‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 13 sur 49 · LE BEAU PRÈS DE NOUS · texte numérisé non relu

LE BEAU PRÈS DE NOUS

Conversation fantaisiste dans un jardin classique. — Souvenir d'une excursion et trouvaille d'un site qui n'est ni rare ni lointain. — Quelles merveilles y furent rencontrées.— Echange d'idées à ce propos avec une interlocutrice.

Peut-être serai-je accusé de m'arrêter trop longtemps sur cette matière, d^autant plus que je compte m'y arrêter encore. Il faut songer que nous sommes à la recherche du beau. Ne craignons pas de nous arrêter trop longtemps là où nous pouvons le rencontrer. C'est si rare, et cependant il y a souvent si peu de chemin à faire. L'essentiel n'est pas d'aller loin, mais d'aller là où la foule ne va pas et surtout de regarder autrement qu'elle. Sur la quantité de gens qui traversent le pont royal

royal au moment d'un splendide coucher de soleil, combien en est-il qui s'arrêtent à ce magnifique spectacle ? Tous le voient, peu le regardent, moins comprennent. On cesse d'admirer, prétend-on, ce qu'on est habitué à rencontrer ; c'est une erreur, la véritable admiration ne se lasse jamais. Ce qui sera le plus modifié après notre mort, ce n'est pas la qualité des objets de notre admiration, mais notre aptitude à les comprendre. Nous serons stupéfaits de la quantité de merveilles qui nous entouraient et que nous ne savions pas voir.

La difficulté n'est donc pas de les rencontrer, mais de les faire reconnaître, et d'avoir affaire à des esprits assez dociles, assez défiants d'eux-mêmes, assez confiants en qui a la compétence et qui cherche à les éclairer. Sur tout autre sujet cela va de soi, mais vis-à-vis de celui qui nous occupe, vis-à-vis de la question du beau, les préjugés sont plus nombreux, plus rebelles, et ne désarment presque jamais.

Afin d'avoir meilleure chance d'être compris, établissons-nous d'abord en plein lieu commun , c'est-à-dire dans un jardin public parfaitement tenu et richement pourvu de ce qui peut rendre la terre fertile et lui faire porter les plantes les plus variées. Les arbres sont grands, suffisamment espacés, pas trop; nulle branche morte n'accuse la négligence, nulle plante imprévue ne fait tache sur le gazon fin et égal qui s'étend à leurs pieds. Des allées sablées, des espaces rigoureusement circonscrits se rencontrent çà et là, garnis d'arbustes précieux et choisis de façon à ce que leurs floraisons se succèdent ; plusieurs sont entourés d'un rang terminal de rosiers des plus perfectionnés. A d'autres compartiments, rappelant les meilleures formes de plats ou compotiers sont réservées les plantes fleuries dont les bordures

concentriques vont se rétrécissant jusqu'aux plantes centrales à tiges élevées, telles que les cannas aux fleurs pourpres, les yuccas aux riches pyramides de campanules d'une blancheur lactée. Ailleurs se sont donné rendez-vous les bégonias, dont les feuilles se reconnaissent à l'excentricité de leur axe : elles sont brodées de façon à épuiser les combinaisons de la passementerie la plus compliquée, passant par toutes les juxtapositions de vert, de rouge et de gris, avec leurs milliers de nuances intermédiaires. De temps en temps, aux expositions les mieux abritées, l'aristocratie privilégiée et hérissée d'épines des exotiques frileux se chauffe à un soleil trop rare ; elle peut à peine articuler quelques mots, je veux dire quelques feuilles et de très rares fleurs que caractérise un accent étranger. L'accès de toutes ces choses est rendu facile par des sentiers nombreux et larges, savamment contournés, garnis d'un sable fin et garantis des empiétements du gazon par un feston de demi-cerceaux en fonte, peints de façon à simuler des fragments de branches courbées. On aurait droit de trouver cette bordure plus monotone qu'utile, si le curage du petit intervalle laissé entre le gazon et cette manière de balustrade haute comme la main, ne servait à utiliser le temps dont les aides-jardiniers disposent et ne sauraient que faire. Gardons-nous d'oublier les grands bassins dont la fraîcheur et les jets d'eau enchantent les promeneurs, aussi bien que les cygnes captifs volontaires qui les ornent et les habitent.

Eh bien, Monsieur, ne trouvez-vous pas cet ensemble fort beau? — Certainement, Madame (je suppose une interlocutrice, la chose n'étant pas défendue), c'est extrêmement remarquable. — Vous dites cela de la façon dont on se laisse arracher une concession, et non dont on ex-

prime sa vraie pensée. — Je vous assure, Madame, que je trouve ce jardin splendide, satisfaisant. — Allons, il fallait au moins mettre satisfaisant avant splendide, pour observer les lois de progression et de vraisemblance. Avouez que lorsque vous admirez en toute since'rité, vous vous exprimez autrement. ■ — Madame, je serais désolé de ne pas être de votre avis, mais... — Voyons, que pouvez-vous désirer de mieux ? Comptez-vous pour rien l'art des jardins et des jardiniers paysagistes ? — Absolument. C'est là une de ces plaisanteries dont l'art unique a été de se faire prendre au sérieux, comme autrefois ces affreux petits buis rabougris qui allongeaient partout leur maussade bordure. Vous en pouvez voir là, près de la façade orientale du palais, un spécimen des plus lugubres et des plus fidèles. — Je ne le défends pas. Mais enfin, là où il y a de grands arbres, de grandes allées, des perspectives ? — Eh bien, là où il y a de grands arbres, il en fut planté jadis de petits, en bonne terre, qui grandirent et devinrent beaux parce qu'on eut l'esprit de les laisser tranquilles. Quant à tracer des allées ou un rond-point vis-à-vis d'une échappée de vue, d'un monument qui a quelque intérêt, ou d'une habitation qui n'en a pas, il n'y a pas ombre d'art réel là dedans. — Je vous demande pardon du jeu de mots, mais il y a au moins la réalité de l'ombre. — Ce n'est que le résultat forcé de tout arbre qui pousse, à moins qu'on ne lui inflige Vart de s'aplatir en éventail afin de donner le moins d'ombre possible. Non, cette fantasmagorie d'imitation ou de combinaisons puériles, que des écrivains mieux inspirés ailleurs ont parfois considéré comme une extension de l'architecture appliquée à la nature végétale, est absolument grotesque. Lorsque, dans ces plantations prétentieuses il se rencontre quelque chose de bien, il y est à l'insu de

ceux qui les ont faites et leur échappe complètement. Choisir des essences d'arbres qui puissent venir sous le climat, dans le sol et à l'exposition où on les met, tout est là, l'art n'y a que faire. Si le beau s'y montre, un autre s'en est chargé, assisté de ses deux collaborateurs ordinaires, le temps et l'imprévu qui n'obéissent qu'à lui. — Je comprends; aussi vous ne savez pas le moindre gré à ces combinaisons savantes qui, ici même, comme dans l'île de Galypso, arrangent tout pour le plaisir des yeux ? — Pas le moins du monde, je vous avoue, n'en déplaise à Fénelon. — Et à moi aussi qui anime le paysage. — Madame,... — je sais ce que vous allez répondre; mais enfin cette île ne vous paraît pas enchantée. — Madame, ce qu'elle a d'enchanté, je l'ai rencontré ailleurs et dans un cadre plus digne. — Allons, vous y tenez. — Mais certainement, toute mon argumentation y tient. — Comment cela ? — Vous rappelez-vous une courte excursion sur les limites de votre domaine de Saint- P*"^* ? Il y avait là un certain espace dont le sol peu profond et peu fertile, sans être dénudé, avait échappé à la culture. — Oui, je me rappelle, sur la route du moulin. Dieu, qu'il faisait chaud ce jour-là ! Mais, sauf la chaleur, je ne me rappelle rien de bien particulier, de bien extraordinaire. — Vous me pardonnerez, tout y était particulier et extraordinaire, attendu que la nature en avait pris possession pour elle seule, s'y était installée, accomodant toutes choses à son gré. — Et qu'y avait-elle donc fait ? Vous ne me l'avez pas fait remarquer alors ! — Je m'en serais bien gardé; et aujourd'hui même, bien que vous connaissant mieux, je ne suis pas sûr que vous ne vous moquerez pas de moi. — Dites toujours. — Eh bien, il y avait tout simplement une petite flaque miroitante alimentée par un filet d'eau presque imperceptible,

à travers une herbe fine entremêlée de mousse aux reflets de bronze, car la roche était à fleur de gazon ; vous vous êtes même assise sur une de ces roches, un peu plus saillante, ombragée par un des arbres les plus beaux et les moins recherchés, puisqu'on n'en rencontre jamais dans les jardins ni publics ni particuliers. — C'est un chêne que vous voulez dire. — Précisément. — Il était entouré d'une petite peuplade d'églantiers, de ronces et de prunelliers ; l'herbe, plus touffue en s'approchant de l'eau, était garnie de menthe sauvage dont la feuille pâle, veloutée, abritait une floraison prochaine. Gà et là, les plus modestes fleurs étincelaient comme des pierreries , des améthystes, des rubis, des topazes enchâssés dans l'or ou entourés d'émeraudes. — Mais comment nommezvous ces merveilles ? — Ces merveilles étaient des œillets, des géraniums sauvages, des scabieuses, des boutons d'or, des pâquerettes et des pissenlits. — Bien, bien, vous plaisantez ! — Pas le moins du monde ; c'est ainsi que quelques notes peuvent composer un chant adorablement beau et riche, pendant qu'une multiplicité de notes et d'accords peuvent aboutir à un non-sens, à une pauvreté manifeste et à la fausseté. La note claire était tenue par un nuage opulent qui émergeait à Thorizon avant d'escalader la colline ; quelques flocons d'avant-garde s'en étaient détachés pour reconnaître le vent et éclairer la voie, ils passaient au-dessus de nous, semblables à une flotte aérienne qui laisse derrière elle un sillage argenté. Les éléments très simples dont se composait ce bout de paysage qu'on pourrait rencontrer partout, avaient dans leur proportion, leur forme, leur nombre et leur couleur cette harmonie qui ne heurte rien, cette nouveauté qui ne répète rien, cette mesure qui ne gaspille rien, et qui avec rien, fait un trésor. Ni le ciel ni la terre ne s'étaient

mis en frais plus qu'à l'ordinaire, et cependant la clarté chaude des nuages, l'ombre puissante du chêne, non moins que les branches déliées des arbustes qui se découpaient sur eux, semblaient lutter de force et de légèreté, d'originalité et de grâce, uniquement pour faire ressortir, de cette façon et à cette heure, un coin de terre oublié. Il n'était pas jusqu'aux sentiers négligemment tracés par les pâtres et leurs troupeaux, qui, en interprétant les ondulations du terrain, n'eussent un charme de perspective, un secret de pittoresque dont les sentiers pédants de parcs à gros budgets ne sont qu'une gauche imitation. — On dirait bien que vous parlez sérieusement. — Mais on ne peut plus sérieusement, je vous assure. J'ai, du reste, choisi un exemple qui ne parût pas trop excentrique ; il serait facile d'arriver aux mêmes conclusions en choisissant des éléments moins nombreux et plus simples s'il se peut, il suffit de quelques pieds de terre abandonnée. Soyez sûre que pas une pièce ne manquera de la parure qui lui convient, faite pour elle, à sa mesure, selon sa nature et le plan qu'elle occupe. Un arbuste, géant de ce petit monde, vient-il le compléter, on dirait, à le scruter branche par branche, feuille par feuille, qu'il a conscience de son rôle, et que, pour le mieux remplir, il sait la pose, le mouvement qu'il doit prendre, la place prédominante ou discrète qu'il doit garder. Il sait tout cela.

Ou s'il l'ignore,

Quelqu'un du moins le sait pour lui (i).

Ce n'est donc pas seulement aux montagnes, aux fleuves, aux grands arbres qu'il a été dit quelque chose, assigné une place et un rôle à remplir, mais aux êtres

(i) Lamartine, Harmonies poétiques.

les plus humbles, à ce fragment de roche, à ce caillou même. Tout honteux de sa nudité, qui fait tache au milieu de la verdure où quelque maladresse humaine l'a égaré, voyez comme il travaille sans relâche à se faire un vêtement de lichen et de mousse. Si vous lui dites : Que fais-tu là ? il répond : Je fais ce que font les montagnes mes sœurs, les océans, les mondes dont la grandeur t'écrase plus que moi, et j'obéis à mon maître, ce que tu ne fais pas toujours.

La goutte de rosée à l'herbe suspendue

Y réfléchit un ciel aussi vaste, aussi pur,

Que le grand Océan dans les plaines d'azur. (Lamartine).

Toute prétention des jardiniers soi-disant paysagistes ou autres, à imiter ces harmonies intimes de la nature, n'aboutit qu'à la défigurer et à la caricaturer. Les moyens qu'ils emploient rappellent ces boîtes de joujoux, d'où les enfants tirent avec bonheur tout le menu d'une ferme, plantes, bêtes et gens. Est-il. rien de plus puéril et de plus ridicule que ces fausses grottes, ces fausses cascades sur de faux rochers, accompagnés jadis de fausses ruines. Allons donc, la nature est autrement faite, et le secret de sa beauté plonge plus avant et au delà de ces procédés et de ces renseignements grossiers. Dans un langage qui lui est propre et que les poètes seuls parlent, comprennent et reproduisent, elle révèle la loi supérieure qui régit et harmonise les êtres. Prendre au hasard quelques-uns de ces mots, sans la pensée qui les lie, les régit et les caiise^ c'est ne rien dire ou mal dire. Se figure-t-on un compositeur d'imprimerie ayant la prétention d'écrire quelque chose de son crû avec les caractères d'une langue qu'il ne connaît pas. Le plaisant est qu'il croie y réussir parce qu'avec un grand sérieux il les arrange en parallélogrammes variés, en sections de courbes ou

de droites qui lui semblent pleins de charmes. Pour qui sait lire, quel galimatias à l'impression. Le tout sera cependant bien régulier ou d'un désordre bien savamment combiné. Qu'en pensez-vous? — Je pense que vous ne négligez rien pour appuyer votre thèse. Je n'ose la contredire, car vous me citez des poètes pour me forcer la main. — Eh bien, Madame, ce sont mes alliés naturels, nous défendons la même cause, et il n'y a à rougir ni d'eux, ni d'elle. — Certainement, certainement, et je ne puis plus décemment refuser mon admiration aux scabieuses des prés, aux cailloux, aux pissenlits. — Je l'avais bien prévu que vous vous moqueriez de moi ! — Eh bien non, raillerie à part, à l'accent de vos paroles, à la conviction qui les pénètre, je soupçonne quelque chose de vrai! — Comment? quelque chose ! Mais c'est tout vrai; vous allez en être complètement et forcément convaincue, car il y a un art que vous comprenez et faites admirablement comprendre et auquel j'ai emprunté une comparaison tout à l'heure; il va nous venir en aide. Comparez le moindre chant de Gluck, de Mozard ou de Beethoven, à ces morceaux d'imitation comme il en pleut à torrents dans les salons et les concerts. Les ressources d'une orchestration complète, l'étendue des voix les plus exercées, ne peuvent donner la millième partie de l'impression reçue par quelques notes qu'anime un sentiment profond, un souffle de génie. — D'accord, mais le rôle du musicien, du compositeur est tout tracé, il écoute en lui-même et n'a pas à se servir des formes de la nature extérieure. Si elles sont si parfaites, si on ne peut rien y changer sans les gâter, quel est le rôle des peintres ? celui de copistes, d'exécutants, dont les meilleurs sont comme les premiers violons, cors ou hautbois d'un orchestre. — Il en

est beaucoup qui ne sont pas autre chose, mais ceux qui comptent sont les créateurs. — Oui, mais avec des formes empruntées, toutes trouvées, où est la création ? — Quelle affreuse hérésie ! Vous parlez de formes toutes trouvées? Rien d'abord n'est tout trouvé, même pour copier, quand il s'agit d'êtres qui ont vie. Ensuite, ce qui nous plaît dans leurs reproductions, en se restreignant à ce point de vue, ce qui nous charme, ce qui constitue leur intérêt propre, leur raison d'être, ce n'est pas seulement leur ressemblance avec la nature, qu'elles n'ont ni le loisir de négliger, ni le pouvoir d'atteindre, c'est surtout leur empreinte du milieu individuel qu'elles ont traversé pour se réfléchir à nos yeux. Là est la création, l'intérêt vrai, la véritable nouveauté. S'il n'y a pas polarisation^ permettez-moi le mot, interprétation individuelle consciente ou non, il n'y a plus qu'un procèsverbal ennuyeux ou un assemblage hétéroclite sans intelligence des lois d'harmonie et d'unité. Dans ce caslà, il valait mieux laisser la nature tranquille et nous aussi. — Nous aussi, c'est très bien, mais il y a une infinité de gens qui n'auraient jamais eu l'idée de regarder avec attention autre chose que les rues, les quais, les magasins, si l'existence d'autres objets ne leur avait été révélée par des images qui n'ont pas de valeur intrinsèque, j'en conviens, mais rendent du moins ce service; de même les jardins dans les grandes villes, en France, n'ont aucune des grâces de la campagne, mais ils en donnent le bon air et la verdure. — Je me garderais bien de vous chicaner à ce propos, aussi bien il s'agit d'art et non d'hygiène. Il ne manque pas non plus de livres qui rendent les plus grands services; ceux qui sont destinés à enseigner à lire, par exemple; mais ils n'ont pas de prétention littéraire. Maintenant, nombre de gens n'ont

pu apprendre à lire couramment. Que ces délassements de la première enfance fassent leur bonheur et soient à leur mesure, je n'y contredis pas, mais leur goût ne fait pas loi ailleurs. De même pour les arts, le nombre de ceux qui sont restés à « ba, be, bi, bo, bu » est incalculable, plusieurs même n'y sont jamais arrivés. — Savezvous que vous n'êtes pas flatteur ? — A quoi servirait-il ? d'autant qu'au fond vous êtes de mon avis. Le dédain que vous avez pour la plate musique des romances à petits bateaux, à petits oiseaux, des chansons drolatiques, des contredanses, des opérettes, des pianoteries vulgaires, ennuyeuses et sans fm comme une grande route, ne se laisse guère entamer. Vous savez en effet, à n'en pouvoir douter, que la plupart des gens, dont vous connaissez plusieurs (qui n'en connaît pas ?) y trouvent la ration de plaisir que comporte leur intelligence obtuse et leur interminable enfance. — Oui, j'en connais, mais je me garderais bien de le leur dire, ils m'en voudraient et je ne les changerais pas. — Vous n'en savez rien; les hommes vous écouteraient toujours, surtout ceux qui ne sont pas endurcis, cristallisés. — Lesquels voulezvous dire? — Eh! mais ceux qui sont jeunes; que de conversions vous pourriez faire ! — Et vous venez d'affirmer que vous parliez sérieusement. — Veuillez croire, Madame, que je n'ai pas cessé un seul instant de le faire. Combien qui, sur ce chapitre, n'ont pas entendu une seule fois un mot de vérité ! Il faut toujours un initiateur, je n'ose plus dire une initiatrice, qui ait le courage d'affronter les préjugés reçus. Quelques mots qui, tout d'abord, ont étonné, froissé même, portent plus tard des fruits inattendus. D'inévitables coïncidences surviennent, divers traits de lumière se concentrent, et le germe autrefois déposé sort de son apparente inertie, réagit contre

les obstacles et pousse ses premières racines. Bannir ce est un devoir plus semblable qu'on ne pense à celui de qui est laid bannir ce qui est faux. Ce devoir, j'en conviens, est rarement accepté comme tel. Qu'il s'applique à des opinions scientifiques, philosophiques, politiques, religieuses, littéraires, passe; mais à des opinions artistiques, quelle naïveté? Est-ce qu'un homme qui sait son monde doit hésiter à les sacrifier, dès l'instant qu'elles peuvent nuire à ses intérêts, et porter atteinte à l'infaillibilité du suffrage universel. En certains milieux, où la prétention au suprême bon ton n'a d'égal que le vide et la banalité des idées, cette petite lâcheté, cette désertion sont toujours exigibles; et, dans leur langue, cela s'appelle être agréable à la société. La société s'entend de la leur, la seule qui doive compter.

— Voyons, voyons, ne poussez pas les choses à l'extrême, sinon vous perdrez le calme nécessaire à la discussion. — Je n'ai fait que constater ce qui est, sans cesser d'être calme. — Vous ne l'êtes pas du tout; je me garderais même de vous trop reprocher de ne l'être pas. En revanche, vous me rendrez cette justice, je l'espère, que mes devoirs de maîtresse de maison ne m'ont point fait condescendre à garder en réserve, pour des cas trop fréquents et trop prévus, une seule ligne de cette musique que vous avez malmenée avec tant d'entrain. Il m'a bien fallu subir quelquefois l'importation étrangère, mais personne n'a pu m'accuser d'être complice.

— Et c'est bien pour cela que j'ai osé vous dire certaines choses qui ne peuvent être entendues par tout le monde.

— Gomme, par exemple, votre théorie de la supériorité du bouton d'or, de la pâquerette et du pissenlit entourés de ronces, sur les plus riches corbeilles de fleurs du Luxembourg et des Tuileries. — Bien entendu, mais il

ne faut pas oublier non plus le chêne qui vous donnait son ombrage, ni la roche sur laquelle vous étiez assise, ni... — je vous arrête avant que vous ayez compromis toute votre éloquente argumentation par un complimentbanal.

Bornons là un entretien d'où la vaisemblance n'est nullement bannie, à la condition que les meilleurs maîtres et surtout les meilleures maîtresses n'aient pas donné de leçons d'arts d'agrément dans le couvent ou la pension où mon interlocutrice a été élevée, si c'est là qu'elle l'a été; à condition aussi qu'elle n'attribue ni à la fortune, ni à la naissance, ni à son sexe, le privilège de métamorphoser en dogmes inattaquables les préjugés qu'elle partage sans s'en douter avec le vulgaire le plus ignorant et le moins conscient de l'être. Ne laissons pas de remarquer en passant, car il y aura lieu de traiter plus à fond ce sujet au chapitre des conclusions, que pour les femmes, quel que soit leur milieu social, leur éducation et leur instruction, les conditions qui peuvent développer chez elles le sentiment du beau sont difficiles à rencontrer. Elles sont comme entourées d'un cordon prétendu sanitaire qui ne laisse pénétrer que le factice et le suranné. Le sentiment, la droiture instinctive qui mènent à la notion du beau, sont contrecarrés, annihilés ou travestis par l'enseignement qu'elles reçoivent en pareille matière. Il faut qu'elles soient bien richement douées pour ne pas rester inertes ou ne pas faire fausse route. Gomme compensation, quand par bonheur elles prennent la bonne, elles franchissent en peu de temps les intermédiaires, les déductions et transitions, et elles sont arrivées au point où elles peuvent arriver, lorsque à peine on les croyaitfjparties. Ce n'est pas du reste chose facile que de se rendre compte de l'état de leur esprit à l'en-

droit des questions de cette nature. D'abord elles ne s'en rendent pas compte elles-mêmes^ souvent n'osent pas dire ce qu'elles pensent, quelquefois ne pensent pas ce qu'elles disent; beaucoup parmi celles qui ont le plus de loisir ne trouvent jamais un instant, un joint opportun pour s'enquérir, et se contentent de ne dire à ce sujet que juste ce qu'elles pensent, c'est-à-dire rien du tout. Mais si je n'ai pas dit que c'était le plus grand nombre, je me garderai bien de le dire.

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