CHAPITRE VIII
La Compagnie du Pacific Mail. — Salina Gruz. — Le ragoût de lézard. — Le Starbuck. — Trop de café. — San Benito Tapachula. — Le moyen de faire fortune. -— Ocos, Ghamperico, San José. — En route pour la capitale. — Un peu de géographie. — Guatemala. — Aspect de la ville. — Le luxe effréné des femmes. — On demande des couturières. — La société. — Les statues du Paseo. — La Monnaie. — La police. — L'armée. — La blonde et la brune. — La peinture sur peau humaine. — Le théâtre Golon. — Le Président de la République. — La douane.
Décidément, la Compagnie du Pacific Mail en prend à son aise : dix-sept jours de retard ! C'est vraiment trop ; nous sommes soixante voyageurs réunis dans cet affreux village. Parmieux je retrouve mon ami Sieni, qui va organiser des représentations d'opéra pour Tannée prochaine à Guatemala ; un vent de révolte souffle violemment; nous allons protester, nous voulons môme écrire à qui de droit, au Président, aux ministres, mais Sieni, avisé autant que prévoyant, nous montre une phrase, imprimée sur les prospectus de la Compagnie^ qui, de belliqueux, nous rend timides. En voici le texte : tt Cet itinéraire est sujet à des changements ou à des retards particuliers sans avis ni responsabilité. »
Nous n'avons qu'à nous résigner et attendre, mais comme la poussière à Tehuantepec nous est devenue odieuse, nous partons, Sieni et moi, pour Salina Cruz;
la mer nous calmera et la pensée que nous sommes plus près du Guatemala arrondira un peu les angles de nos caractères qui devenaient démesurément pointus. Dans le phalanstère de l'hôtel où nous vivions, on commençait à se prendre aux cheveux.
La voie ferrée mesure vingt kilomètres deTehuantepec à Salina Cruz et s'allonge droite comme un canon de fusil, dans un pays plat, sablonneux, ancien lit de TOcéan qui, d'ailleurs, couvrait autrefois ces immenses plaines. La station est en bois, américaine, confortable; le village se compose de soixante-dix à quatre-vingts huttes d'Indiens et d'une dizaine de maisons en briques à peu près habitables, où logent les employés de la douane, du chemin de fer et des agents de la Compagnie maritime.
Devant nous s'étend la masse bleuâtre de l'Océan, que ride délicatement le léger souffle du nord. Une anse fort étroite, terminée à l'est et à l'ouest par des rochers escarpés, et dominée par des collines et des dunes de sable sur lesquelles se dresse Salina Cruz, constitue le port. Aucun môle, aucune estacade ne protège cette petite baie contre les lents; la plage est en arc de cercle, un peu en contre-bas du chemin de 1er, dont c'est le point terminus; la vague vient dérouler sa large volute à vingt-cinq mètres de notre maison.Un restaurant tenu par un Chinois malin, qui, depuis sept mois, .exploite la lucrative profession de cuisinier et qui a trouvé le moyen de gagner de quoi retourner bientôt dans son pays, s'élève sur la plage ; le propriétaire est à la fois chef de cuisine, domestique, teneur du bar, comptable, débitant de tabac, et il trouve moyen à lui tout seul de donner à manger à quarante personnes