‹ Opéras-comiques (volume 2)Chapitre 21 sur 353 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

CORINNE

Eh oui ! car ils se prosternent tous devant la puissanre du feuilleton. Grâce à cette revue européenne et toute-puissante, dans laquelle je daigne écrire, tu peux les voir ici... dans mon salon... c'est à qui me fera la cour... et m'environnera d'hommages!... tels ou tels qui estiment fort peu mes vers, en composent à ma louange qui ne sont pas meilleurs! ou font éclater, pour moi, dans leur prose, un enthousiasme que je leur rends... dans la mienne ! Nous composons ensemble les anecdotes piquantes, les reparties spirituelles, que nous nous attribuons mutuellement; à tout propos, dans mes récits, j'ai soin de placer leur nom, à charge de revanche ; c'est ainsi qu'on devient une puissance, un centre, un astre, autour duquel gravitent d'autres étoiles, planètes ignorées dont M. Leverrier lui-même ne pourrait dire le nom, et qui aspirent toutes à s'en faire un; or, c'est dans mon salon que s'élaborent les renommées littéraires, que se préparent les élections académiques ! gloire et profit à mes amis, malheur à ceux qui n'en sont pas ! nous élevons les uns, nous empêchons les autres d'arriver; pour les premiers, mon journal est un piédestal, pour les autres, une barrière... c'est connu ! et grâce à ce double système, je tiens chacun dans ma dépendance par la crainte et par l'ispoir! (a un domestique qui entre

portant un paquet de brochures.) Qu'CSt-Ce?. . . ah! dCS gazetlCS, dcS rC- AUeS, des brochures... (Prenant le paquet de» mains du domestique qui sort e' en offrant à Antonia.) En VCUX-tU?

ANTONIA

Non, vraiment! (D'un air d'effroi.) Comment ! tu vas lire tout cela?

CORIISNE.

Certainement ! il faut voir si l'on dit de moi du bien ou du mal, afin de rendre avec impartialité l'un et l'autre!

ANTONIA

Mais c'est un travail!

CORINNE

Plus encore! Beaumarchais a dit : « La vie de l'homme de lettres est un combat! »

ANTONIA

La femme de lettres est donc obligée d'être une Jeanne d'Arc !

CORINNE

A peu de chose près !

ANTONIA

C'est terrible !

30 lE PUPF.

rORINNE.

Noit pas que plusieurs ne s'en dispensent! mais moi ! (jeum les yeux sur un journal qu'elle a ouvert.) Nouvelles extéHeures, Afrique française... peu m'importe?

ANTOMA, se rapprochaût d'elle.

Cela peut êtfê intéressant !

CORtME.

Toi, qui n'y tenais paâ ? (Lisant.) a Le ministre a reçu aujôur- « d'hUi des dépêchée du maréchal, appûffées par M. Albert « d'Angremont, capitaine aux chasseurs d'Afrique. »

AMONIA, à part.

0 ciel ! il est à Paris !

Corinne , se retournant.

Qu'ei5t-ee donc ?

ANTONIA

Rien !

CORINNE, la regardant.

Ce trouble... cette émotion... il est évident que tu as quelque chose...

AiSTONIA, cherchant à sourire.

Moi!...

CORINNE

Je dois m^y connaître!... on n'a pas écrit une demi-douzaine de romans, sans avoir quelques notions... en théorie du moins! et je n\ii jamais vu un article de journal produire sur toi un pareil effet... voyons? qui peut, dans ces trois lignes, f intéresser aussi vivement ? est-ce le maréchal ou le ministre ? (La regardant.) Nou ? serait-ce par hasard le jeune capitaine ? (Voyant

Antoniaqul tressaille.) Âh ! tU le COUrtais?...

ANTONIA, cherchant à se remettre.

Je ne vois pas pourquoi je te le Cacherais.

CORINNE

Tu me le cachais cependant ! (Vivement.) Voyons! Dis-moi tout! je n'ai rien pour aujourd'hui, aucune anecdote! Cela fera un chapitre pour mes mémoires... chapitre xvi, confidence d'Anlonia, ma meilleure amie.

Mais pas du tout... je ne te dirai rien, je n'ai rien à dire, ni à toi... ni... à la postérité... que cela ne regarde pas !

CORINNE

Si tu ne parles pas... j'arrangerai moi-même ravcnture... je

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