‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 11 sur 49 · LES TRAVESTISSEMENTS DU BEAU · texte numérisé non relu

LES TRAVESTISSEMENTS DU BEAU

Ce qu'on trouve à certaines places des cerveaux humains. Aspect général et variantes. Confusion de la Règle avec la régularité, de la symétrie avec l'ordre. Rencontre d'une variété du Bourreau. Controverse avec lui. Ce qui se passe dans un parc abandonné. Les erreurs sur le Beau enfantent plus de laideurs que les exigences de l'Utile.

En causant avec certaines personnalités vulgaires , même avec celles qui passent pour ne pas l'être, et quelquefois ne le sont pas, avec celles aussi peu nombreuses qui ont une valeur propre, un vrai savoir, il arrive souvent de rester stupéfait devant l'aridité de leur esprit à l'endroit du Beau. Il faut beaucoup de temps pour ap-

prendre à ne plus s'en étonner. Qu'on me permette de m'expliquer au moyen d'une comparaison très admissible, quoique très imagée.

Une conversation, comme on sait, est une manière de promenade dans le domaine privé de l'intelligence, où chaque interlocuteur est tour à tour visitant ou visité. Tous aiment à montrer l'étendue du domaine et la bonne tenue des espaliers. Il n'y a qu'à se laisser conduire. En général , comme cela se rencontre dans beaucoup de contrées, on remarque une culture dominante, puis cette foule de végétaux qu'on trouve partout plus ou moins envahissants, insalubres ou inoffensifs, selon la nature du terrain et son appropriation. Celui de la politique les montre à l'état de jungle impénétrable et hérissée d'épines aiguës-, dans celui des sciences, du droit, de la philosophie, de la religion, ils poussent innombrables, inextricables, tenaces et enchevêtrés de mille façons. Au milieu de ces dissemblances qui ont toutefois un air de famille, vous apercevez de loin une vaste jachère où rien ne paraît pouvoir pousser. Le propriétaire du domaine dans lequel nous faisons une tournée d'inspection évite de nous conduire de ce côté-là ; en général, il faut quelque insistance pour le déterminer à en faire les honneurs. Une fois en chemin, vous voyez décroître peu à peu toute verdure ; encore quelques ronces politiques, quelques chardons économistes, quelques chiendents libres-penseurs, quelques graminées académiques, quelques lichens philantropiques, puis plus rien ; c'est le sol nu, au milieu duquel vous distinguez une haute perche qui domine les champs arides. A son sommet, une inscription écrite en magnifiques lettres romaines, montre ces simples mots : Culture du Beau. Il arrive parfois (caries cerveaux les plus semblables par ce côté offrent encore des varié-

— igB —

tés qui les distinguent, sans que leur valeur intrinsèque ou relative soit modifiée), il arrive qu'autour de ce poteau et de cette inscription, vous apercevez une certaine végétation dont l'aspect inaccoutumé vous étonne. A des distances égales, donnant un carré de deux mètres sur le côté, des troncs égaux, d'une rondeur irréprochable, sortent perpendiculaires au sol ; les branches (car il y a des branches), d'un développement égal soit en longueur, soit en grosseur, sont pourvues d'un nombre déterminé de feuilles, de forme, de disposition identiques. Ces branches modèles, espacées de quarante centimètres en œuvre, forment, avec le tronc sur lequel elles alternent symétriquement, des angles d'insertion de quarante-cinq degrés, jamais plus, jamais moins. Surpris de cet arrangement méthodique, de cette verdure uniforme, à l'aspect rigide, aux teintes métalliques, d'une crudité, d'une propreté irréprochables, vous jetez les yeux sur le terrain et le trouvez plan et net comme un parquet. En approchant, vous découvrez que s'il n'y a pas de feuilles mortes en bas, c'est qu'il n'y en a pas de vivantes en haut. Puis, tenté de vous rendre compte, si vous essayez de détacher un rameau, vous le sentez plus résistant que le rameau d'or dont se munit le pieux Enée pour descendre aux enfers. Le métal en est aussi plus dur, car celui qui figure la partie ligneuse est en fer creux, et le feuillage est en tôle vernissée. Chaque feuille porte au revers une marque de fabrique aux initiales du concessionnaire, seul autorisé par les autorités compétentes. Voici du reste à quelle opération il a été procédé, à cette fin d'obtenir un moule unique, irréprochable, dont il sera inconvenant, imprudent même de s'écarter. Un bureau central avec des commissions et sous-commissions a été institué avec ce personnel de choix qui caractérise

les administrations modèles. Celles-ci ont dû, par l'entremise d'envoyés spéciaux, faire mesurer toutes les plantes du globe, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, depuis le cryptogame microscopique jusqu'au baobab gigantesque. Ces dimensions prises et soigneusement vérifiées, contrôlées après beaucoup de séances et de discours, de procès-verbaux, d'amendements longuement, savamment discutés, une moyenne de toutes ces dimensions, ces formes, ces développements, colorations et directions variées, a été extraite mathématiquement. Puis, à la majorité des suffrages, elle a été officiellement formulée et fixée dans la variété unique et parfaite que vous rencontrez autour du piquet et de son écriteau. Du même coup, comme on voit, le beau absolu dont la loi est l'invariabilité dans le type, l'immutabilité dans la durée, se trouve réalisé dans cet étalon de la perfection : il comprend ce qu'il y a de mieux dans ses congénères, il n'a répudié que leurs infirmités. Il ne vieillit pas, ne meurt pas comme eux, et dans sa jeunesse éternelle est toujours égal à lui-même. Cependant la pente fatale vers la nouveauté et l'imprescriptible sentiment de la liberté, viennent modifier à certains intervalles un ordre si admirable et si bien établi. Parfois ces mobiles divers inspirent aux marchands de fonte, de zinc, de fer-blanc, penseurs aussi profonds que désintéressés, l'irrésistible mission de renouveler en entier le matériel. Ce n'est pas qu'il soit usé, puisqu'il est inusable; mais les exigences de la science moderne, le perfectionnement du goût imposent des devoirs qu'il faut savoir remplir. La lutte s'engage entre les anciens fournisseurs et les nouveaux. Après des contestations longues et bruyantes, après quelques révolutions et quelques gouvernements changés, les novateurs finissent par l'emporter et font adopter des

modifications qui, sans frapper au premier coup d'œil, ne laissent pas d'être considérées comme très importantes. C'est ainsi que l'angle d'insertion des branches, qui se trouvait de quarante-cinq degrés, est remplacé par un angle de 44"^ 69' 69" ; pour être juste, il convient de dire que la forme des feuilles subit aussi quelques modifications. Soit dans la longueur, soit dans la largeur, il y a une variante de quelques millimètres. 11 faut reconnaître toutefois que la forme générale de l'appareil entier chargé de figurer un arbre ne paraît guère avoir changé. L'aspect général reste celui d'un cône, mais dont l'angle du sommet varie de quelques degrés. Enfin les révolutionnaires, les romantiques, les aventureux pionniers du progrès, ont parfois l'audace d'évider ce cône à des distances d'une haute fantaisie, bien qu'égales entre elles, de manière à figurer une succession de meules enfilées par un piquet unique. Avec une grâce infinie, elles décroissent en diamètre à mesure qu'elles s'élèvent, et se couronnent d'une boule terminale comme celle d'un bilboquet le mieux tourné. Malgré ces écarts hardis, mais tolérés, comme soupape de sûreté en faveur des esprits remuants et insoumis que le démon des nouveautés ne cesse de tourmenter, par un accord tacite, parla force de l'habitude, cette seconde nature, nulle atteinte sérieuse n'est portée au principe fondamental d'après lequel, en dehors des droites et des courbes rigoureuses, nulle forme ne peut avoir d'existence légale.

Cette description est tellement conforme à la vérité que c'est là son plus grand obstacle pour permettre d'avouer sa justesse. Que d'exemples à l'appui cependant I Depuis les cerveaux les plus richement meublés jusqu'à celui de Tignorant que la bosse dominante de l'orgueil

caractérise et remplit, cette végétation symbole se retrouve essentiellement la même. Quelle différence de goût, de notion sur le beau y a-t-il, par exemple, entre le jardinier qui taille ses arbres en rond ou en carré, et celui, quel qu'il soit, qui le laisse faire, et mieux le paie pour cette sotte besogne. Si différents d'ailleurs, comment sont-ils d'accord en ceci ? Voici l'explication : les ignorants et les savants, il n'y en a pas d'exclus comme on voit, disent : il n'y a de bien et de beau que ce qui est conforme à la loi. C'est vrai, c'est exact. Ils ajoutent : la conformité à la loi, c'est la régularité. Très bien, mais ayons soin d'observer que ce mot de régularité ou conformité à la règle, si, pour plus de clarté, nous l'appliquons au sens moral, cache bien des embûches et des erreurs, selon la façon dont il est compris ; prenons un exemple familier pour être plus intelligible. Voici un individu qui sort régulièrement de chez lui à dix heures du matin : à onze, heure réglementaire, il a fini de déjeuner. De onze à six, il se promène sur les boulevards, et se procure le plus de montres et de portemonnaie qu'il peut. Le jour, c'est sa spécialité; il lui est fidèle. Il faut des principes. A six heures, exactement, il dîne ; de sept heures du soir à deux heures du matin, il joue avec des cartes biseautées. Inutile de s'occuper de ce qu'il fait le reste de la nuit. Voilà une vie très régulière. Gomment ! dira-t-on ; mais le commissaire de police n'est pas de cet avis. D'accord, mais cela n'empêche pas que la vie de cet homme soit très réglée, puisque les mêmes occupations seront reprises aux mêmes heures, jusqu'à ce qu'un agent de la force publique vienne déranger un ordre si parfait. Pas n'est besoin d'être grand moraliste pour répondre qu'il y a une loi, une règle supérieures qui n'exigent nullement, pour s'y conformer.

une division égale du temps ni son emploi aux mêmes occupations (i). Il n'aura pas de peine à faire comprendre que le médecin dévoué, par exemple, qui sort à toutes les heures du jour et de la nuit, qui, non seulement n'a pas d'heure fixe pour ses repas, mais qui, parfois, néglige de les prendre, a une conduite infiniment plus régulière, parce qu'elle est conforme à une loi, à une règle qui dominent toutes les autres. Voilà qui n'est pas difficile à admettre, avouons-le -, mais si, au lieu du beau, moral, il s'agit du beau artistique, c'est toute une autre affaire.

Revenons un peu à mon jardinier, ce restaurateur, ce régulateur officiel et patenté de la création, employé pour la retoucher par ceux qui ne la comprennent pas mieux que lui. Il y a dans cet ordre dldées une égalité touchante, rare ailleurs, qui rapproche toutes les classes et confond tous les rangs. Ne nous y arrêtons pas trop longtemps, nous finirions par nous attendrir. Il existe, il est vrai, un groupe de récalcitrants qui détonnent dans ce concert général, mais il est uniquement composé de ceux qui ont passé leur vie à étudier et à reproduire le beau. C'est donc une minorité infime et qui, par conséquent, ne vaut pas la peine d'être écoutée.

Ne laissons pas trop attendre l'exécuteur des hautes œuvres, le correcteur des difformités, le redresseur des égarés, le niveleur égalitaire des aristocraties végétales, en attendant mieux. Armé des instruments de supplice

(i) Cet amour forcené de faire les mêmes choses aux mêmes heures est la joie suprême des esprits bornés. Ils y mettent leur orgueil et toute l'application de leur insignifiante vie. Elle est, en général, celle des vieux célibataires passés à l'état de chronomètres, dont un égoïsme sans distraction est la molla maestra, le grand ressort. Ce ressort se rencontre ailleurs, il est vrai, et sous d'autres formes; mais c'est encore là qu'il est le moins sujet à se déranger.

propres à ses fonctions, il reste là, planté devant un arbre qui, dans sa libre allure, élance sa tête vers le ciel, étend ses branches toutes inégales, à toutes les inclinaisons, toutes les directions que comportent sa nature, la place qu'il occupe et son individualité particulière. En un mot, il se comporte comme un être libre de suivre sa loi, comme un arbre beau et bien portant qu'il est, et comme le bon Dieu veut qu'il soit. Eh bien, Jean, comment trouvez-vous cet arbre? Jean toise dédaigneusement l'arbre auquel il ne songeait seulement pas et qui est tout simplement une merveille. « Ça, Monsieur, mais ça ne ressemble à rien. » Jean a son piquet dans la tête; ne ressemble à rien veut dire, ce n'est ni rond, ni carré. On n'y peut reconnaître ni une pyramide, ni un poteau, ni une meule, ni un gobelet, ni un fromage, enfin rien de ce qui a une forme régulière qui se puisse nommer, et possède par conséquent une forme supérieure : celles qui ne peuvent ni se nommer ni se mesurer, ne ressemblent à rien. Il semble singulier que la langue des botanistes se conforme à ce préjugé vulgaire: il y a, selon eux, des fleurs régulières, des fleurs irrégulières, et enfin des composées (i). Exactement comme si la forme géométrale était pour ces fieurs le type légal, la forme la plus parfaite. Contrairement à ce préjugé si général, là où le géomètre ne mesure pas, ne nomme pas, c'est l'art qui parle, qui nomme et qui mesure, avec une sûreté, une limpidité sans égales; Tart reconnaît ce type caché souverainement conforme à la vraie règle, à la raison absolue, et voit si l'œuvre est belle et pourquoi. Les formes géométrales, les nombres sont des abstractions,

(i) Dans la première cate'gorie, sont place'es les rosacées, les campanulacées, etc.; dans la seconde, les papillonacées, les labie'es, etc.; dans la troisième, les astères, etc.

des outils, ceux-là n'ont que faire d'être beaux ou laids, ils sont un moyen, non un but.

Pendant que ces réflexions vous passent dans l'esprit, le jardinier qui ne les devine certainement pas, suspecte pourtant une opposition inaccoutumée, et affirme de nouveau sa manière de voir : « C'est égal, Monsieur, un arbre négligé comme cela, ça ne ressemble à rien. » Je confie mon représentant de la sagesse des nations, convaincu et infaillible, aux mains d'un interlocuteur, que, pour la vraisemblance de son rôle, nous supposons jeune. A son ardeur de missionnaire convaincu, il faut qu'il puisse joindre la naïveté sans expérience, qui se persuade que la raison doit avoir raison, et qu'il suffit de la montrer comme une lumière pour chasser les ténèbres. Mais étant donné ce sujet particulier à éclairer, rien n^est plus incertain que le succès, car pour continuer cette même et vieille métaphore, les ténèbres sont gardées par le monstre ore triplici^ dont les trois têtes sont faites de l'ignorance de la vanité et de l'envie. « Mais, Monsieur Jean, comment le voudriez-vous donc, cet arbre ? îl ressemble à un tilleul qu'il est, et on ne voit pas qu'il ait rien de mieux à faire. Gomment, Monsieur ! mais le tronc n'est pas droit, puis voilà une branche qui va beaucoup trop à droite, l'autre qui s'incline trop bas-, il faudrait aussi couper toutes celles qui sont près du pied pour lui faire une tête. On commencerait à voir ce que c'est. Puis il s'emporte par en haut, il faudrait le régler, autrement il s'épuise. Ensuite ce serait plus propre^ plus convenable (toujours son piquet et les branches à 45 degrés). Ce n'est pas chez M. le comte de G***, ni chez M"^*^ la marquise de B***, ni chez Monsieur le Percepteur, qui avait acheté un parc tout plein d'arbres négligés comme cela, ni chez Monsieur le Maire, qu'on

souffrirait des dégingandés en broussailles comme cet arbre abandonné. Vous ne connaissez pas M. le Maire ni les autres propriétaires? Ah! c'est dommage, c'est moi qui Iqs élague; aussi, sans me flatter, c'est bien tenu il faut voir ça, c'est un coup-d'œiL — Mais, mon ami (essai de persuasion par la douceur), il y a une chose que vous oubliez, ou peut-être que vous ne savez pas; mais si, je me trompe, vous devez le savoir; c'est qu'il n'y a pas une seule branche qui vienne au hasard, ni même une seule feuille. Cette branche qui est en haut, à droite, se développe en contre-poids à celle qui est en bas, à gauche; toutes deux forment équilibre, et sont agréables à l'œil, aussi bien que nécessaires à la solidité de la plante. Remarquez que celle-ci prospère en raison de l'étendue d'atmosphère qui l'entoure et l'alimente; remarquez que ses rameaux, en s'étendant et en s'espaçant le plus possible, multiplient les surfaces en contact avec cette atmosphère, et qu'elles ménagent de grands vides pour la pouvoir renouveler sans cesse. A mesure que les supports se prolongent dans tous les sens, ils s'écartent, et le vent trouve à mieux passer et à moins détruire. De plus, la masse tout entière se partage, transmet le mouvement et amortit les secousses. Ensuite dans ce mouvement de va--et-vient, dans ce balancement presque constant et si gracieux de ces êtres forcés de rester à la même place (appréciation poétique propre à affaiblir toute l'argumentation), les alternances d'ombre et de lumière sont plus également et plus fréquemment distribuées, que lorsqu'elles ont affaire à une forme ronde ou carrée. Forcément plus rigide dans ces conditions, tout un côté grille ou gèle sans pouvoir se déplacer, et les feuilles, bientôt jaunies et mortes, sont les premières arrachées. Songez donc que la taille fréquente néces-

saire à l'entretien des formes factices, en dehors de la nature, ne laissent végéter que des branches grêles. Celles-ci ne peuvent obtenir du support noueux, d'autant plus inflexible qu'il est plus court, d'où elles sortent sans transition de diamètre, aucune inflexion qui les accompagne, et allège en les partageant, les secousses du vent pendant la tempête. Ces secousses sont d'autant plus violentes et plus répétées, que les angles d'oscillation sont moins ouverts; aussi, vous avez pu remarquer qu'un arbre, en de pareilles conditions, est toujours le plus maltraité et dépouillé le premier. Rappelez-vous ensuite ce dont nous sommes convenus il n'y a qu'un instant (son interlocuteur n'est convenu de rien), c'est que retrancher à un végétal de sa hauteur, c'est lui rogner d'autant ses moyens d'existence, puisque le plus clair de son revenu lui est versé par l'atmosphère. Quand il sent à ses flancs des concurrents qui le lui disputent, il tire vers le haut, sûr de se dédommager. S'il lui faut cent mètres de surface pour vivre, il saura les trouver où il faut et comme il faut, à condition que vous ne l'en empêchiez pas. Vous savez bien aussi (il est convaincu du contraire en présence de la tête de bois immobile à laquelle ce beau discours s'adresse), vous savez que les plantes respirent comme nous, bien qu'elles fassent absolument le contraire (la tête de bois prend un air moqueur nuancé de pitié), c'est-à-dire, je vais vous expliquer : elles absorbent par leurs feuilles et pendant le jour l'air que nous avons respiré qui n'est plus bon pour nous et qui est excellent pour elles, et, pendant la nuit, elles nous le rendent renouvelé et apte à nous servir (la tête de bois n'exprime plus que la pitié). Cette opération curieuse est aussi nécessaire à la vie de la plante qu'à la nôtre, et à chaque feuille qu'elle perd, elle perd des mil-

lions d'organes de cette fonction (i). Maintenant, cher Monsieur (ce cher Monsieur, en pareille circonstance, marque une nuance de découragement motivé), veuillez remarquer une chose qui peut vous avoir échappé comme à tant d'autres, c'est que le mouvement ondulé (c'est tordu qui est compris) de la tige principale et des branches maîtresses qui en sortent, marque les efforts heureux pour rétablir l'équilibre dont le centre de gravité s'écarte à mesure que les branches latérales varient de direction et de poids. L'un et l'autre, poids et direction, sont la résultante logique' des circonstances variées qui ont agi sur eux, des forces qui ont aidé aussi bien que de celles contre lesquelles il a fallu se défendre. Ici l'infortuné discoureur se rappelle involontairement les vers de Lamartine, qui, dans ses harmonies poétiques, nous décrit un chêne aux branches noueuses :

Gomme un lutteur jetant ses coudes en arrière, Pour mieux porter le poids du vent.

Un éclair de sens pratique éloigne la tentation de les citer, et l'argumentation continue.

(c Vous savez, c'est toujours délicat de couper une grosse branche (stupéfaction de la tête de bois), "à moins qu'elle ne soit morte. Si elle est vivante, il en surgit tout autour, sur les lèvres de la plaie, un grand nombre de petites, comme on le voit communément sur les saules, par exemple, mais dans ce cas particulier le résultat a son utilité prévue (concession habile sur un point, afin de faciliter l'adoption du principe contraire).

(i) Les rayons du soleil, en agissant sur les feuilles vertes des plantes, décomposent l'acide carbonique et l'eau de l'atmosphère pour en fixer le carbone et l'hydrogène, et en dégagent l'oxygène.

{Revue scientifique, p. ii83. M. de Saint-Robert. — Le Mouvement).

Dès qu'il pleut, les rameaux deviennent conducteurs d'autant de petits ruisseaux qui forcément aboutissent au même rendez-vous, c'est-à-dire à cette partie mise à nu, à cette plaie béante ; les alternances d'humidité et de sécheresse, de froid et de chaud, ne tardent pas à la corrompre et à la corroder. Le mal empire par le séjour plus prolongé de l'eau enfermée comme dans un vase. Lorsqu'au contraire les branches vont décroissant peu à peu, sans brusque changement de direction et de diamètre , les eaux recueillies individuellement par les feuilles, par les menus rameaux insérés à tous les angles d'inclinaison possibles, ou tombent à terre, ou courent à un commun rendez-vous qui est le pied de l'arbre, avide de les recevoir et d'en profiter sans en avoir rien à craindre aussi longtemps que son écorce est saine et sans blessure. C'est là le chenal normal qui garantit des gouttières si redoutables à l'intérieur , car elles pénètrent peu à peu et désagrègent la partie relativement inerte, c'est-à-dire le tronc. Dès qu'il n'est plus protégé en un point quelconque par son vêtement d'écorce, il ne tarde pas à devenir le séjour et la proie de myriades de larves de coléoptères qui le rongent jusqu'au cœur et creusent peu à peu jusqu'aux racines. Ce danger, moins grand pour les branches latérales, est toujours à redouter lorsque leur enlèvement découronne la tête. Dites-moi, vous qui avez de l'expérience, avez-vous jamais vu qu'un bon jardinier, comme vous par exemple (autant d'avances sans excuses quand il est si évident qu'on parle à un sourd), songeât à diriger les racines d'une plante sous prétexte de leur enseigner en quel endroit et de quelle façon elles doivent se développer? Non, n'est-ce pas, et il a raison car elles n'ont pas besoin que personne leur apprenne où il est utile

qu'elles aillent. Pourquoi traiter moins bien et autrement ce qui pousse et cherche en haut que ce qui pousse et cherche en bas ? Est-ce que les branches, parce qu'elles sont plus élevées et plus belles à voir (faute sur faute, faire intervenir la beauté est la pire de toutes), ont moins d'esprit que les racines ? Tailler, dépouiller, mutiler, martyriser une victime qui ne peut se défendre, lui raccourcir bras et jambes, et finalement lui couper la tête par amour de l'égalité et de la symétrie ce n'est pas prouver qu'on est le plus raisonnable ni le plus savant, mais le plus fort. »

Ici, c'en est trop, l'auditeur croit saisir des allusions blessantes pour ses opinions républicaines. Il se retire grommelant entre ses dents : Oui, oui Monsieur, c'est bon. Tout de même on sait ce qu'on a à faire. J'ai lu mon Rousseau [historique)^ et on n'est pas né d'hier. Aussi, à la première rencontre de ses camarades et confrères, il leur rend compte de ce qu'il vient d'entendre et de ce qu'il y a compris. « En voilà un qui a des idées de l'autre monde ! il faut voir, aussi, comme c'est bien tenu chez lui : il n'y a pas seulement deux arbres de la même hauteur et de la même forme ; le gazon n'est pas seulement aligné sur les bords, et il y a un tas de fleurs mêlées qu'on ne sait pas ce que ça veut dire, d'ici, de là, va où tu voudras. Ce n'est pas chez le percepteur ni chez M. le Maire qu'on voit un désordre pareil. Je sors de chez ce dernier, et je lui ai bien dit que ce bourgeois, qui avait des idées pas comme tout le monde, ne pouvait être qu'un jésuite, a Jésuite, on ne sait pas, jardinier mon ami ; c'est trop vague. Bourgeois, non, cent fois non ; il n'y a, en tout ceci, que toi et ceux que tu élagues et dont tu fais le bonheur, qui ont droit à ce titre.

Franchement, n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que les regards et l'esprit d'un si grand nombre demeurent frappés de cécité devant la beauté de ces êtres qui obéissent directement et sans responsabilité à une loi absolue? Gomment ne pas être émerveillé de la variété infinie, de la perfection incomparable du détail, aussi bien que de l'harmonie de l'ensemble, de la proportion complète des parties, dont la savante économie et la loi immuable se devinent, sous la grâce, la libre souplesse d'une apparente fantaisie. Les plantes, les animaux, les moindres accidents de terrain, les eaux, les nuages, autant que rien n'intervient comme cause perturbatrice et seconde à la conformité à leur loi, sont revêtus de perfection et de beauté. Déviées de cet état normal par une cause quelconque, même la plus légitime, la raideur, la laideur apparaissent. La cause perturbatrice, c'est l'homme; seul, il est cet être singulier, qui puisse se dérober à la loi de l'absolu, et qui puisse en détourner les êtres inférieurs à lui, quand il peut les atteindre et les frapper de son cachet de déchéance. Il ne peut retoucher l'œuvre du maître sans la gâter. Quant à lui, il porte sa loi de développement et de perfectionnement écrite en luimême, il la connaît et doit l'appliquer ; s'il l'applique, il deviendra meilleur et plus beau. Quant aux êtres créés que nous connaissons et qui ne sont pas lui, ils obéissent directement, fatalement, infailliblement à qui les a créés. Depuis le commiencement des temps, il n'y a pas un seul atome qui se soit révolté. L'homme a le pouvoir étrange de ne point faire ainsi, et ce pouvoir il l'exerce sur lui et autour de lui. Partout où il a passé, adjonction ou élimination laissent une tache semblable à une retouche grossière sur un fond d'une autre main, maladroitement entamé ou recouvert. Le droit et la

nécessité d'en agir ainsi en certains cas ne sont pas contestés, mais bien la raison de s'admirer qu'on y découvre. Il est incontestable que la plus belle forêt peut être remplacée avantageusement, à un certain point de vue, par des champs de blé et des plants de vigne, mais l'utile a remplacé le beau; or, n'oublions pas que la question de beauté est la seule qui soit en jeu jusqu'ici. Du reste, que de destructions qui ne sont pas nécessaires et qui partant sont nuisibles ! Si les hommes étaient assez touchés de la beauté des forêts pour les respecter davantage, combien de fois ce sentiment du beau aurait sauvegardé l'utile et même le nécessaire. Il y a deux siècles, Colbert allait jusqu'à dire : la France est menacée de périr faute de bois (i).

Tout a été dit sur les perturbations profondes, la stérilisation infligée à de vastes contrées, par l'absence des grands végétaux, surtout sur les hauteurs et les pentes rapides. Si les oiseaux avaient pu trouver grâce uniquement pour leur gentillesse, leur beauté ou leur chant, que de fléaux destructeurs eussent été conjurés ; or il n'y avait pas ombre d'utilité et de légitime défense à tuer des êtres innocents et charmants, dont les chenilles se chargent de venger la mort pour nous apprendre quelle était l'utilité de leur vie. En outre bien des êtres que nous jugeons laids, ne le sont pas à leur place, et pour la fonction qu'ils remplissent. N'y a-t-il pas nombre d'hommes qui ne comprennent guère mieux les belles œuvres de leurs semblables que celles de Dieu. Sans parler de nombreux amateurs qui pour rendre d'anciens tableaux plus neufs, leur enlèvent par des retouches une valeur qui ne peut renaître comme celle d'un terrain, je

(i) Extrait d'un article du Monde, feuilleton du 7 novembre 1877.

me rappelle un propriétaire de statues que deux siècles avaient marquées de leur empreinte. Elles furent livrées à un tailleur de pierre afin de les rafraîchir. Quelle intolérable passion de fraîcheur ! Elles sortirent de ces mains grossières parfaitement fraîches et dévastées. Le propriétaire était heureux. L'éponge saturée d'essence ou d'alcool de l'amateur ou du retoucheur officiel, lagradine et le lourd ciseau du maçon ne sont, dans ce cas, ni plus ni moins intelligents ou barbares que la serpe du jardinier. L'homme grossier, je ne dis pas simple, ce qui est fort différent, placé au milieu de gens d'un sens moral et d'un tact délicat, ne peut dire un mot qui ne les blesse. Le sens du beau comporte les mêmes délicatesses que le sens moral, et le moindre contact blesse venant de qui le méconnaît. Le rustre armé de ses outils ne peut faire un geste sans mutiler ou détruire un chef-d'œuvre, îl lui plaît ainsi équarri, ravalé, rabattu, géométrisé, cet être qui tout à l'heure oublié par lui, était une merveille d'originalité et de grâce. Le voilà maintenant avec tout le charme, tout le rafraîchi d'un corps dont on viendrait de couper la tête, d'un bras amputé au poignet, et montrant, en place de main, un moignon dénudé ou une lamentable blessure. L'opérateur se reconnaît et se complaît dans son œuvre. J'ai fait cela, c'est bien. Avant il n'y avait que Dieu. L'homme a passé, comme c'est mieux et différent tout de suite ! En effet, ce n'est plus reconnaissable.

Préparons-nous aux massacres. Il s'agit du possesseur nouveau d'une résidence depuis longtemps abandonnée. Ce même temps qui ruine les édifices et toutes choses humaines, restaure, embellit ou construit à nouveau les forêts, les parcs qui lui sont uniquement confiés ; mais le nouveau venu à la volonté, a le droit de créer ou de

réformer un monde à son usage et à son image. Peu importe celle des carrières ou professions qu'il a suivies et l'ont enrichi, il n'en a pas l'intelligence plus ouverte pour apprécier les trésors d'une autre nature qui lui sont livrés. Mieux faits pour en jouir, leurs anciens possesseurs en ont été dépossédés par les cruautés accumulées d'implacables revers. A mesure que le maître nouveau pénètre sous le feuillage touffu, dont les rameaux opulents retombent çà et là comme des lustres de verdure, à mesure qu'il foule ces allées depuis longtemps désertes où la mousse étouffe le bruit des pas, où le lierre serpente en cachant le sol, son indignation va croissant : -le voilà tout à fait hors de lui parce qu'une mèche de ses cheveux raides et gris a été efÏÏeurée en passant par une clématite folâtre prise en flagrant délit de rupture de ban, d'alignement, veux-je dire. Elle s'était élancée sans pudeur hors des rangs avec l'idée fixe et inconsidérée d'aller quêter l'appui d'un rameau voisin dont elle voit d'en bas les fines découpures s'étoiler sur le ciel ; chemin faisant, elle accoste un liseron aux cloches blanches descendu pour l'aider. Tous deux s'embrassent mille et mille fois, et oscillent au vent pendant qu'un rayon d'or les allume au passage. Les rameaux déliés, les vrilles quêteuses brillent comme des traits de feu sur le fouillis de l'ombre profonde. On y distingue sans les pouvoir compter, les piliers des voûtes sombres qui s'éclairent et transparaissent à mesure qu'elles montent. A leurs pieds quelques campanules bleues hasardent un regard timide du côté où est le vide, et semblent refléter dans l'ombre la douce et virginale splendeur du céleste azur. Quel spectacle scandaleux !

Dans ce coin de terre oublié, dans ce petit monde de féerie, d'enchantement, que chaque saison, que chaque

année parent à l'envi, la brute à deux pieds armée de son volant, est tout à coup lâchée. A droite, alignement, à gauche alignement, demi-cintre en haut; voilà une allée droite, un berceau formé, un chemin propre, et un animal heureux. L'ordre règne à Varsovie. En piétinant les débris de ces branches, de ces fleurs coupées, de ces dentelles déchirées, de cette parure, il y a un instant si fraîche, et maintenant flétrie, croyez-vous que le roi de la création leur accorde un regret ? Erreur ! dame, se ditil (je suppose un Parisien, comme type de la perfection, aussi bien dans ce genre que dans les autres), dame, ce n'est pas parfait du premier coup ; il faudra plusieurs saisons pour obtenir un ouvrage fini ; c'a été si longtemps négligé ! Ce petit monologue veut dire que la brillante opération de tout à l'heure, devra être plusieurs fois renouvelée, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de branches assez hardies pour sortir des rangs, et qu'on ne les surprenne nulle part avec cette allure désordonnée qui sent la barbarie du moyen âge. Il faut que ces infortunées, véritables souffre-douleur, à force de taille et de retaille, se résignent à se tordre, se déjeter, se contorsionner, se couder et s'ankyloser jusqu'à ce qu'elles offrent l'heureux aspect d'un charnier bien établi, dont les os dénudés sont assez pressés pour garnir tous les vides. Alors le moment de la perfection approche ; il est venu ! Tombez en extase devant une série d'allées, de voûtes, de berceaux (mot sacramentel dans la situation), de cabinets, de portants, de coulisses, si admirables, si bien entretenus qu'on les dirait formés de planches parfaitement jointes, et consciencieusement badigeonnées d'un beau vert cru tout neuf. Sauf en Angleterre, il y a partout de ces spécimens de perfection, soit en grand, soit en miniature. Le parc de Sceaux en fournit un exemple des plus

admirablement stupides que je connaisse. C'est l'orgueil du pays. Il est regrettable que ces merveilles ne soient pas portatives *, on en ferait des expositions singulièrement intéressantes et variées, où la France aurait toute chance d'avoir la médaille d'honneur : en effet les jardins aux visées architecturales sont dits « à la française » et constituent une gloire nationale. Il n'y a évidemment que les ennemis de l'ordre pour dire le contraire.

Quel dommage en vérité que la métempsycose ne soit pas article de foi! non plus l'ancienne, mais celle qui a été interprétée selon l'humeur accommodante des modernes. Dans la nouvelle hypothèse, les âmes coupables ne doivent plus, au sortir de la vie, se loger dans le corps des animaux, car c'est plutôt par là qu'on a ridée de les faire commencer, mais retrouver un corps humain dans quelque planète habitable, sauf à en changer au moyen de migrations successives, jusqu'à ce qu'une vie de réparation suffisante ait réussi. Parmi ces diverses stations pénitentiaires, notre globe apparaîtrait comme une des plus fréquentées, des plus redoutées, et par conséquent des plus expiatoires. Outre les facilités inouïes de pénitence, dont le nombre et la variété infinie ne laissent que l'embarras du choix à qui a besoin de rétablir ses affaires une première ou une seconde fois compromises, que d'explications lumineuses ne suggère pas une pareille donnée sur tant de phénomènes si difficiles à expliquer sans elle ! On voit de suite par exemple pourquoi les conditions humaines les plus basses, celles où l'ignorance est la plus opaque la plus intrépide, la plus jalousement sauvegardée, présentent infailliblement la plus grande somme d'orgueil qu'il soit possible d'imaginer. C'est en effet aux humbles fonctions de serviteurs, de manœuvres, de concierges, de jour-

naliers que sont condamnées les âmes qui, dans la situation privilégiée de leur vie antérieure, se firent remarquer par l'abus des jouissances, du luxe, par une insatiable soif d'honneurs et de flatteries, par des habitudes invétérées de despotisme impuissant et incapable. Ils sont là, rois, princes, empereurs, sénateurs, députés, gouverneurs de provinces, tribuns, présidents de république ou aspirants à le devenir, aristocrates de tout genre, maugréant, qui de faire des souliers, qui de tirer le cordon, qui d'enfoncer des pavés, qui de travailler la terre, accusant à qui mieux mieux le hasard de la naissance. A leur inintelligence des côtés réparateurs de leur situation, à leur peu d'empressement pour les mettre à profit, à leur jalousie haineuse, à leur soif de revendication brutale, on voit que les habitudes du passé sont loin d'être guéries ; il y a même lieu de craindre que beaucoup n'aient à recommencer une épreuve qui après avoir été insupportable pour leur entourage n'aura pas même été suffisante pour eux. C'est à croire vraiment que nous sommes constitués ici-bas en société d'expiation mutuelle.

De cette digression à notre sujet il y a plus de rapports qu'on ne pense. Certainement ils n'échapperont pas à ceux qui, stupéfaits de la ténacité des monomanies pour ainsi dire constitutionnelles, n'ont pu s'empêcher d'en désirer l'explication. Le plaisir de détruire, par exemple, est inné dans l'homme en général, cela est vrai, mais il se particularise et s'accentue de la façon la plus saisissante chez les sujets qui sont en rapport journalier et professionnel avec le règne végétal. Leur rage de couper, tailler, mutiler, niveler, écarteler, pincer, écorcher et arracher, s'expliquerait si naturellement en songeant qu'en eux surtout sont incarnés à nouveau ceux qui furent les

destructeurs les plus acharnés de leurs semblables. Jadis bourreaux, conquérants, homicides de toutes les variétés, inventeurs et propagateurs des appareils de supplice, aujourd'hui réduits à ne plus verser que la sève des plantes, ils se dédommagent comme ils peuvent sur ces martyrs sans défense, tout à la fois si innocents et si beaux. L'idée de leur appliquer couperets, serpes, scies et sécateurs, transporte de joie ces hommes qui autrefois maniaient la massue ou le glaive, le mousquet, le canon, la hache et la guillotine, et avec un zèle étrange qui ne s'observe que là, ils sont toujours prêts à faire plus de besogne qu'on ne leur en demande.

Il ne faudrait plus alors trop s'étonner ni leur en vouloir: ce sont les anciens goûts carnassiers qui reviennent, aussi implacables, mais sous une autre forme et autrement appliqués. C'est le monde des végétaux qui en pâtit, et avec eux ceux des humains en trop petit nombre qui le comprennent, le plaignent^ l'aiment et l'admirent.

J'entends bien que de tous les côtés on me crie aux oreilles : Et les arbres fruitiers? et la vigne Pet les moissons? Si vos belles théories étaient mises en pratique

est-ce que ? Très bien, ces réflexions sont prévues et

parfaitement à côté du sujet. En quoi me suis-je mêlé de la question des subsistances? Qu'il y ait nécessité ou opportunité à mutiler la plante pour la rendre plus productive, à dépouiller le sol des végétaux qui l'ornent pour les remplacer par ceux qui nourrissent, de modifier les espèces animales d'une façon analogue, la chose ne se peut nier. Toutefois il y a lieu de faire des réserves puisque les fruits des arbres à plein vent sont les plus savoureux, puisque la chair des animaux moins perfectionnés, c'est-à-dire moins ressemblants à des blocs de

graisse sans os, sans cornes et sans pattes est plus succulente, puisque les forêts, dans l'e'conomie générale, ne sont pas moins nécessaires que le blé. De temps à autre, des fléaux incompris, sous forme d'épizooties, de maladies des végétaux, viennent donner des avertissements et rappeler que la production hâtée, forcée au delà d'une certaine mesure de quantité et d'équilibre réparateur et dénaturant complètement la forme primitive, devient l'avant-coureur de la stérilité (i). Mais, le principe admis en dehors de l'abus, il reste l'évidente application d'une loi par extension, pour ainsi dire. Cette loi, trop bien écrite, dit : Tu enfanteras dans la douleur. La nature, au contact de l'homme, par lui et pour lui, enfante dans la douleur.

(i) Il y a huit ans que ces lignes ont été écrites et publiées dans le Contemporain. Plusieurs documents sont venus depuis qui ne lui ont que trop donné raison. Aucun n'est plus explicite que celui d'un feuilleton du Monde, i8 mars i883. L'auteur, fort compétent, cherche quelles sont les causes des maladies diverses de la vigne. Après avoir constaté qu'un des caractères les plus essentiels de cette plante est de s'élever et de s'étendre librement à de grandes distances, il ajoute : « Or il est contre nature de réduire un arbre doué d'un pareil besoin d'expansion, aux minimes proportions d'un cep d'un pied ou deux de haut, et d'en couper tous les trois ans les sarments, sauf un ou deux, ras de la souche. Sous l'influence d'un tel régime, les racines comprimées dans leur expansion se rabougrissent. Delà ces maladies parasitaires qui alarment si justement nos vignerons. La preuve que telle est la cause de ces infirmités c'est que les vignes cultivées à long bois... sont toujours vigoureuses et exemptes de ces maladies. » Il y a longtemps que j'ai assigné la même cause probable aux maladies des vers à soie. Le mûrier taillé à outrance donne des feuilles plus faciles à cueillir, plus larges et plus aqueuses que lorsqu'il vient sous une forme libre et naturelle de grand arbre aux branches librement espacées. Mais la muscadine, sorte de lymphatisme, pourrait bien avoir là sa cause. Ajoutons aussi que, depuis quelques années, les oliviers indignement mutilés rapportent beaucoup moins qu'à l'époque où on les respectait davantage. De plus, les orangers, dans la région de Cannes, dépérissent et meurent avec beaucoup d'ensemble, bien que nul soin ne soit épargné pour qu'ils rappellent le moins leur forme naturelle et le mieux celle d'une boule: si on essayait du carré !

Aussi longtemps que Dieu la gouverne sans intermédiaire, elle garde sa beauté virginale aussi bien que sa fécondité première. La fécondité qui lui est imposée de seconde main lui coûte la beauté. Devenue la compagne et l'esclave d'un maître nouveau qui en use et abuse, qui la façonne à son usage et à son image, elle devient sujette aux mêmes infirmités que lui, et ne peut pas plus se passer de sa protection que celui-ci ne se passe de ses services. A cette loi de nécessité, je ne contredis pas. Pas davantage à ce qu'on remarque, on ne peut plus judicieusement, qu'un cheval sauvage rend moins de services qu'un cheval attelé, lequel s'enlaidit à ce métier non de son choix, et ainsi de beaucoup d'exemples analogues ; ce sont là des vérités de M. de la Palisse. Mais il en est une moins connue, c'est que les habitudes de l'espalier et du potager ne doivent pas sortir de leur domaine qui est celui de l'utile ; en dehors, elles sont ridicules. Torturez donc les arbres fruitiers, tenaillez, amputez, taillez la vigne, alignez les choux, écartelez les pêchers en vertèbres et en arêtes de poisson le long des murailles ; s'il le faut, faites plus, engraissez, ingurgitez, égorgez des milliers d'animaux, puisqu'il le faut-, mais, pour Dieu, qu'en tout ceci il ne soit pas question des embellissements de la nature, et que les nécessités de la boucherie et du pot-au-feu n'aillent pas laisser leur empreinte là où on est si heureux de ne pas avoir à les retrouver et de se passer d'elles. C'est le moins de respecter des êtres qui ont le droit d'être beaux, puisqu'ils n'ont pas le malheur d'être utiles.

Au fait, en y pensant, c'est peut-être là ce qui motive une réflexion analogue de la part de la châtelaine de Coppet. M"^^ de Staël dit, en effet, dans son livre sur l'Allemagne : L'architecture est le plus beau des arts,

parce que c'est le plus inutile. Mais pourquoi, étant supposé le beau inutile, appliquer cette idée à l'architecture plutôt qu'à tout autre art dont pas un n'est ni plus ni moins utile que celui-ci. Quoi qu'il en soit, il faut bien admettre que, dans le grand nombre des choses laides, plusieurs sont utiles, la cuisine, par exemple, et que les marmitons en font le plus bel ornement, mais à condition qu'ils y restent, car ailleurs ils font moins bien. Donc, quelle idée saugrenue d'imposer aux arbres des promenades, des boulevards de Paris, et c'est bien pis en province, surtout dans le Midi (i), cette coupe selon l'ordonnance, cette tenue rectiligne luttant de raideur avec les bâtisses modernes ! Est-ce pour le plus grand agrément des citadins payant ou des jardiniers payés que ces conscrits végétaux sont redressés, surveillés, dirigés, ni plus ni moins que des arbres, complément de potager? Parmi les vieux invalides du Luxembourg, des Tuileries ou de quelque parc oublié, arriéré, on surprend encore quelques-uns de ces vétérans aux libres allures. S'ils sont quelque peu inclinés dans tous les sens, c'est moins par l'âge que parla fantaisie respectée de causer à droite, à gauche avec le voisin, avec ce laisser-aller d'ancien régime et cette tolérance de la discipline qui, au cours d'une marche prolongée, permettent arme à volonté. Gomme des lions qui, malgré l'étroitesse de leur prison, gardent quelque chose de leur souplesse, de

(i) Nulle part cette insanité ne sévit d'une manière plus intense. Les méridionaux semblent en apporter le germe en naissant, comme celui de la variole et de la rougeole. Malheureusement le mal est chronique, et, jusqu'ici, incurable. Ce pays auquel il ne manque, pour être le plus beau et le plus fertile du monde, que des sources et des ombrages, les voit disparaître ou diminuer tous les jours. Il est à craindre que ses habitants ne renoncent à leur manie de mutilation ou d'extermination que lorsqu'il ne leur restera plus ni un arbre ni une goutte d'eau.

leur fierté et de leur grâce, et font rêver aux de'serts où ils naissent en liberté, de même, ces grands végétaux, malgré le cadre étroit qui les limite, gardent assez de leur beauté et de leur forme primitives pour faire penser aux forêts d'où ils sont sortis. Ils oublient, ils font oublier pour un moment l'alignement des maisons, des quais, des parapets, des ponts, des trottoirs : quels réactionnaires ! Maintenant tous ces pupilles de l'administration sont, dès leur bas âge, emmaillottés, corsetés etempalés; il faut qu'ils longent leur piquet réglementaire et obligatoire, ou qu'ils disent pourquoi. Voyons, encore un coup, est-ce pour la variété inattendue du coup d'œil, pour rappeler en pleine civilisation les grâces familières des champs, que ce traitement est infligé à tous les arbres ? Est-ce pour leur santé ? Est-ce par principe politique ? Est-ce pour en obtenir des fruits plus abondants, que des platanes, des ormes, des marronniers, des sycomores sont élevés comme des poiriers en quenouille ? Rien n'est fatigant, tranchons le mot, rien n'est inepte comme cette symétrie inexorable. Le culte insensé dont elle est l'objet n'a d'autre résultat, en dehors de l'ennui qu'il nous cause, que d'occuper les loisirs de quelques manœtivres et de donner un débouché au trop plein des revenus de la cité.

Mais, pourra-t-on objecter, ferez-vous peser les mêmes anathèmes sur les jardiniers fleuristes ? Ceux-là du moins ne doivent-ils pas obtenir grâce ? Ils ont des confrères aussi déplaisants que malfaisants, vrais fléaux de la création, c'est incontestable, mais ne brillent-ils pas au milieu d'eux comme la pomme de terre, jadis calomniée puis reconnue innocente, et si précieuse au milieu de la famille vénéneuse des solanées ? Jusqu'à un certain point ils sont plus innocents, en ce sens qu'ils ont plus

à se servir du terreau, du châssis et du tuteur que du couperet ; mais avec leurs massifs pre'tentieux et monotones, leurs corbeilles monochromes, leurs carrés ou ovales , leurs bordures géométriques , leurs insipides prétentions à figurer des ornements et des accords de couleurs, ils ont un goût tout aussi dépravé. Semblables aux blasés d'un autre ordre, ils ne trouvent d'attrait qu'aux fleurs enù^etenues dont les charmes rapportent. Ils sont, en pareille matière, les propagateurs et les entremetteurs des modes, et partout où apparaît cette lèpre, le sens du beau fuit aux antipodes. Un jour je demande à un bonhomme, prétentieux du reste comme ses confrères, pourquoi il ne met pas de roses trémières dans un jardin confié à ses soins. — Monsieur, il ne s'en fait pas. — Comment ! il ne s'en fait pas, est-ce qu'il n'y en a plus ? — Oh ! que si. Monsieur, il y en a tant qu'on veut. — Et alors pourquoi n'en mettez-vous pas ? — Ah ! Monsieur, parce qu'il ne s'en fait pas. — Mais cependant est-ce que ce ne sont pas de bien belles fleurs ? — Oh ! que si. Monsieur, mais il ne s'en fait pas tout de même. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de la mode d'un de ces odieux chapeaux en forme d'entonnoir ou de vol-au-vent, ou de lampions, ou de tout autre ustensile, que les femmes retournent, élargissent ou rétrécissent, relèvent ou raplatissent, dépouillent ou surchargent, jusqu'à ce qu'elles aient trouvé le plus laid, qui est toujours trouvé le plus beau, aussi longtemps qu'il est trouvé le dernier.

Page 1