ESCULAPE ET TÉLESPHORE
Groupe (i)
Des artistes grecs de la plus haute renommée avoient représenté , soit en sculpture , soit en tableau , Timage du dieu qui présidoit à la médecine: il est assez naturel, d'après cela, de conjecturer que les différentes figures antiques d'Esculape qui nous restent, si elles ne sont pas du nombre de ces anciens chefs-d'œuvre , ont du moins été imitées sur des originaux sortis de la main de Phidias ou de Bryaxis, de Scopas ou de Céphissodote (2). Mais dans le silence des auteurs sur les particularités qui caractérisoient chacun de ces ouvrages , il est difficile et peut-être impossible d'attribuer à l'un plutôt qu'à l'autre de ces illustres statuaires l'invention des figures d'Esculape, que le temps a respectées. Toutefois si le nombre des imitations prouve la célébrité d'un originaP, il faut croire que la figure que nous examinons (V. Tav. XVI) a été copiée sur une des plus
(i) Ce groupe a soixante-cinq centimètres (deux pieds) de hauteur , il est sculpté en marbre de Luni, et provient du Château de Richelieu, Les têtes des figures et quelques extrémités sont modernes.
(2) On peut voir dans le catalogue de Fr. Junius les nutoriiés où il est fait mention des images d'Esculape, exécutées par ces maîtres et par d'autres.
célèbres j car non seulement la plupart dos statues de ce dieu qui existent encore le représenlont dans la même attitude, mais nous retrouvons des figures semblables grave'es sur les médailles grecques et romaines (j). Noiis remarquons sur ces médailles le même mouvement de la draperie qui, dans notre statue, laisse nus le bras et l'épaule droite, et qui se serre autour de la ceinture , disposition à laquelle font allusion divers passages des auteurs anciens (2). Le serpent, que la uiytliologie avoit consacré comme symbole de la santé et de la vie, à cause peut-être que ce reptile semble se revêtir chaque année d'une nouvelle jeunesse, accompagne toujours le dieu et s'entortille, comme nous le voyons ici , autour du bâton noueux , ou du tronc d'arbre dépouillé de ses branches , sur lequel Esculape est appuyé, et qu'Apulée a si bien décrit (3).
(i) Je citerai les médailles grecques frappées à Pergame ; et parmi les romaines , celles de Caracalla , sur lesquelles ont voit aussi quelquefois la petite figure de ïélesphore. La statue d'Esculape du palais Farnese, trouvée à Rome , dans lîle Tiberine , et qui est maintenant à Naples , ainsi que l'Esculape colossal de la Villa Borghese , sont dans la même pose , mais on ne voit pas auprès du dieu la figure de Télesphore,
(2) Virgile fait le portrait du médecin Japis en ces termes :
Retorto Paeonium in morem senior succinctus amictu.
(jtn. XI, V. 4°)) description iiuitde par SU. Ital., 1. V, V. 367.
(3) Dei medici Iaculo, quod ramis seiniampiitatis nodosum girit , serpcnlcni gencrosum lubricis amplexihui inhaererc. Metatn., lib. I.
Ces divers attributs se retrouvent dans toutes les images d'Esculape } mais le groupe qui nous occupe presente à nos observations deux accessoires bien rares. L'un est la figure de TélesphorCj pliice'e debout auprès de la figure principale. Cette divinité subalterne prenoit soin de la convalescence. Télespbore étoit un de ces dieux que les Grecs appeloient pnrèdi'es ou assesseurs des autres divinités (i). Celui-ci étoit invoqué à Pergame sous le nom de Télespbore , c'est-h-dire de celui qui apporte la fin des souffrances, ou qui accomplit le l'établissement du malade. On l'bonoroit près de Sicyone du surnom d'Evaniérion ou de dieu propice , tandis que les Epidauriens Pappeloient yicésiiLSj ou le dieu de la guérison (2). Son âge , qui est celui d'un enfant , est un emblème de la foiblesse des convalescens 5 le manteau à capuchon dont il est revêtu indique le besoin de se garantir des intempéries de l'air (3) 5 ses mains sont cachées dans ce manteau* il porte une chaussure dans laquelle son pied est renfermé tout entier.
(1) Georges d'Arnaud, qui a composé un traité De diis paredris , a onriis Télesphore. Cette divinité étoit peu connue des antiquaires : les meilleurs éclaircissemens à ce sujet sont dus au sénateur Bonarrotti. Medaglioni^ p. 82, 33.
(2) Fausanias , lib. II, c. i.
(3) Le capuchon s'appeloit en latin cucullus , et on l'ajoutoit ordinairement à un gros manteau , dit lacerna. Cette partie de riiabillement est très exactement sculptée sur le dos de la petite figure. Les médailles grecques nous picsenient Télesphore, la tête couverte de ce capuchon. •1 est plus rare de l'y voir représenté comme un enfant tout nu.
L'autre accessoire est placé derrière la figiuG de Télesphore; il consiste dans un faisceau de rouleaux , liés avec une tablette qui est surmontée de son anse. Dans ces rouleaux étoient consignées les prières des malades qui exposoient au dieu de la médecine leurs infirmités, qui demandoient des remèdes et soUicitoient leur guérison. Les païens déposoient ces écrits comme autant de placets aux pieds de leurs dieux • ils les attaclîoient avec de la cire aux genoux des statues (i). La tablette désigne sans doute un de ces écriteaux votifs suspendus dans les temples d'Esculape j qui contenoient la réponse du dieu, donnée au moyen d'un songe ou par Porgane de ses ministres , et l'histoire de la guérison. L'usage de consacrer dans les temples les témoignages de ces traitemens^ regardés par la superstition comme miraculeux, forma dans la plus haute antiquité les archives de la médecine (2). Gest là qu Ilippocrate avoit puisé l'expérience des siècles: telle fut la source de ces aphorismes, dictés dans un temps où toute théorie étoit ignorée, et qui, malgré cela, ont été regardés d'âge en âge comme les oracles de la science.
(i) Juvénal , sat. X, v. 55. Ces rouleaux^et cette tablette n'ont puj par leur position, être représentés dans la gravure.
(2) Daniel Le Clerc, Hist. de la médecine^ P. I, 1. i, chap. 20.
DEL MUsKO FRANCESE 1 O9
Hercule enlevant le Trépied iìe Delphes
Bas -relief (i)
Les antiquaires s'accordent à regarder les figures et les compositions de Fart qui se trouvent re'pe'tées sur plusieurs monuraens comme des copies de quelque ouvrage devenu célèbre ou par la réputation de l'auteur, ou par l'excellence du travail y ou par le culte des peuples. Ce jugement , dicté par la raison , et confirmé par l'observation , peut s'appliquer à notre bas-relief (V. Tav. XVII). Les deux figures qu'on y voit représentées, se retrouvent presque les mêmes sur quatre autres marbres antiques, dont l'un, transporté de la Laconie à l'île de Cjtbère , se voit maintenant à Venise (2). Les autres sont à Rome et à Dresde (3).
(i) Il est de marbre pentélîque , de cinq décimètres, neuf centimètres ( un pied, lo pouces ) en carré. La partie antique ne descend que jusqu'à une ligne qui touche à l'extrémité inférieure des deux arcs , et coupe l'arbre au dessous de la tête du serpent. Ce monument a été tiré de la Filia Albani.
(2) Dans le Cabinet de Nani. Pacciaudi. Mon. Pelop. t. I, p. XXXIII et 114.
(3) A Rome , dans le Musée du Vatican ( Giornale di Pisa , t. Ili , 1771 ) et à la Villa Albani. A Dresde, dans la galerie { AiLgusteiwi , pi. V). Deux pierres gravées, une statue du Vatican, et une médaille d^argent médite trappée à Thèbes , et appartenant à la collection
Pausanias a décrit un Las-rclief de deux ligures , incrusté dans les murs du portique d'un temple d'Arcadie, et représcntantj comme celui-ci, Hercule et Apollon qui disputent le trépied de Delphes (i). Cet ouvrage pouvoit être Foriginal des cinq bas-reliefs dont il est ici question.
Le sujet de celui-ci est tiré des aventures d'Hercule. Ce héros, souillé du meurtre d'Iphitus, commis par lui dans un accès de fureur , dont la haine de Junon l'avoit frappé , alla consulter l'oracle de Delphes sur les moyens de sa guérison. La Pythie refusa de lui répondre. Le fils d'Alcmcne, choqué de ce refus, emporta le trépied sacré, avare pour lui de ses oracles. Apollon s'opposant à cette rapine , la querelle s'échaufibit : Jupiter mit fin h la dispute par un coup de tonnerre (2).
Hercule , dans le bas-relief, s'est emparé du trépied : il a passé le bras gauche entre les soutiens de la tasse; de la main droite il menace d'un coup de massue Apollon , qui retient le trépied par l'une des anses (3). Hercule est couvert d'une
♦ de M. D'Herniand , représentent la figure seule d'Hercule emportant le trépied.
(i) \1I1, 2. C'éloit dans le temple de Proseipine dite la reine , près d'Acacesluni.
(2) ApoUodur. H , 6. Hygin. F. Sa.
(3) Au-dessus de ces anses, qu'Homère appelle oreilles des trépieds . on voit une plaque propre à servir de gril pour brûler les oftrandes. Le couvercle hcmispérique du trépied est posé à terre dans le bas-relief de Dresde ; mais cette partie est mutilée dans la nôtre. Le dessinateur a lait disparoître une incorrection de l'original qui prolonge le bras d'Apollon jusqu'à l'anse la plus éloignée.
pcau de lion , dont la gueule et la crinièi'e lui servent de casque, et quìi lient assujettie autour de son corps par une ceinture à laquelle le carquois est suspendu. Un arc scytbique est dans sa main gauche (i). Le héros , dans le marbre original, manifeste par un sourire moqueur la confiance que lui inspire le sentiment de ses forces. La figure d'Apollon est d'une composition moins heureuse et moins vraie : Tartiste s'y est montré plus attentif à soigner la coiffure du dieu , a lui donner des formes dignes de sa jeunesse éternelle, qu'a bien exprimer la résistance qu'il oppose au ravisseur. Une natte de cheveux se boucle en forme de volute derrière la tête d'Apollon • quatre longues tresses retombent sur sa poitrine j une couronne de laurier entoure sa chevelure. Le dieu tient dans la main gauche un arc d'une forme différente de celui d'Hercule , arme inutile dans ce combat. La draperie réjetée sur les bras , et passant derrière le dos , est plissée avec un art minutieux; elle tient, comme la coiffure et la pose , au style de l'école grecque antérieure à Phidias. Mais la touche du ciseau , en même temps facile et soignée, est en contraste avec la sécheresse de la composition ; elle prouve au connoisseur que cette copie antique est bien postérieure à l'âge de l'original.
Le laurier, autour duquel un serpent s'entortille, ne se trouve point sur les quatres autres bas-
(t) Winckelmann Description des pier. gr. de S loch , p. 284. M. Becker a pris cet arc pour le serpent de bronze placé sous le trépied.
reliefs semblables h celui-ci. Ce laurier étoit plante' dans Tenceinte même du temple (i). Le serpent est un des reptiles consacrés au vainqueur de Python, qui souvent habitoient les bois sacrés de de ce dieu (2).
Cicéron a rapporté la dispute d'Hercule avec Apollon à l'histoire de l'ancien Hercule phénicien (3). Cette tradition pourroit faire penser que la fable dont il s'agit auroit été transportée dans l'histoire de l'Hercule thébain, et qu'elle n'étoit dans le fond qu'une allégorie tirée de l'ancien culte hiéroglyphique de la Phénicie et de l'Egypte. Hercule et Apollon, emblèmes l'un et l'autre du soleil , disputant le trépied sacré , ne rappelleroient-ils pas une époque où le culte de l'Hercule phénicien auroit fait négliger le culte solaire d'Orus ou d'x\rouéris , l'Apollon de l'Egypte ?
(i) Lucret. I, 240; CalUmach. H in Del. v. 94.
(2) ^lian. H. An. XI , 2.
(3) De N. D. Ili, !6.
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Omphale Buste (i)
La beauté niâie et sevère de cette tête ( V. Tavola XVIII, n. I ) pourroit laisser des doutes sur le sexe du personnage qu'elle représente: mais la régularité de l'ovale qui termine la figure, et sur tout la douceur des lignes que décrit la partie supérieure des mâchoires, me font accéder à l'opinion du sculpteur moderne qui a rétabli ce buste , comme étant celui d'une héroïne. Dans la sculpture antique , les têtes d'homme , sans en excepter celles où la jeunesse et la beauté se manifestent le plus, présentent constamment sur cette partie du visage des contours plus ou moins anguleux et saillants qu'on ne remarque pas dans les têtes de femmes. D'après cette observation, le sujet ne sauroit être douteux. Nous reconnoîtrons dans ce monument Omphale , cette reine de Lydie qui put compter Hercule parmi ses esclaves. Il est vrai que le (ils de Jupiter prétendoit expier , par cette servitude volontaire, le meurtre d'Iphitus : mais la belle Méonienne avoit asservi l'esprit
(i) Ce buste, sculpté en marbre pentélîque , a 4 àéc\raetres et 6 centimètres (un pied, 5 pouces) de hauteur, y compris le pièdouche : il vient de la Villa Albani ., ob. il portoit le nom d'Jolé. Le masque seul est antique. Vise. Op. var. T. IV. 8
même de ce héros indomtable. La dépouille du Lion de Némée devint le présent de l'amour {i)> et nous voyons , tlans ce buste , qu'Omphale en a orné sa coiffure. Elle a changé son habillement contre le costume d'Alcide (2) , qui a pu bien se travestir, mais non pas se cacher sous les habits de la veuve de Traolus (3). Les cheveux courts d'Omphale ont rapport à ce veuvage , puisque les femmes anciennes de la Grèce et de TAsie coupoient leurs cheveux dans le deuil (4).
(1) Leo domini puelloe factus.
(Seneca, Hcr. fur.^ v. 465).
(2) Les médailles grecques des Méoniens , un groupe moins grand que nature dans la collection Farnésienne , maintenant à Naples, et un grand nombre de pierres gra-vées représentent ce déguisement d'Omphale , sur lequel on peut voir les auteurs cités par M. Clavier, dans ses notes, au 1. H, chap. 6, n. 7 de !a Bibliothèque d'Jpollodare.
(3) C'est le nom qu'Apollodore a donné au mari d'Omphale, I. II , c. 6, § 3.
(4) JVIeursius , De funere , c. 4^. Une tête d'Omphale, gravée sur une pierre antique et publiée par Léonard Agostini ( Gemme , pi. yS ) , présente aussi les cheveux coupés. Plusieurs antiquaires, et Winckelmann lui-même, ont donné le nom d'Jolé plutôt que celui d'Omphale aux femmes déguisées sous le costume d'Hercule; mais la médaille des Méoniens, et les autorités indiquées par M. Clavier, prouvent que cette dernière dénomination est la seule juste.
XXXJ.
Mélicerte ou Paleivion Buste (i)
Des vestiges de nageoires , d' écailles et d'ouïes , que l'on voit sur cette tête ( V. Tav. XVIII , n. 2 ) , et qui ne sont point équivoques, font juger quelle est coiffée de la dépouille d'un monstre marin. L'air noble et les formes délicates de la figure annoncent un héros j peut-être un dieu.
Mélicerte , fils d'Athamas et d'Ino , frère de lait et cousin de Bacchus , victime de la fureur de Junon contre ces fils de Sémélé , périt dans ses premières années avec sa mère, qui le tenant entre ses|bras, se précipita dans la mer. Les destinées de l'un et de l'autre changèrent dès ce moment 5 il devinrent des divinités. Ino , sous le nom de Leucothée ou de Matuta, présida au calme des flots qui accompagne l'aube du jour; le fils, vénéré sous le titre de Portwnne^ fut le dieu tutelai re des ports 5 et les jeux athlétiques de la palestre, célébrés en son honneur dans les villes maritimes , lui firent donner le nom de Palémon (2).
(i) Ce buste en marbre pentélique est haut de 4 décimètres, 9 centimètres (un pied, 6 pouces), y compris le piédouche. Les morceaux de fer qui font saillie des deux côtés de la tête servoient à fixer une ancienne restauration. La tête seule est antique . et on l'attribuoit à Bacchus.
(2) Ovide, Metani. IV, v. 5i8 et suiv.; Frt^f.VI, v. 545 et suiv.; ApoUodore, 1. 111, c. 4; Pausan. I, c. 44-
Il6 MONUMENTI
Ses images présentent toujours les traits de l'enfance ^ ou ceux de la première jeunesse 5 toujours elles sont accompagnées de quelque symbole de la mer (i). C'est en effet ce que nous retrouvons dans ce buste , où les traits du visage indiquent le printemps de la vie, et dont les cheveux sont couverts d'une peau de poisson.
Le diadème qui serre la coiffure convient aux divinités de la famille de Bacchus, inventeur de cet ornement royal (2) j il convient plus particulièrement à Mélicerte , dont le nom, équivalent à celui Ó!Astfanax , qui en est la traduction en grec, ne signifie autre chose , dans la langue phénicienne, que le roi de la ville (3).
(i) Ces images sont très fréquentes sur les médailles de Corinthe.
(2) Pline, VII, § 57.
(3) Cette étymologie, indiquée déjà par Bochart, a été mise hors de doute par Barihélemi , Mém. de FAcad. des Insc. et B. L., t. XXX, pag. 4o9> '' est probable que la famille phénicienne des rois de Thèbes avoit imposé le nom de Mélicerte au fils d'Athamas, en contemplation de l'Hercule tyrien qui étoit vénéré sous ce titre. Voyez la dissertation de Barthélémy citée ci-dessus.
xxxn.
Amazone
Statue (i)
L'auteur de cette statue n'a pas voulu que le spectateur demeurât un seul instant incertain sur le sujet qu'elle représente. Le costume de la jeune femme, son carquois suspendu à sa ceinture, sa
(i) Cette statue , haute de deux mètres , trois centimètres (six pieds, trois pouces), est de marbre grec, de cette espèce qui , par la finesse de son grain , est connue à Rome sous le nom de grechelto. On l'a tirée du Musée du Vatican où Clément XIV l'avoit placée. On la voyoit auparavant à la F'illa Mattei. Le deux bras et la jambe droite , depuis le genou jusqu'au pied , sont modernes. Sur la surface horizontale de la plinthe on lit l'inscription suivante :