CHAPITRE PREMIER. Il
rible nous a secoués pendant une i/ingtaine d'heures. Nous avions subi un bouleversement dans le bateau dont ne peuvent se faire idée que ceux qui ont passé par ces épreuves et qui ont eu à supporter les déchai* nements de TOcéan furieux.
<-<■ C'est la fin du cyclone, me dit le commandant d^un ton satisfait; nous Tavons échappé belle, car nous nW avons eu que la queue. C'est du reste la saison » , ajouta-t-il, « et vous verrez qu'en arrivant à la Havane, nous apprendrons qu'il y a eu des sinistres nombreux. )) Du haut de la passerelle un spectacle extraordinaire s'^offre à mes yeux : le ciel et les nuages sont gris, mais une éclaircie vient de se faire, et les tons sombres qui lui servent de cadre contribuent à la rendre plus éblouissante. Par cette fissure entre les nuages se sont glissés les rayons du soleil qui, frappant les surfaces plombées de l'horizon, les ont colorées de rayonne* ments de feu d'une intensité sans pareille. Des lames de flamme semblent sortir de la mer et lécher les parois de la voûte céleste ; des scintillements d'arc-enciel traversent l'espace ; la mer se calme graduellement ; des grands fonds vert clair s'entr'ouvrent dans la nue ; l'œil pénétre de vastes étendues où la gamme des cou* leurs savamment fondues accentue encore l'idée des lointains infinis; un embrasement général a remplacé la monotonie grise et plombée, l'air est suffoquant, la mer, tout à fait calmée, a pris une nuance violette sur laquelle se glissent de longs fils d'argent, puis peu à peu la vivacité de ces lueurs prismatiques s'est attendrie, le ciel se dégage de ces nuées fulgurantes, le soleil abandonne l'horizon qui s'est éclairci, la nuit
iricnt; toutes ces inoubliables splendeurs disparaissent, la Toute céleste, débarrassée de tout nuage/s*allume de mille feux, les étoiles scintillent, et, dans la pénombre qui s'embrunit, nous apercevons le phare d'Abaco, sentinelle avancée sur les îlots anglais de Bahama.
3 octobre. — Nous longeons la côte de la Floride, nous sommes dans le canal du même nom. La terre est à six milles de nous» basse, plate, couverte de verdoyantes forêts et séparée du chenal, où nous naviguons à toute vitesse, par une ceinture d'écueils et de brisants redoutables, que Ton évite cependant facilement, grâce aux admirables balisages que les Américains ont édifiés sur ces côtes inabordables; de loin en loin se dressent des tours en fer, constructions légères en apparence, mais capables de résister aux plus fortes tempêtes.
Le phare de Sombreros, le plus remarquable de ces édifices, — dans lequel il doit être bien pénible de vivre, — indique la pointe extrême des États-Unis dans le golfe du Mexique, que nous traversons à toute vitesse, et, à cinq heures, nous sommes en face du chenal étroit conduisant au bassin intérieur sur lequel est construit la Havane; nous stoppons, attendant le pilote qui devrait être là, notre arrivée étant déjà depuis longtemps signalée par le Morro, forteresse joliment campée sur un rocher élevé à Tentrée de la passe, qu*il protège de ses nombreux feux croisés. On raconte, au sujet de ce fort, une anecdote plaisante. On dépensa une somme inouïe pour la construction du Morro, et Targent y fut littéralement prodigué; peut-être les trois quarts de cette somme servirent-ils