ACTE II;, SCÈNE I
« par sa position politique et ses soixante mille livres de rentes^ « se trouve le seul qui ait touché son cœur».. »
ANTOMA^ à part.
Il est étonnant que mon frère n'ait pas parlé d'abord de ce projet d'union à M. Desgaudets, mon subrogé-tuteur..* (Haut.) Corinne^ ton père esl-il rentré ?
CORINNE^ répondant sans lever la tête.
Pas encore! Qu'est-ce que tu fais donc là?
A^TONIAj avec embarras et cachant sa lettrSt
Moi... je brode.
CORINNE^ avec dédain.
Ah! delà broderie!... comme c'est femme!
ANTONIA
Et toi?
CORINNE
Moi! j'écris mes Mémoires.
AMOMA.
Ta ne fais que cela! et souvent deux on trois heures par jour !
CORLNNE.
Cela me semble un devoir! quiconque a un peu marqué dans son siècle se doit à lui-même, et à ses contemporains, de léguer à l'avenir ce qu'il a vu, entendu, et surtout ce qu'il a senti.
Cela me paraît bien du temps perdu.
CORINNE
Qu'oses-tu dire? les Mémoires secrets sont ce qu'il y a de plus précieux en littérature, et l'on ne saurait trop en composer ! c'est comme qui dirait le daguerréotype de la pensée! et si tous les personnages célèbres avaient écrit les leurs!... la vérité historique nous serait bien mieux connue !
ANTONIA
Tu crois?
CORINNE
C'est si intéressant de voir les grands hommes en déshabillé...
ANTONIA
Les grands hommes soit... mais les femmes!...
CORINNE
Les femmes aussi!... il y a un certain plaisir à se survivre! à livrer son portrait aux regards avides et curieux de nos petits neveux, et à poser encore dans la postérité!
28 LE PLîFF.
ANïONIA.
Tu trouves? cela me semble déjà si fatigant de poser, commetu le fais, dans le" monde actuel.
CORINNE
Une fatigue ! dis donc un plaisir ! Toi, tu ne chéris que la retraite, tu crains qu'on ne parle de toi, tu voudrais toujours te cacher.
Et toi te montrer !
CORINNE
C'est vrai!... ah ! si j'avais ton nom et ta naissance, si j'étais surtout presque libre de mes actions, j'irais partout... on ne venait que moi!...
ANTONU.
Eh ! mais cela commence déjà !
CORINNE
Autant que je le peux !... mais avec un père qui ne veut pas me conduire dans le monde, qui ne veut pas recevoir, qui craint la moindre dépense... .comment donner des bals, des soirées, des raouts... tout ce qui vous mei en évidence? je ne peux me permettre ici que des plaisirs littéraires.
ANTONIA
C'est moins cher!
CORINNE
Des réunions savantes, des lectures poétiques..,
ANTONIA
Cela ne coûte que des verres d'eau sucrée.
CORINNE
Et des éloges, chacun en reçoit...
ANTONIA
Ou en apporte ! et ne crains-tu pas, toi, femme, que cela ne prête un peu au ridicule?
Oui, autrefois... du temps de Molière on se moquait des femmes... beaux-esprits... elles n'étaient alors que savantes; mais de nos jours . . ennuyées d'entendre rire à leur dépens, elles se .sont faites journalistes ; depuis ce moment les hommes de lettres r.e rient plus!... ils ont peur!
ANTONIA
En vérité !