‹ Onze mois au Mexique et au Centre-AmériqueChapitre 91 sur 157 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

m'accuser d'exagération, mais je puis vous affirmer que je resterai toujours au-dessous de la vérité.

Il semble qu'on est transporté dans un parc qui n'au* rait qu'une allée, celle où Ton passe, car de chaque côté le massif d'arbres, de verdures, de broussailles fleuries est si touffu qu'on dirait une muraille : nulle allée transversale, sauf de place en place un sentier ouvert au machete, par où l'Indien se glisse sous le feuillage. Des arbres immenses dominent ces frondaisons échevelées; de leur sommet pendent d'innombrables lianes tout en feuillages et en fleurs, semblables à des manteaux de verdure jetés sur les branches; nul bruit ne s'exhale de ces immenses profondeurs vertes et impénétrables ; il semble que la vie humaine s'arrête devant ces remparts, car la vie animale y grouille dans toute sa liberté; là, sur le tronc des cocotiers, s'enroule le serpent pendant qu'au sommet le singe regarde la civilisation qui passe sous la forme d'un train de chemin de fer : ici, dans ces marécages que Ton ne voit pas , mais que l'on devine , vivent les lézards d'eau, les iguanes, les batraciens monstres; là, dans les profondeurs de ces lagunes fangeuses, glissent les caïmans, que les Indiens redoutent toujours* Là, sous des cèdres et des acajous centenaires, dans les clairières, vivent les cerfs, les chevreuils, les sangliers; sur les branches des ormeaux, des palmiers, s'agitent et voltigent les oiseaux-mouches, ces divines créations, les perruches inséparables, les perroquets aux couleurs vives que l'odieuse civilisation n'a pas encore domestiqués en leur enseignant le langage trivial qui les fait cependant plus apprécier que leur plu-

mage; à Tabrî de la futaie, sous les taillis, s'ébattent la perdrix, la caille, le faisan et le dindon sauvage; plus loin, sur le bord d'une des rivières qai traversent les forêts, viennent se désaltérer les jaguars, les chats-tigres, qui abondent dans ces parages et qui sont jusqu'à présent les seuls vrais chasseurs de ces solitudes ; enfin les renards, les coyottes ont aussi droit de vie dans ces profondeurs oùrhommen'a pas encore pénétré, mais qui ne tardera pas à aller y remplacer, la hache à la main, le fourré infranchissable par de belles cultures de café, de tabac et de cannes à sucre.

J'allais oublier, ingrat que je suis ! et pourtant je porte encore la trace de leurs méfaits, les infiniment petits, tels que les garapattes, les moustiques, les niguas, les pinotellas, les rodadores, etc. Un peu plus loin, je pourrais vous décrire le joli travail de ces insectes dont j'apprends seulement le nom en ce moment.

En résumé, c'est une immense avenue : on franchit le Coatzacoalcos et le Jaltepec sur deux ponts en fer : on ne peut s'arracher de la portière, car le spectacle en vaut la peine. La voie devient contournée, elle monte, elle descend, elle franchit des quantités de petits ponts en bois, puis, après avoir suivi à flanc de coteau un torrent tumultueux, on arrive à la crête de l'isthme, au point de partage des eaux, à 210 mètres au-dessus du niveau de la mer; subitement, sans transition, brutalement presque, le pays change d'aspect. Vous sortez d'un paysage d'été avec les fleurs, la verdure, les feuilles aux arbres, pour entrer enplein hiver, avec des plaines sèches et arides, des plateaux pierreux et

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