordre venu des patriotes de Queretaro, annonça à ses fidèles du haut de la chaire de sou église que rheure> de la délivrance avait sonné, et, à la tête de trois cents insurgés, accompagné d'Allende, d'AldamaetdeXime** nez, il se dirigea vers le sanctuaire de Jésus de Nazareth. Là, il prit une image de la Vierge de la Guadeloupe, et avec sa petite troupe armée de navajas, de faux, et de machetes, il marcha sur Guanajuato. Avant d'y arriver, son armée était grosse de trois mille hommes : ils engagèrent la lutte et prirent la ville.
Leur triomphe fut de courte durée ; Tannée d'après, ees quatre chefs furent pris et fusillés. La tête d^Hidalgo fut coupée par le bourreau et placée à Guanajuato dans une cage de fer accrochée à un pieu qui existe encore sur les murs de la Alhondiga de Granaditas.
Le: curé patriote a sa statue sur la principale place, et ses restes sont avec ses compagnons dans la cathédrale de Mexico.
Avant de quitter cette ville on m'avait conseillé d'aller voir les catacombes avec ses momies : cette visite est très intéressante. Sur une colline élevée se trouve le cimetière, qui possède des sortes de couloirs voûtés où on a placé contre le mur des cadavres qui, malgré plus d'un siècle de séjour dans la terre, n'ont pas voula consentir à se dissoudre en poussière et sont restés à l'état de momies, momies récalcitrantes, car elles se conservent admirablement. Le système est simple : on enterre ici comme ailleurs avec le système des concessions; si on ne renouvelle pas, on procède à l'exhumation, et l'on retrouve la plupart du temps le corps momifié. Ne sachant qu'en faire, on a eu l'idée ingénieuse de les placer là où je les ai vus, mais si les corps sont en débris, on recueille les ossements, que l'on met dans un ossuaire. Ce phénomène est attribué à la qualité des terres et du sol.
Je reprends le train pour Silao, où je dois monter dans celui qui va à Léon. Pendant le trajet, d'ailleurs court, un accident nous arrive : notre wagon a déraillé et court entre les rails. Heureusement que le conducteur peut arrêter le train, mais je frémis encore en pensant : Si cet accident était arrivé quelques cents