‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 12 sur 49 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

MANIÈRE d'afficher LES ERREURS SUR LE BEAU

Idée étrange et générale que les femmes se sont faite de la beauté. A quoi elles ressembleraient si l'Idéal qu'elles en ont venait à se réaliser. Celui des hommes ne vaut guère mieux. De quelle façon il s'exprime par le costume. Encore les Grecs et les Romains.

Parmi les femmes, même les plus favorisées de la beauté, de ce don auquel nous aurions mauvaise grâce et nul droit de leur reprocher de trop tenir, il en est peu qui n'aient in petto un desideratum. Les exigences d'un pareil regret ou désir sont naturellement en raison des lacunes, des négligences et des mauvais procédés dont elles peuvent accuser la nature ou le destin contraire, comme on disait jadis. Je suppose que l'auteur de toutes choses, touché de tant de vœux ardents et secrets, se

prête à les exaucer, voulant se donner une fois le spectacle inconnu d'un contentement général, au moins dans une moitié du genre humain. Une nuit suffira à cette métamorphose, dont tous les points ont été minutieusement médités et arrêtés; chacune des intéressées se trouvera à son réveil complétée et retouchée, pour ainsi dire de ses propres mains. Les désirs quels qu'ils soient sont devenus réalité. Savez-vous quel spectacle inattendu s'offrirait sur la surface de la terre ébahie, ne pouvant reconnaître la plus belle moitié de ses enfants, devenus tous semblables à des têtes à perruque. Oui ! vous savez ces jolies poupées grandes comme nature, aux lèvres vermeilles, à la couleur de chair la plus blanche et la plus rose, aux yeux très fendus, à l'air intelligent que chacun sait, combiné avec des traits d'une régularité aussi irréprochable que peu variée. Décolletées, souriantes, parées, elles tournent lentement sur elles-mêmes pour faire admirer ces trésors de perfection qu'enferment les vitrines des coiffeurs et des marchandes de modes. Voilà très exactement à quoi ressemblerait la population féminine des pays les plus civilisés. Il n'y aurait de variante que dans la coloration des yeux et des cheveux. Il est indubitable que les brunes de la veille auraient des yeux bleus et les blondes des yeux noirs, ces caractères de la perfection étant arrivés à l'état d'axiomes. Invariablement aussi celles qui, avant la métamorphose, étaient blondes, seraient brunes après et vice versa. On ne reconnaîtrait plus personne, et il faudrait un numéro pour distinguer les gens. J'ai négligé de parler d'autre chose que des traits du visage, tout peut s'arranger sans grand dommage, dès l'instant qu'il ne s'agit que d'enrichir et d'ajouter; mais là où les éliminations auraient paru nécessaires, beaucoup de désastres seraient à enregistrer. Avant la

fin du jour, la majeure partie de ces créatures si parfaites et si heureuses de l'être, seroit morte de faim ou d'asphyxie, les bouches trop petites ne pouvant recevoir les aliments, les poitrines en un point trop étroites ne pouvant respirer assez. L'autre partie serait étendue par terre, toute estropiée, car elle n'a pas songé à garder assez de pied pour se tenir debout et marcher. Voilà le beau idéal des rêves féminins, voilà ce qu'il serait dans sa réalisation.

Je connais même sur ce point

Bon nombre d'hommes qui sont femmes.

11 serait injuste de le nier; le cas échéant, ils réaliseraient aussi leur mannequin et leur tête à perruque, avec ces grands sourcils^ ces grands yeux bêtes, la lèvre supérieure et le menton nuancé de bleu à cause de la barbe absente, et le peu qui en reste sur les côtés, délimité sans transition comme une planche de salades, afin d'avoir l'air aussi postiche que possible.

Rendons du moins aux femmes cette justice, c'est que quelque fausses que soient leurs idées sur le beau, quelque ridicule que soit, qu'ait été ou puisse être l'innombrable quantité de costumes adoptés puis rejetés par elles, jamais leur imagination, si prodigieusement fertile en ce point, n'a pu et ne pourra en trouver un aussi parfaitement laid à tous les points de vue que le costume masculin. Rien ne saurait les décider en ce qui les concerne, et, pour ne parler que de la couleur, à se vouer au deuil pour le reste de leurs jours. Tout en disant bien haut que le noir est très distingué, qu'il ne date pas, elles ont grand soin, et je leur en fais mon plus sincère compliment, de ne pas bannir cette ressource, cette joie des couleurs, cette fête des yeux, dont l'harmonie, en tant que vêtement, ne leur est pas inconnue*, elles

savent fort bien que certaines combinaisons peuvent faire valoir davantage ce qui est, et compenser dans une certaine mesure ce qui manque; elles montrent en ce genre de labeur et de souci tout ce qu'elles ont de goût. Or le goût, c'est la menue monnaie du beau, et il faut bien avouer que si les hommes en possèdent le lingot, ils rappellent ces riches si avares pour eux-mêmes, qu'ils meurent sur la paille. Vit-on jamais un assemblage plus hétéroclite, composé de pièces et de morceaux plus bizarres, plus étonnés de tenir ensemble, et encore plus d'avoir à s'adapter à la forme humaine ? Ils la caricaturent à souhait, magistralement et dans tous les sens. C'est complet, rien n'échappe. C'est la perfection dans l'absurde, au point qu'il n'est pas un fil de no^re vêtement qui ne soit une insulte au bon goût, une gageure contre le sens commun et un défi brutal à l'hygiène. Les qualités requises pour que rien ne manque à notre costume national moderne, sont au nombre de quatre. Il faut : 1° qu'il soit coûteux; 2° qu'il soit incommode; 3° qu'il soit malsain; 4° et par-dessus tout qu'il soit laid. Cette dernière condition est de beaucoup la plus importante, tellement qu'elle peut à la rigueur se passer des trois autres. Mais il est juste de reconnaître qu'elles s'entendent, se corroborent, se complètent si bien, qu'il arrive rarement à une seule d'entre elles de faire défaut, tant il y a longtemps qu'elles font ensemble leur horrible ménage. De la couleur, il n'en faut pas parler, puisque le fond invariable, inaliénable, c'est le noir ou un mélange à doses variables de noir et de blanc. Les vraies couleurs, c'est-à-dire ce qui n'est ni blanc ni noir, ne sont usitées, tolérées qu'à dose homéopathique, c'est-à-dire à une dilution si lointaine, si discrète, que l'oeil hésite entre toutes, par toutes également attristé.

Du reste, forme et couleur, il faut bien subir le goût despotique des tailleurs d'étoffe, lesquels n'admettent guère plus de variantes pour leur type habit que les tailleurs jardiniers pour leur type arbre. Grâce à ces conditions, le costume masculin semble avoir atteint ce point idéal dont il y aurait péril à s'écarter, car toute modification risquerait de le rendre moins laid; il a donc acquis lui seul, en des milieux si constamment variables, ce privilège étrange, unique, de l'immutabilité. On l'estime d'autant mieux réussi qu'il donne à celui qui le porte un air plus guindé, plus empesé, plus raide, plus mesquin, plus mannequin, ou plus officiel, ensemble de qualités précieuses condensées toutes dans ce mot, unique à cette place, distingué. En vérité, la blouse la plus vulgaire (quel blasphème pour bien des oreilles !) est infiniment moins hideuse, moins calomniatrice de la structure humaine, que l'habit noir de la coupe la plus raffinée. A chaque forme, chaque mouvement, il y a contrainte, négation, mensonge et grimace. Le reste est à l'avenant. Pendant qu'un lourd cylindre vous écrase, un carcan de carton vous étrangle. De la tête aux pieds rien n'est resté intact et non trahi, surtout ces derniers ; leur forme particulière a été défininitivement rejetée, et il leur a été enjoint d'en adopter une autre, moins inconvenante paraît-il, qui leur a été substituée. Pour les y décider, on les enferme dans une manière de carcere duro très étroit et qui n'offre avec eux qu'une vague ressemblance. C'est déjà le secret de bien des tortures. Les femmes les ont aggravées en cherchant avec acharnement à résoudre un des problèmes les plus difficiles, car il consiste à enfermer le contenu dans un contenant à la fois de forme différente et notablement plus petit. Il faut avouer que nulle peine

n'est épargnée pour atteindre un résultat si enviable. Les patients mis à la question ne donnent pas souvent la solution demandée, mais ils portent toujours la marque d'un grand et durable courage. Il n'en est pas un qui, mis à nu, ne se montre honorablement estropié. Il y a mieux, le squelette, dans ses phalanges déjetées, apporte la preuve irrécusable des traitements barbares et contre nature qu'il a subis, pendant qu'il marchait douloureusement au nombre des vivants. Si cette preuve est très accentuée (et je m'en tiens au piédestal, que serait-ce si la figure entière passait à l'examen !), il a, n'en doutez pas, appartenu à une individualité des plus complètes, des plus typiques de la plus belle moitié du genre humain. C'est à l'une d'entre elles qu'il y a bien des années j'ai entendu faire cette exclamation qui contient en substance le plus clair de leur exquise et incurable esthétique : mais comment donc, j'ai toujours cru qu'un soulier était bien plus joli qu'un pied ! Il va sans dire qu'elle le croit encore, à moins que la preuve de tout à l'heure ne soit déjà faite. Et dire qu'on ose critiquer chinois et chinoises ; ah ! qu'il s'en trouve ailleurs qu'en Chine. En peut-on douter à cet aspect de chien savant, spectre imprévu qui cache l'être dont la beauté a été le couronnement de toutes les beautés créées, et dont le poète a dit :

Os homini sublime dédit, cœlumque tueri Jussit.

On se demande où il a regardé pour trouver ces choses ; pas plus vers le ciel que sur la terre, ses regards n'ont rien rencontré qui puisse lui fournir prétexte à se défigurer ainsi. L'âge et les maladies n'y suffisent donc pas. Est-ce un hommage à la sainte éga-

lité qui, incapable de donner à tous une égale beauté, impose à tous une laideur égale ! A ceux qui seraient tentés de taxer cette thèse d'exagération, je propose l'expérience suivante : qu'ils essaient de revêtir de notre costume celles des statues antiques ou modernes qu'ils admireront le plus, ils se convaincront à quoi peuvent ressembler les Apollon, les amours, les Bacchus, les héros dont la réputation est la mieux établie. Tous leur sembleront des commis de magasin ou chefs de rayon à la mode. Les grands hommes ou les héros déjà avancés en âge, je recommande surtout Cicéron et Démosthène, auront ces masques de patrons, de propriétaires, de bourgeois, et souvent moins que cela, que les acteurs du Palais-Royal miment avec tant de talent. Il n'y a pas de créature divine ou humaine qui, sous ces dehors, ne s'avilisse rapidement, ne se déclasse de plusieurs degrés ; elle descend au-dessous de Tanimal et de la plante auxquels le pouvoir a été refusé de se modifier et de s'enlaidir par eux-mêmes. Ce n'est que parce que nous y sommes habitués de longue main, que nous reconnaissons encore des créatures humaines, sous des accoutrements uniquement combinés, semble-t-il, pour leur enlever ce caractère.

Or, à des tirades de ce genre, la réponse habituelle est tout à fait amusante ; on avoue plus ou moins les inconvénients signalés, puis, après un instant de réflexion, on ajoute invariablement : on ne peut cependant pas s'habiller comme les Grecs et les Romains! C'est adorable. Voyez-vous comme on prend les gens, pour ainsi dire, la main dans le sac de la renaissance. Comme elle a fait en toutes choses de bons et nombreux élèves, et comme tous savent bien leur leçon I C'est entendu, en dehors des costumes grecs et romains, il n'y a

d'autre alternative que d'être vêtus comme nous sommes ou de ne pas l'être du tout. A-t-on jamais entendu dire qu'il y ait eu, dans le monde, d'autres costumes que ceux-là ? Aussi, il faut être juste, des tentatives ont été faites pour y revenir, lors de la deuxième et grande renaissance de Tan î de la République française, mais cette restauration de l'antique sur les vivants n'a pas été plus heureuse, et a été plus courte que celle des vivants sur l'antique.

En dépit de notre inattention, de notre inintelligence à cet endroit, ce n'est pas chose indifférente que l'habit. Il exprime en lettres majuscules très lisibles la façon dont ceux qui les portent comprennent la beauté. C'est un hiéroglyphe facile à interpréter. Un peuple n'a que le costume qu'il mérite, tout aussi bien que son gouvernement et le reste. Toute apparence au dehors est une équation avec ce qui est au dedans. Une preuve bien frappante de cette vérité nous est donnée par les ordres religieux ; dès que Tesprit qui les a fondés se modifie, le costume est modifié. L'habit ne fait pas le moine dit le proverbe ; avec non moins de justesse on peut dire que le moine fait l'habit. C'est un fait bien connu, que, même avec le peu de latitude de modifier son habit, laissée à chacun, qu'il le veuille ou non, il s'}^ rencontre toujours quelque indice appréciable et significatif de la personnalité particulière que ce cos-' tume recouvre. Ainsi pour les peuples. L'importance du vêtement pour les arts plastiques est donc réelle, mais pas tout à fait de la façon dont on le suppose. Il viendrait tout à coup à être changé par un décret, chose du reste parfaitement impossible, que l'on y gagnerait fort peu ; les mêmes effets ne tarderaient pas à se produire par la permanence des mêmes causes. Les travers

de l'esprit, les défaillances à l'endroit du vrai et du beau, dont cette décadence de second ordre n'est qu'une conséquence et une preuve entre mille plus importantes et moins visibles, ne se suppriment pas par un décret. Il y faut autre chose, il faut une force, une autorité d'une tout autre nature, pour dessiller les yeux, pour donner Tesprit de droiture et de discernement qui fait distinguer le bien du mal, le beau du laid, l'or vrai de l'or faux. Il y a, à l'encontre du filon précieux qui le recèle, tant d'obstacles de toute nature ; il a été enseveli si profond, sous des détritus de toute provenance, accumulés de si longue date ; il a fini par se recouvrir d'agglomérations si bien condensées, de croûtes superposées tellement multiples et tassées, qu'il est difficile de le rencontrer et surtout de l'exploiter à ciel ouvert. Tant de grandes routes, de lourds chariots passent par-dessus, qu'on ne peut faire la moindre fouille sans déranger toutes les habitudes et se faire cribler de procès-verbaux. Entre les gens, les bêtes et les machines, c'est à qui foulera le plus obstinément, le plus lourdement, ce sol endurci d'où le précieux minerai ne se peut plus dégager. Chaque progrès de la voirie l'enfonce tous les jours, et elle a pour les étendre l'armée des demi-dieux qui se recrutent à toutes les écoles. S'il s'agissait du moindre des minerais capable d'enrichir qui l'exploite, avec quelle ardeur il serait poursuivi, découvert, extrait et honoré ! Mais quant à cet or pur, sans alliage, qui s'appelle le beau et qui laisse vide d'honneurs et de richesses la main qui le saisit, ces hommes sérieux et pratiques, ces hommes supérieurs, au cours de leurs immenses travaux, fouillent partout, passent dessus, dessous, à côté, sans le rencontrer jamais. Ils le rencontreraient par hasard qu'ils ne le

reconnaîtraient pas, et diraient qu'est-ce que cela ? C'est un X dont pas un de nos maîtres et de nos livres ne nous a parlé. En supposant qu'on le dégage, en quoi peut-il être utile ? Faites votre besogne, Messeigneurs, finissez vos routes, achevez d'enlaidir la terre, plus tard, n'en perdons pas l'espérance, cet or se dégagera.

Parmi les couches opaques, espèce de terrain de transition superposé et durci sur la notion du beau qu'il écrase, il en est une que nulle force, nulle dynamite ne semble pouvoir entamer; la heurter de front n'est pas le meilleur moyen de la faire céder *, il faut être sinon timide, du moins patient, toutes les fois qu'on a trop évidemment raison. Quand vous avez exprimé le désir de voir se modifier les idées sur le beau, afin que les manifestations qui en paraissent, le costume entre autres , arrivent à des améliorations successives , vous vous heurtez infailliblement à cette forte pensée dont voici les principaux arguments. Dans cet ordre de phénomènes externes (on se garde bien de leur supposer la moindre corrélation avec des causes internes), toutes choseà-sont égales ; l'habitude, le climat, le milieu, l'époque créent seuls des différences, établissent des degrés purement factices, dont aucun n'est ni plus près, ni plus loin d'une valeur intrinsèque quelconque. Le désir du changement inhérent à notre nature modifie peu à peu nos goûts. Ce que nous avons le plus admiré, nous devient peu à peu étranger, et n'a pas plus le droit de nous choquer quand nous l'avons quitté, qu'il n'avait le droit de nous plaire quand nous l'avons choisi. Ce qui lui succédera est exactement dans le même cas. Les goûts varient comme la température, ils sont tous également justifiables et condamnables, selon le milieu, le point de vue ou l'époque où on se place pour les apprécier. Rien n'est beau, rien

n'est laid. L'habitude ou la déshabitude peuvent seules justifier ces deux termes qui n'ont de signification que par leur relation avec un état contingent et transitoire^ et n'en ont aucune relativement à quelque chose de fixe, d'immuable avec lequel ils se puissent comparer. En un mot si nous employons la langue usuelle, tout est affaire d'engouement et de mode. Pour une infinité de gens de tout acabit, qu'il s'agisse de costumes, d'art, de musique, de peinture, d'architecture, de lettres, de médecine même, tout est là. «Monsieur, s'entendent dire souvent des copistes postés devant quelque chef-d'œuvre tout-àfait en dehors des modes du jour, que peut-on bien admirer dans ce tableau ? C'est probablement son ancienneté ou sa rareté qui en font le mérite ? )> Ceux qui font cette question sont très convaincus que la valeur intrinsèque de l'œuvre est nulle, qu'elle n'en a d'autre propre que celle attribuée par les savants aux ossements des animaux fossiles. Il se trouve que ces œuvres admirées d'un petit nombre sont la plupart du temps anciennes, et comme il leur est impossible d'en pénétrer la raison pas plus que d'en comprendre la valeur, ils concluent bravement à une toquade particulière de la part de certains esprits spéciaux et obstinés, qui ne peuvent pas en imposer aux gens raisonnables. Pour ces raisonnables, l'art ne peut avoir d'autre objectif que celui de reproduire les fluctuations variables, les infirmités capricieuses qui se traduisent par le nom très français de modes. Cette maladie à la fois épidémique et contagieuse atteint encore plus rapidement les individus que les œuvres. Le principal véhicule de cette peste est composé d'étourneaux des deux sexes ; et quoique personne ne fasse grand cas d'eux, c'est un grand empressement à s'inoculer leur mal -, les plus tôt signalés pour en être atteints sont les

plus enviés ; on les reconnaît à divers symptômes, tels que phlegmons ou enflures désordonnées à certaines places, ou dépressions anormales, ou tels que colorations imprévues de la chevelure et du tissu cutané. Bien que les deux sexes payent tribut, celui des femmes est de beaucoup le plus considérable. Il exige de leur part, une dépense de temps d'argent et d'intelligence qui les absorbe aux trois quarts, quelquefois plus. Heureusement qu''on leur apprend à lire et à écrire de bonne heure sans cela elles n'en trouveraient jamais le loisir plus tard. Il est donc nécessaire de mettre de suite à profit, l'ouverture précoce de leur esprit, et les quelques loisirs de leurs premières années. Ce qu'on essaie d'ajouter ensuite ne peut entrer ni rester à aucune place de leur cerveau, tant il est rempli, obstrué, par les notions compliquées et renouvelables à courte échéance, qu'exigent la correction et la convenance de leur costume : et l'on s'étonne qu'elles ne puissent ni parler ni prendre souci d'autre chose ! Je le crois certes bien. Celles qui accomplissent avec succès cette forte et sérieuse tâche de se reconstruire tous les jours et plusieurs fois par jour, sans abandonner tout à fait leurs devoirs de maîtresses de maison, me semblent posséder des facultés hors ligne, avec lesquelles les hommes de génie ne pourraient lutter. Une illusion des plus répandues consiste à croire que les femmes ayant de la fortune et peu de famille, ont peu à faire, parce qu'elles n'ont rien à faire. Ce sont précisément partout et toujours les plus affairées. En effet, n'est-ce pas une vérité qui crève les yeux, qu'il n'y a guère que les filles sans dot ou les femmes qui n'en ont pas eue, capables malgré leurs préoccupations d'intérieur, d'inventer sur leurs économies de toilette et de visite, le temps de rouvrir un piano ou un livre. En bonne

conscience, qu'on se figure un savant connme le grand Ampère obligé de doubler son énorme science de toute celle qu'une femme du monde doit posséder pour se vêtir, sans parler du temps qu'elle y doit consacrer. Evidemment toute cette première part qui fut celle de l'illustre savant, aurait sombré au détriment de tant de belles découvertes dont la recherche lui laissait à peine assez de présence d'esprit pour s'habiller. Dieu sait comment, et assez de temps pour manger et dormir.

Pour en finir avec ceux ou celles qui soutiennent que l'habitude seule fait pour nous les choses belles ou laides, qu^il me soit permis de leur soumettre les observations suivantes : Pourquoi, par exemple, lorsqu'on est habitué à un état présent, je parle de ses manifestations plastiques bien qu'on en puisse compter d'autres, et tout déshabitué de l'ancien, du précédent, pourquoi se mettre en frais pour lui en substituer un nouveau. Pourquoi cette même habitude, condition nécessaire pour nous faire trouver une chose bien, est-elle une condition non moins nécessaire pour nous faire trouver que cette même chose est mal? Alors le critérium du goût n'est plus la nouveauté, puisque celle-ci paraît moins belle à mesure qu'elle devient moins nouvelle; d'où il suit que si nous la trouvons belle ce n'est pas par l'habitude que nous en avons, mais par celle que nous n'en avons pas, d'où il suit qu'habitude ou déshabitude, nouveauté ou ancienneté n'ont absolument rien à voir dans la question du beau. Par conséquent il est aussi loisible à ceux qui obéissent à ce genre de mobile de ne reconnaître le beau nulle part que de le reconnaître partout. Ils parcourent ainsi un cycle de formes restreint, sans portée, sans signification, si ce n'est celle de n'en garder aucune : semblables à des écureuils, ils tournent dans une roue fer-

niée dont les divisions aussi nombreuses que peu variées, cèdent et changent à mesure qu'ils les touchent, se donnant ainsi beaucoup de mouvement sans changer de place.

Le beau n'a rien de commun avec cette petite manœuvre et ne saurait tenir dans cette petite cage. Il est à la fois plus libre et plus fixe, plus ancien et plus nouveau; qui l'a vu, senti une seule fois, ne s'y habitue jamais; il ne s'habitue pas davantage à ce qui est laid. Le nombre illimité des années ne peut faire que le mal soit bien, que le bien soit mal. On ne peut échapper à l'assimilation rigoureuse, aux conséquences logiques de ces termes; le beau le bien, le laid le mal. La beauté pas plus que le bien ne saurait vieillir. Là où elle paraît, un rayon divin est descendu et demeure : qu'il paraisse ici ou là, plus ou moins voilé ou diversement coloré, c'est toujours du même foyer qu'émane la lumière. Bien que moins niées généralement, comme nous l'avons constaté dès le début de ses recherches, les lois éternelles de la conscience trouvent des gens qui les traitent comme celles du beau, et n'y attachent non plus qu'une pure valeur de relation avec des milieux changeants comme elles. Mais les arguments invoqués à ce propos, pas plus que les anecdotes.empruntées aux nations sauvages dans le but d'éclairer les peuples civilisés, ne peuvent faire que les mêmes vertus qui sont admirées aujourd'hui n'aient été admirées de tout temps, et que les chefsd'œuvre de l'antiquité dans tous les ordres ne passent encore pour tels. Sans doute vices et vertus, beautés ou laideurs ont acquis des développements divers, ont été mêlés dans des proportions différentes, mais l'essence même du bien et du beau reste invariable. Plus ou moms mêlées d'ombre et de lumière, plus ou moins dévoyées

par des influences perturbatrices, quels que soient la distance et le temps, les manifestations qui nous en arrivent de tous les points du globe ne persistent pas moins à graviter comme lui autour d'un centre commun d'un idéal absolu sans lequel elles n'existeraient pas.

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