‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 10 sur 49 · CAUSES DE LA DECADENCE · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA DECADENCE

L'architecture civile à cause des nécessités d'appropriation est mieux sauvegardée ou moins dénaturée par l'importation gréco-romaine. Comment la sincérité, première condition de la valeur de toute œuvre, est exclue par l'imitation. Perplexité des archéologues de l^avenir. Archéologie contemporaine. Ses intentions et ses actes. Avantages et désavantages. Opinion de Lamennais et de M. Renan, dans l'examen des causes qui ont précédé et prétexté l'abandon de l'idéal chrétien au xvi° siècle. Citation d'après Rio. Comment et pourquoi cet abandon ne fut pas limité au domaine des arts. Résumé des trois rechutes ou crises dont le retour au paganisme, appelé Renaissance, fut la première.

Ce serait trop se presser que de nous faire conclure, d'après tout ce qui précède, qu'à partir de l'époque dite de la Renaissance, il ne s'est plus rien fait de bon, pas plus en fait d'art qu'en toute autre matière. On ne raye pas ainsi d'un trait de plume plusieurs siècles de la vie du genre humain; il faut laisser à une autre école ce genre de procédé. Indépendamment du talent, du savoir, qui, dans la disette d'inspiration originale, n'ont cessé de se

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montrer, il y a dans larchitecture civile des œuvres d'une très grande valeur. La raison en est facile à comprendre^ c'est que, de ce côté-là du moins, il y avait un joint par où l'esprit inventif pouvait se faire jour, et s'est fait jour nécessairement. Les palais, rarement les théâtres si souvent plates et lourdes redites du théâtre de Marcellus à Rome, les hôtels de ville, les hôtels privés, les maisons de plaisance, les châteaux-forts, les habitations des seigneurs, imposaient une nature de distribution, des exigences d'appropriation plus impérieuses et plus faciles à déterminer et à rendre que celle des monuments sacrés: les ouvertures des portes, des fenêtres, certains aménagements dont la nécessité était la raison d'être de l'édifice même, ne pouvaient pas être mis de côté au nom d'un principe esthétique quelconque. Il fallait à toute force, avec le caractère architectural, concilier la salubrité, la sécurité, la commodité et la destination spécialem^ent imposée. Il ne suffisait pas aux hommes du Nord d'apprendre que les habitants de Pompeï, par exem.ple, se trouvaient très bien dans leurs élégantes, petites et très inconfortables demeures. Pour eux, ils préféraient sans pudeur être logés moins classiquement et avoir plus chaud; ils mettaient donc des cheminées et de plus des toits à angle aigu, malgré la beauté de la ligne horizontale ou de l'angle surbaissé, qui ne les auraient garantis ni de la pluie ni de la neige. Ils tenaient aussi à des cours d'honneur, à des salles de réception, à des salles d'armes, dont il n'est pas besoin dans les pays chauds, où la vie presque entière se passe en plein air; ils tenaient aussi à de hauts perrons, des tours, des ponts-levis, de hautes murailles capables de les défendre contre des armes plus redoutables que les flèches et les catapultes des anciens guerriers. Tant pis

pour le style grec et romain. L'utile eut alors le rôle très rare de sauvegarder le beau, en le forçant à avoir le sens commun-, excellente condition en toute chose, en celle-ci surtout. Grâce à cet affranchissement imposé par des conditions spéciales qu'on ne pouvait éluder, on retrouve dans une infinité de constructions de cet ordre, l'empreinte longtemps sensible de cette audace d'invention, de ce cachet d'individualité et de caractère local étroitement liés au rôle propre que l'architecture est appelée à remplir. Il ne fallut rien moins que les aberrations du xvm^ siècle et de l'Empire pour n'en plus conserver la moindre trace.

Au premier abord, on s'étonne que parmi les dithyrambes, aussi savants que nombreux, inspirés par la beauté des antiques, une de leurs qualités les plus précieuses soit passée sous silence. Mais la reconnaître et la signaler, c'était détruire par sa base le système d'imitation que ces dithyrambes ne cessent de proclamer; cette qualité n'est autre, en effet, que la sincérité, laquelle est la plus inimitable de toutes, et que nulle autre ne remplace. Rien ne peut faire ce miracle, que des hommes modernes puissent considérer quoi que ce soit, l'art et le reste, du point de vue où étaient placés les hommes vivant seize ou dix-huit cents ans ou plus avant eux. En se mettant à la remorque de traditions, de croyances qui ne pouvaient être les leurs, les artistes se constituaient donc en flagrant délit de fictions, de mensonges et de redites. Or ce sont là les conditions les plus sûres de décadence, de servitude et de mort, et ils les ont toutes rencontrées à la place de cette liberté, de cette certitude, de ces progrès, de cette Renaissance qu'ils s'imaginaient avoir trouvés. Ils n'ont pas eu l'air de se douter que ce que les anciens avaient dit et senti était ce qui devait

être senîi et dit à l'époque où ils avaient vécu. Ils n'ont pas compris que ce côté de l'infini, reflété par l'âme humaine, n'a pas à être répété, qu'il fallait continuer le chant nouveau du grand poème que la terre chante à son Créateur, qu'il fallait ajouter et non redire. Hindous, Assyriens, Egyptiens, Grecs, se sont exprimés euxmêmes par eux-mêmes, sans préoccupation hostile ou servile de ce qui les précédait. Les Romains eux aussi, qui, en leur qualité de centralisateurs, de légistes à outrance, d'oiseaux de proie, de miliciens et de paysans sceptiques, n'avaient aucun droit à l'originalité, n'ont pas laissé, en étouffant l'étrusque et en s'assimilant le grec moins étranger pour eux que pour nous, d'imprimer à leurs monuments un cachet de grandeur et de durée qui dit bien ce qu'ils ont été. Aussi dans tout ce qui nous reste de ces nations éteintes, il n'est pas de débris qui n'excite un vif et légitime intérêt. L'archéologue, le savant, l'historien, le philologue, l'artiste, le philosophe, interrogent avec une curiosité avide et mêlée de respect, ces témoignages éloquents, intègres des âges disparus. Eh bien, supposons la civilisation actuelle de l'Europe anéantie depuis des siècles : quelle stupéfaction, quelle inextricable confusion pour les archéologues de l'avenir ! Se les figure-t-on errant à l'aventure au milieu des débris de ce que nous voyons debout aujourd'hui! jusqu'au xv^ siècle de notre ère, ils peuvent s'orienter. Mais à partir de là,- ils sont tout à fait dépaysés, ils se demandent ce qui a bien pu se passer. Qu'est-ce que ce peut-être, disent-ils, que cette invasion aussi tardive qu'inexplicable des Grecs et des Romains? Comment, après un si long silence, les voilà qui reparaissent.? Ils n'étaient donc pas morts ? et s'ils l'étaient, quelle cause sans précédents, quelle puissance inconnue a pu lesfaire renaître?

Comment, voilà partout des Parthénons? Il y en avait un jadis très célèbre en Attique, mais pourquoi a-t-il été transporté sur cette terre lointaine, gâté il est vrai et devenu comme un type à tout faire ? La Bourse, Parthénon; un corps de garde, un théâtre, Parthénon; un octroi, Parthénon; une mairie, un palais de justice, un hôtel de ville, Parthénon; et cela en France, en Pologne, en Russie, en Allemagne, en Angleterre, en Suède, en Norvège, en Italie ; qu'est-ce à dire ? Il n'y a de différences et de variété parmi ces ruines, que pour celles qui sont mêlées d'une grande quantité de débris de verre et de fer et qui sont les moins conservées. Elles ont dû appartenir à ces grandes bâtisses qui furent créées dans ces temps reculés où l'on employait encore ce moyen primitif de locomotion, appelé chemin de fer. Il est difficile de ne pas se sentir ému de pitié devant les perplexités de ces honorables. Avant de faire parvenir leurs rapports au président de la société dont ils sont membres, que de fois ils se seront demandé en vertu de quelle maladie contagieuse, de quel système pénitentiaire imposé à l'esprit d'invention et de liberté, tant de générations, tant de nations divisées et diverses par tant de côtés, se sont mises d'accord sur un seul, afin de ne laisser d'elles-mêmes que des souvenirs peu dissemblables dans leur effacement et leur humilité cosmospolites. C'était bien la peine, penseront-ils, d'être si affolées de liberté, si orgueilleuses de leur savoir, si dédaigneuses, dans ceux de leurs écrits qui nous sont parvenus, de cette longue et intéressante période qui les a précédées. Un coup d'œil suffit pour distinguer les ruines qui lui appartiennent , car leur originalité tranchée, leur beauté novatrice et pleine de caractère les met à part au milieu de celles qui la suivent. Or voyez quelle bizarrerie inexplicable pour nous !

Ces ruines, de tous points les plus intéressantes, sont dues à cette période que la plupart des historiens venus depuis ont appelé la nuit et la barbarie du moyen âge, et ces carcasses bâtardes de la tradition grecque et romaine ont été élevées pendant les siècles qu'ils nomment « de lumière ». Positivement, les Grecs et les Romains ont dû renaître, car enfin il est sans exemple qu'au bout de quinze siècles les morts recommencent à agir s'ils ne recommencent à vivre. Ont-ils pris une revanche sur les barbares qui les avaient vaincus jadis, et leur ontils, par représailles, imposé à nouveau leurs lois, leur religion, leur art et leur état social ? S'il n'en est pas ainsi, si la force des armes n'a pas coopéré à ce phénomène, quelle autre force, quelle puissance inconnue a dominé tant de nations et leur a imposé la livrée de ceux qu'elles ont vaincus jadis? Elles ne cessent de se vanter, dans leur histoire, de leurs arts, de leurs inventions et de leurs sciences ; inventions et sciences ont été depuis longtemps dépassées, mais leur pauvreté artistique ne saurait l'être. Laissons ces honorables et perplexes savants résoudre un problème que nous voyons sous nos yeux se compliquer tous les jours.

Mais, occupons-nous aussi des archéologues contemporains. Il est juste de reconnaître qu'un grand nombre d'entre eux partage par anticipation l'étonnement et l'indignation des archéologues de l'avenir. Depuis une soixantaine d'années, avec le mouvement de résurrection chrétienne d'où est sorti tout ce qui s'est fait de bon dans ce siècle, une réaction tardive mais salutaire s'est opérée. Une ligue a été organisée pour sauvegarder ce qui avait échappé aux destructions ou aux restaurations des régimes précédents et aux barbares de 93. Cette ligue connue sous le nom de comité des

monuments historiques , dont l'illustre et courageux Montalembert fut un des membres les plus anciens, les plus convaincus et les plus actifs, a rendu de nom.breux et réels services, et serait appelée à en rendre encore. Toutefois une manie a succédé à une autre, et la manie archéologique s'est souvent montrée non moins despotique et aussi ridicule que celle qui l'avait précédée. Dès qu'elle croit avoir fait une découverte, la voilà qui se met à l'appliquer d'office partout où l'occasion semble se présenter, et souvent avec l'intention de nous montrer un édifice dans sa complète et primitive splendeur, elle le défigure. C'est ainsi que l'église de Saint- Germain-des-Prés à Paris, et tant d'autres, ont été affligées de cet étrange et coûteux bariolage d'ornements multicolores qui n'épargnent ni une moulure ni une surface plane, et forment aux peintures remarquables de Flandrin, un encadrement aussi ambitieux qu'irritant et peu motivé. Une charmante église précédemment défigurée à l'extérieur, l'a été à l'intérieur il y a peu d'années, en 1869, P^^ système de mirlitonnage de tons crus à outrance. Cette église est à Bagneux (i), elle a, ou plutôt elle avait un très beau caractère. Sans parler des restaurations faites il y a quelque quarante ans, et qui l'ont plus que compromise à l'extérieur, l'intérieur a subi une restauration dont le plus enragé charivari peut seul donner l'idée. Au milieu des tons criards qui se disputent les piliers, un certain rouge cire à cacheter est celui qui crie le plus. Le tout a pour basse fondamentale et tonique, dans les surfaces planes et verticales, un rouge brique effronté auquel répond en jurant le bleu plombé des voûtes et le vert froid et vénéneux des ner-

(i) Près Paris.

vures qui les partagent. Ce fut l'œuvre d'un plâtrier du cru. Cette église, contemporaine de Notre-Dame et inscrite au nombre des monuments historiques, a été traitée comme la dernière bicoque du dernier des villages. Que faisait donc Monsieur l'architecte diocésain? Personne ne fera croire qu'il a dirigé ou approuvé ces travaux. Ah ! c'est qu'il n'est pas facile de toucher à ces monuments dont l'étude n'entre pas dans le programme de l'Ecole des beaux-arts. Une découverte archéologique n'est pas, vis-à-vis d'un architecte, comme une découverte minéralogique vis-à-vis d'un savant. Ce dernier n'a aucune ambition de rétablir le globe à un de ses états antérieurs, sinon par la pensée. L'archéologue ne songe pas que sa découverte, si découverte il y a, ne trouve plus les mêmes circonstances, même matérielles, ni le même milieu d'hommes et d'idées pour être reproduite à nouveau ce qu'elle était jadis. C'est à peine si cette infériorité, ou cette différence essentielle de conditions, pourraient être compensées par des études et par une éducation qui ne sont pas les siennes, par des croyances aussi, qui non seulement peuvent n'être pas les siennes, mais dont il est parfois l'adversaire déclaré. Il n'y a pas que le grec et le romain qui soient difficiles à comprendre et à reproduire, l'architecture des époques chrétiennes ne l'est pas moins. Elle a beau nous toucher de près, elle a beau être notre plus grand titre de gloire artistique, à force d'avoir été reniée, elle nous est devenue aussi étrangère que si elle datait des Pharaons. Du reste, l'eût-on étudiée davantage , on ne refera pas plus et mieux le gothique qu'autre chose. La science et la bonne volonté évitent des contresens choquants, mais elles ne ressuscitent pas les morts. Plus elles multiplient les notions du passé, plus elles collectionnent les matériaux

précieux, plus ils sont lettre morte si l'esprit ne les vivifie. Il ne refait rien du passé mais n'en rejette rien, il s'en assimile les éléments divers et les féconde au souffle des aspirations nouvelles que le temps marcheur infatigable, ne cesse de semer sur sa route. Ceux qui s'obstinent à lui tourner le dos, pour qui rien n'est bien que ce qui n^est plus, sont un péril et une entrave pour l'initiative des vivants, toujours traités de novateurs par ces courtisans de la mort, par ces fanatiques des consignes perdues. Aujourd'hui, tel système était suspect ou proscrit, demain il est le seul orthodoxe ; que s'est-il donc passé dans lintervalle ? tout simplement ceci : un débris déterré a été mis au jour, et de ses lignes à moitié effacées naît tout un programme. On découvre des traces de coloration sur les murailles du Parthénon ; avant, c'était horrible de colorer les murailles maintenant c'est admirable. On découvre des traces de peinture sur quelques statues antiques, la Vénus d'Arles par exemple , va-t-on maintenant les repeindre toutes à neuf ? Qu'on consulte ces archives de la tombe, qu'elles forment une nécropole restaurée par la science et gardée par le respect, mais qu'elles laissent aux vivants leur libre spontanéité.

Parmi les écrivains et les philosophes de ce siècle, il en est plusieurs auxquels les considérations qui précèdent n'ont pas échappé. Ils ont assigné à l'art sa vraie place, ne l'isolant en rien, ni comme effet ni comme cause des grands mouvements de l'intelligence des grandes époques de l'histoire. Hégel, avec une grande profondeur, a déterminé à quelles facultés de notre âme correspondent les diverses manifestations du beau, il en a fait l'autopsie psychologique. Lamennais, dans son 3^ volume de l'Esquisse d'une Philosophie, traite les mêmes questions et

ne diffère des conceptions d'Hegel et de la plupart des critiques modernes que par ses conclusions, car il ne croit pas que les Grecs aient dit le dernier mot de l'art; il en appelle à la religion de l'avenir sans dire quelle elle sera. Il me semble que toutes les vérités que la critique moderne à mises en lumière, aussi bien que les lacunes qu'elle offre encore, sont résumées avec beaucoup de talent et d'autorité dans un article de M. Renan publié par la Revue des Deux Mondes en 1862. Il fut écrit à propos de l'album de Villard de Honnecourt, architecte du xiii^ siècle, manuscrit trouvé par M. Lassus et publié après sa mort :

(( Sa décadence (celle de l'art du moyen âge) ne ressemble-t-elle pas à celle qui dépasse le but à force de raffinement, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se tenir longtemps dans la limite de la perfection ? Ce fut une décadence avant la maturité, une sorte de jeunesse flétrie avant son complet développement L'art

du moyen âge est original, en ce sens qu'il cherche à représenter en dehors de toute imitation d'un style classique étranger, le beau tel qu'il le concevait alors. Mais que cette conception fût très inférieure, si on la compare à la beauté antique, c'est ce qu'on ne peut nier (on le nie très bien), un art complet ne pouvait en sortir. La condition essentielle du progrès était de renoncer à des conceptions désavantageuses, pour revenir à celles de l'antiquité ; mais on sent combien l'art moderne, hors de l'Italie (et en Italie particulièrement) était dès lors frappé d'infériorité. Ce n'est jamais impunément qu'on renonce à ses pères; pour fuir la vulgarité^ on tombait dans le factice. Un idéal artiflciel^ une statuaire forcée d'opter entre le convenu et le laid., une architecture mensofigère^ voilà les dures lois que trouvèrent devant eux les trans-

fiiges qui tournant le dos au moyen âge^ se mirent à copier V antique. » Gomment cela? D'un côté il n'y a rien de mieux que de copier l'antique, de l'autre côté en le copiant on ne peut rencontrer que convention et mensonge. Eh bien ! il faut le dire tout simplement l'art est fini (i).

Laissant de côté les assertions sur la laideur, là vulgarité des types du moyen âge, assertions dont nous avons montré le néant dans les lignes précédentes, nous voulons répondre à cette réflexion sur l'art au moyen âge, ce fut une une décadence avant la maturité.^ une sorte de jeunesse flétrie avant son complet développement. La décadence de l'art du moyen âge doit-elle être attribuée à l'infériorité de la conception chrétienne vis-à-vis de la conception antique, ou à la comparaison de celle-ci avec l'antique ? Les causes nous semblent autres, et en même temps moins irrémédiables. Avant de les examiner, ne laissons pas de rendre hommage à la dose de vérité et de sincérité que renferment les lignes que nous venons de citer. Qu'on veuille bien songer qu'il fut un temps non encore éloigné, où elles eussent paru un blasphème. Oser dire que les modernes en s'inspirant de l'antique, ne pouvaient arriver qu'au factice et au vulgaire, c'eût été s'exposer à entendre les malédictions tonnantes que Spontini met dans la bouche du grand prêtre lorsque la Vestale a laissé éteindre le feu sacré. Or cette vérité commence à se faire jour maintenant, et l'univers n'est pas rentré dans le Chaos, car

(r) C'est bien ce qu'afïirme M. Renan dans un autre passage que nous verrons plus tard.

Dans la citation qui vient d'être faite de cet auteur, comme dans celles qui la précèdent ou la suivent, et sont puise'es à d'autres sources, les lignes les plus significatives ont e'te' soulignées par moi-même.

la même puissance qui l'en a fait sortir vit encore. Au flambeau antique, elle en a ajouté un nouveau qui a subi des éclipses passagères, et il s'agit maintenant de reconnaître comment et d'où est venue Tombre qui les a produites et qui les fait durer encore.

Si comme nous l'avons fait observer, le moyen âge a toujours connu et étudié l'antique, comment se fait-il qu'à un moment donné qui se précise surtout autour de la date de i5oo, la tradition et l'inspiration du moyen âge soient délaissées. Il n'y a jamais rien dans les faits qui n'ait été dans les idées ! Il n'y a pas d'idée nouvelle, pourquoi des faits nouveaux ? Pourquoi à un certain moment le contact avec l'antiquité, a-t-il développé une influence sans action jusque là ? Rappelons-nous d'abord avant toute explication, cette pensée profondément vraie de l'Imitation : « Les circonstances ne font pas les hommes, elles les font paraître ce qu'ils sont. » Les tentations, les occasions de mal faire ne manquent jamais ; leur degré de force entraînante n'a d'autre mesure que le degré de force résistante qui leur est opposé. Or à l'époque signalée, le niveau des mœurs avait singulièrement baissé, et chaque degré descendu qui les éloignait de la morale chrétienne, les rapprochait de l'antiquité, non point comme conception artistique et philosophique, mais comme conception païenne polythéiste, comme élément de corruption et d asservissement. Pour envisager sous son vrai jour, le sujet grave et délicat qui nous occupe, je ne crois pouvoir mieux faire que d'emprunter les pages suivantes au livre remarquable de M. Rio, de VArt chrétien. Le caractère connu de l'auteur, le respect et la sympathie qui entourèrent sa vie, son érudition aussi grande que sa bonne volonté, des intentions que nul n'a le droit de travestir ou de susp ecter

donnent à son témoignage une autorité qui n'a pas été contestée.

« Le terrain devient de plus en plus brûlant, à mesure qu'on approche de la fin du xv^ siècle. Il y a là dix années terribles à franchir, non seulement à cause de l'ombre sinistre que le caractère personnel d'Alexandre VI projette sur cette période si courte et malheureusement si pleine, mais aussi parce que les signes avantcoureurs de la grande catastrophe du siècle suivant se multiplient sur tous les points, et sous toutes les formes à la fois. La crise qui travaille les esprits a deux foyers principaux : Rome et Florence. Ici on dirait qu'elle est plus grave, parce que tout un peuple est mis en émoi par la parole d'un grand homme, de Savonarole, dont le supplice fournit un dénouement des plus tragiques ; mais c'est toujours de Rome que partent les impulsions déterminantes, et c'est précisément sur Rome que retombe la responsabilité des actes qui consternèrent tous ceux des enfants de l'Eglise qui joignaient la clairvoyance au dévouement. Les leçons dégradantes que les Médicis donnaient aux Florentins, n'avaient guère de retentissement hors de la péninsule ; mais les pompes profanes déployées à Rome, alternant pour ainsi dire avec les pompes religieuses, avaient pour témoins les envoyés de tous les pays chrétiens, qui emportaient ensuite dans leurs patries respectives des impressions d'autant plus tenaces que leur zèle pour le Saint-Siège était plus ardent. Mais quels étaient les promoteurs de ces pompes profanes dont nous parlons, et de tous les abus qui commençaient à révolter les esprits et les consciences ? Ici il convient de faire deux distinctions importantes : l'autorité du Pape comme successeur de saint Pierre, restait toujours séparée dans

sa pensée, de son autorité comme Souverain temporel. » (i)

Plus loin : « Il y avait longtemps que les hommes de cœur et les hommes de foi n'avaient été témoins d'un spectacle si propre à leur inspirer des réflexions décourageantes. Ceux-là même qui étaient préposés à la garde du feu sacré semblaient le laisser éteindre entre leurs mains : ce qui ne doit pas s'entendre du dépôt des croyances, lequel était resté intact ; mais de ces généreuses traditions de solidarité chrétienne et de dévouement, dont Nicolas V et Pie II avaient été à la fois les organes et les martyrs. Maintenant il fallait que le représentant d'une nation restée seule héroïque et seule vraiment fidèle entre toutes les autres (2), vînt rappeler au tiède successeur de ces deux pontifes, qu'il y avait des infidèles ailleurs qu'en Espagne, qu'ils insultaient la ville sainte de Jérusalem par leurs profanations et par leurs blasphèmes, et que le vœu fait par tant de nations de leur arracher la ville sainte, restait encore à accomplir (3) ».

Ces dernières phrases sont une allusion à l'allocution adressée au pape par l'empereur d'Espagne. Revenant ensuite sur les prédications de Savonarole , l'auteur ajoute : « La mort tragique par laquelle ses ennemis punirent la liberté de son langage ne fut pas l'effet des rancunes personnelles d'Alexandre Vî. Nous verrons plus tard, quelle part revient à quelques-uns de ses conseillers, et particulièrement au cardinal Ascanio Sforza, dans cette iniquité que lui et bien d'autres devaient bientôt expier d'une manière si éclatante. »

(1) Rio, l'Art chrétien, p. 114, 11 5. Vol. II.

(2) Il y a des réserves à faire sur ce point de vue qui est particulier à M. Rio.

(3) P. 117 et 118.

L'auteur avait dit de lui précédemment, « qu'il était le mauvais génie du Saint-Siège, et le représentant le plus complet de la renaissance païenne proprement dite, celle dont s'accommodaient le relâchement de la discipline, et la corruption des mœurs, tout en ourdissant des trames perfides contre la vie de Savonarole et contre l'indépendance de l'Italie. Pour le moment, il suffit de remarquer que Savonarole ayant eu la hardiesse de se heurter contre un courant d'idées qui n'avait cessé de grossir depuis un demi-siècle, il n'aurait fallu rien moins qu'une intervention surnaturelle pour l'empêcher de tout submerger. Tout était envahi et rongé par le paganisme comme par une lèpre, et l'infection romaine avait fini par égaler presque l'infection florentine. Qu'on se figure le suprême pasteur des brebis léguées par le Christ à saint Pierre, ayant à choisir entre les chefs-d'œuvre alors connus du monde antique, et préférant entre tous, non pas les compositions à moitié chrétiennes de Platon et de Virgile : mais les comédies de Plaute, pour en faire ses délices secrètes, et la matière de représentations plus ou moins bouffonnes devant les personnages très mêlés qui composaient sa cour; et pour compléter ce tableau, qu'on se figure ce même pasteur entouré de littérateurs et de savants de toute espèce, donnant la préférence entre tous aux légistes, c'est-à-dire à ceux qui avaient le plus d'intérêt à rendre chroniques les maux sur lesquels on avait à gémir (i). »

Gomme on en peut juger d'après ces lignes impartiales et sévères, les causes de la fatale époque si étrangement nommée Renaissance, sont profondes et multiples, et ses conséquences ne se bornent pas à la sphère

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des arts. Jupiter, Vénus, et l'Olympe tout entier, n'intéressaient guère pour eux-mêmes plus qu'aujourd'hui. Ce qu'on y prisait alors comme depuis, ce n'était pas le côté sérieux des mythes que ces allégories voilaient, mais un côté tout opposé qu'elles ne voilent pas. Ce n'était point le haut enseignement technique donné par de beaux modèles, mais cette satisfaction peu héroïque, cette détente d'esprit à traiter des sujets dont pas un n'implique une conscience bien délicate, et des devoirs bien difficiles. Mêmes causes et mêmes résultats, depuis le commencement jusqu'à nos jours, de cette longue et néfaste erreur. Le programme qu'elle a fait suivre, d'abord inconsciemment, a été formulé plus tard d'une façon déterminée et claire , c'est l'affranchissement absolu du beau, des langes du sens moral. Il est très bien d'appeler les choses par leur nom. Notre temps a du moins cet avantage, car il n'a pas de fausse honte. Puis c'est le travail préliminaire du musée des erreurs au rebut, jamais mieux connues et classées que lorsqu'elles doivent disparaître. Du reste, dans cette déviation de route qui, plus ou moins accentuée, dure depuis plus de trois siècles, il ne faut pas voir un phénomène plus irrémédiable et plus inexplicable qu'il ne l'est. C'est le même à certains égards que nous montrent les Hébreux, lorsque, errant dans le désert sur la route de la terre promise, ils s'attardent dans leurs regrets de servitude et de bien-être, au souvenir de l'Egypte qu'ils ont quittée, et sacrifient au veau d'or. Pourquoi s'étonner qu'une période de quatre mille ans de paganisme, à peu près universel, ne soit pas entièrement effacée par une période de christianisme d'une durée deux fois moindre ! En possession de la vérité depuis une époque relativement rapprochée, l'humanité se mit

à croire qu'elle n'était plus exposée à la perdre, et oublia trop vite ce qu'elle lui avait coûté. Les édits des proconsuls, la nuit des catacombes, les massacres du Golisée s'effacèrent de sa généreuse mémoire, et elle se complut à retrouver dans ses annales les joies de sa première jeunesse. Aussi longtemps qu'elle porta sans le nier et sans l'affaiblir l'idéal nouveau, l'évangile de sa Rédemption, elle sut, écartant les taches, évitant les périls d'un exemple encore assez proche, n'accorder son admiration qu'aux pages glorieuses qui la méritent. A l'exemple de Pères de l'Eglise, S. Chrysostome, S. Athanase, S. Augustin, elle peut vénérer Platon et Socrate, même les appeler saints ; avec ses poètes elle peut rendre un hommage enthousiaste à Virgile et à Homère, le maître du chant sublime comme le Dante l'appelle : mais arrive un jour, grâce à ses fautes, où cette sauvegarde lui manque, où cette lum^ière du Christ est voilée, et parmi les titres mêlés de l'héritage du monde ancien, que jusque-là elle n'avait accepté que sous bénéfice d'inventaire, elle s'abandonne à rechercher les legs de honte préférablement aux legs d'honneur : le culte de l'art a changé d'autel, et pendant qu'il perdait les trésors de beauté à un si haut degré possédés jadis, ceux qu'il cherche et qu'il croit retrouver se sont éloignés de lui plus que jamais. Dans cette volte-face mémorable, les destinées de l'art semblaient être les seules en question ; celles de la société tout entière y étaient avec lui.

Je ne puis m'empêcher ici de citer certains faits et certaines dates historiques qui, pour une infinité de gens, sont sans aucune relation avec les questions qui nous occupent, avec la matière propre de ces études. Ils sont encore dans cet obscurcissement qui était l'état

général des esprits à l'époque de Savonarole. Les malheurs qu'il a annoncés et que la réalité surpasse, devraient, semble-t-il, apporter la lumière. Il n'est plus aussi difficile de comprendre aujourd'hui que les conséquences de l'apostasie dans l'art porteraient, je ne dis pas plus haut mais plus loin, et que, ne se contentant plus de ce domaine si aisément abandonné par les chrétiens eux-mêmes, sa présence délétère ne tarderait pas à se manifester ailleurs. Ils n'avaient pas prévu que lorsqu'on abandonne les points les plus élevés d'un territoire le reste est mal gardé, et qu'il est bien tard pour songer à les reprendre, lorsque l'ennemi n'a eu qu'à descendre pour occuper ou garder tous les passages. Le moment n'est-il pas venu de s'apercevoir que ces points élevés de l'art, de la poésie, qui n'étaient considérés que comme des stations pittoresques, des belvédères où l'on jouissait d'une vue agréable, et dans lesquels Apollon pouvait être adoré sans péril, étaient en vérité des forteresses qu'il fallait garder à tout prix. Il y a tant de gens pour lesquels la moindre vivacité de langage paraît étrange à propos de questions littéraires et artistiques, lesquelles n'ont jamais eu le don de les émouvoir, qu'il faut bien leur montrer à quel point elles sont liées à d'autres questions, d'autres intérêts auxquels ils sont très sensibles. Il faut bien leur mettre près des yeux et de l'entendement cette vérité élémentaire qu'ils ignorent, que tout se tient dans le monde des idées, surtout qu'il n'est pas un seul point, fût-ce celui des beaux-arts, des arts d'agrément comme les désigne notre langue, dont le programme et le drapeau n'aient leur importance, de telle sorte qu'il ne s'y trouve pas moins d'honneur et de péril à les défendre que de déshonneur ou de lâcheté à les abandonner ou les trahir.

Ce n'est donc pas dans le but puéril d'augmenter l'importance de l'art, ou pour la vaine satisfaction de nous donner raison, que le passage de Van Hartman a déjà été présenté. Le réveil du vieux paganisme, à V époque de la Renaissance^ a été le coup de mort pour le christianisme. Qu'est-il besoin de chercher qui a frappé le Christ et le frappe encore? Longtemps ses ennemis l'ont chargé d'ornements dérisoires pour insulter à sa royauté. Mais ils ne disent plus : Prophétise-nous. Ils ne se cachent plus, ils lui crachent au visage et ne disent plus : Devine qui t'a frappé. Celui qui frappe est toujours le même, c'est le païen sur lequel le Christ a scellé la pierre du tombeau. Si parfois elle est soulevée, c'est par la complicité des vivants qui ramènent ce cadavre à la lumière. Sa première apparition s'appelle la Renaissance *, nous avons vu quand et au milieu de quelles circonstances elle se montre. La seconde datée du xvni^ siècle, accentue nettement cette prétention d'une renaissance tout à fait complète à l'an I de la République. Il ne s'agit plus de substituer graduellement un principe à un autre, mais de l'imposer définitivement par la violence. Il ne s'agit plus de l'attrayante et voluptueuse mythologie grecque, c'est la cruauté, le despotisme et la grossièreté de la décadence romaine. Les chrétiens sont de nouveau livrés aux bêtes. c. Il fallait bien, une fois pour toutes, broyer les derniers obstacles, et se rattacher, en supprimant tout l'entre-deux, à la grande tradition du peuple romain des amphithéâtres. Pour qu'il ne fût pas douteux d'autre part qu'on rompait avec ces traditions du moyen âge qui avaient attenté à la dignité humaine en substituant le sentiment à la raison, on rendit à cette dernière un culte visible, et elle trôna enfin sans liens et sans voiles sur les autels. Ses prêtres ne

refusèrent pas des victimes à la déesse, et lorsqu'ils cessèrent de lui en offrir, rendons-leur cette justice que ce ne fut pas le sentiment qui les arrêta; ils le gardaient pour pleurer devant un serin, lequel leur représentait la nature. M. de Robespierre semble avoir gardé pour lui une notion de l'Etre Suprême qui ne l'inspire pas mieux. On sait comment cette incorruptible et nouvelle invasion de Mucius Scévola, de Gaton, de Brutus, de Scipion, sanglants et grotesques, finit avec le despotisme d'un nouveau César. Mais finit n'est qu'une manière de parler... Il s'est trouvé et il se trouve encore des patriotes pour lesquels cette nouvelle rechute, cette seconde crise de renaissance, quoique plus complète que la première, laissait à désirer... Il en a été tenté de nos jours une troisième complètement irréprochable au point de vue de la logique et des principes. En fait d'art, elle renversait la colonne Vendôme et mettait le feu au Louvre. Le paroxysme de l'imbécillité antireligieuse et antipatriotique semble cette fois avoir été atteint. Si cette troisième tentative avait réussi, elle aurait inauguré une ère vraiment nouvelle, car elle outrepassait de beaucoup les théories antérieures, toutes plus ou moins entachées de quelques traces de civilisation. C'est pour cela que ceux qui tenaient les grands rôles, aussi bien que les acteurs du second ordre, n'avaient aucun nom grec ou romain cette fois, et il serait difficile d'en trouver un qui leur convînt parmi ceux qui ont servi jusqu'ici à désigner des créatures humaines. Elles avaient toujours tenu jusque-là à quelque chimère politique ou sociale ou soi-disant nationale qui les rattachait à notre espèce. Mais c'est parmi les êtres d'un ordre différent qu'il faut les ranger et chercher leurs emblèmes et leurs modèles. Le drapeau couleur de sang exprime l'horrible, il y manque un pourceau

pour figurer rimmonde. Depuis peu d'années seulement, la toile est abaissée sur ce drame sinistre, mais on la voit s'agiter comme si quelque chose remuait derrière. Les anciens acteurs seraient-ils revenus (i)? Ou bien ont-ils formé des élèves ? Quant aux spectateurs, un grand nombre appréhende; quelques-uns, trop peu, sont sur la défensive ; d'autres sont indifférents, et, chose honteuse, infâme, plusieurs manifestent hautement l'espoir que le drame sera bientôt repris et joué jusqu'au bout.

(i) Ils le sont très réellement depuis que ces lignes ont été écrites.

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