LE MONDE USINE
Où mène la méconnaissance des lois du beau quand elle ne se borne plus au monde des arts. — Les erreurs de cette nature formulées par la Renaissance païenne, ne tardent pas à franchir les limites de l'art. — Elles atteignent leur summum de déviation du vrai, d'intensité malsaine, dans les formules soit esthétiques soit sociales de q3. — Jusqu'où peut conduire l'horreur du spiritualisme. — Le monde usine et l'homme machine.
Dans les pages précédentes, des exemples multiples et imagés ont été présentés, accumulés même, j'accepte le reproche, pour rendre plus frappante la confusion établie entre deux notions parfaitement distinctes, savoir, celles de la loi, de l'ordre, de l'unité, et celles de la régularité symétrique, et celles généralement confondues de la régularité géométrique. Cette confusion n'existe nulle part autant que dans ce pays. Dans nul autre aussi l'idée complémentaire par antinomie, qu'on me passe cette expression un peu particulière, n'est aussi accentuée, savoir l'amour effréné de la nouveauté.
De là tout un ordre d'erreurs dont les conséquences portent plus loin que celles qui ont été présentées.
En méconnaissant les vraies lois de beauté et d'harmonie de la nature pour l'asservir à des règles et à un ordre factices, il semble que l'homme se soit dit : cette liberté cette grandeur qui s'épanouissent sans moi et autour de moi, m'offusquent et me rapetissent. Je n'entends pas que rien de ce que je puis atteindre s'élève au-dessus de la ligne de démarcation qu'il me plaît d'assigner. Alors à la façon de tous les pouvoirs qui méconnaissent les lois imprescriptibles que chaque être a le droit de suivre et sans lesquelles il ne peut acquérir son état normal complet, il nivelle, enlaidit et stérilise autour de lui, pendant qu'il se flatte de régler, innover, embellir et féconder. Apportant dans ses jugements sur le monde moral ces mêmes et orgueilleuses illusions, ces mêmes erreurs, il ne procède pas autrement vis-à-vis de ses semblables, vis-à-vis de lui-même. Au fond et dans les deux cas, la racine de l'erreur est la même, il s'agit toujours de se substituer soi-même, cause seconde, à la cause première, de ne reconnaître que soi autour de soi, rien ni personne au-dessus de soi. Eritis sicut dii (i). La foi dans une Providence auxiliatrice, régulatrice et souveraine, est remplacée par l'utopie d'un mécanisme savant inventé par l'homme à cette fin de le dispenser de toute initiative et de toute responsabilité. Il imagine un mode de régie universelle, où l'état et ses préposés traitent de contrebande tout ce qui n'a pas été ordonnancé, prévu, mesuré, catalogué et estampillé par lui. La variété harmonique des êtres, leur activité propre, leur développement normal et hiérarchique dans le plan
(i) Vous serez comme des dieux. Genèse,
divin, sont effacés au profit d'une conception sommaire et grossière, qui confond et nivelle tout et tous dans l'abstraction, la pauvreté et la rigueur des formules géométriques. Cette conception agit vis-à-vis des hommes comme vis-à-vis de la nature qui leur est soumise. Le résultat est analogue : diversité et stabilité des familles, des groupes autonomes, des nations, des traditions, des langues, influence, autorité des individualités supérieures, tout cela est considéré comme autant d'attentats contre le dogme imbécile de l'universelle égalité. La responsabilité personnelle elle-même périt, au milieu de cette négation, de cette mutilation sommaire des facultés morales et intellectuelles, sans lesquelles l'être humain devient inférieur à la brute par l'instinct et son égal par l'absence de liberté. Il est mur alors pour réaliser l'idéal d'ordre et de rigoureuse symétrie poursuivi sous nos yeux, celui d'une société de castors à deux pieds, ayant taille, peau, poil identiques, et légalement enregistrés pour une ration égale de droits et d'aliments. La demeure de ces libérés de la tradition, de ces émancipés des vieilles doctrines serait moins variée et plus imparfaite que l'alvéole de l'abeille ou le cocon du ver à soie. C'est à un progrès si enviable que nous mènent les doctrines de plusieurs sauvages blancs très bien placés pour hâter sa marche. On sait par leurs antécédents, par ceux des modèles qu'ils citent et qu'ils imitent que l'inflexibilité de leur logique ne faiblirait pas devant des rigueurs nécessaires ; une fois la couleur des yeux et des cheveux, la hauteur de la taille officiellement arrêtés par VEtat- Dieu^ tous ceux que des menées réactionnaires, ou le hasard de la naissance placeraient en dehors du type social et légal autorisé, seraient sacrifiés pour le bien public. Ces extravagances ne sont pas restées dans le pur
domaine de la théorie, elles ont passé dans l'ordre des faits, où elles ont acquis leur plus effroyable relief, après s'être incarnées dans le type du jacobin. Celui-ci a la monstrueuse prétention de constituer une société modèle et d'être le premier à l'avoir conçue. Son langage de rhéteur emphatique et fanatique répète cette insanité sur tous les tons, a C'est une scholastique de pédant débitée avec une emphase d'énergumène. Tout son vocabulaire consiste en une centaine de mots et toutes ses idées se ramènent à une seule, l'homme en soi. Des unités humaines, toutes pareilles, égales, indépendantes, et qui, pour la première fois contractent ensemble, voilà pour eux l'image de la société. Il n'y en a pas de plus écourtée, puisque pour la former il a fallu réduire l'homme à un minimum. Jamais cerveaux politiques ne se sont séchés à ce degré et de parti pris. C'est par système et pour simplifier qu'ils s'appauvrissent. En cela ils suivent le procédé et les traces de J.-J. Rousseau. Leur cadre mental est le moule classique et ce moule déjà étroit chez les derniers philosophes, s'est encore étriqué chez eux, durci et racorni jusqu'à l'excès (i). )> Un peu plus haut M. Taine, à qui nous empruntons cette citation avait dit excellemment : « Des hommes réels, nul souci. Il ne les voit pas, il n'a pas besoin de les voir -, les yeux clos, il impose son moule à la créature humaine qu'il pétrit. )) En somme, et c'est ce que M. Taine ne dit pas, le racornissement, la pauvreté, la violence de ces cerveaux étroits, ont pour cause première la prétention de commencer un état social tout nouveau, et dont la per-
(i) M. Taine, troisième vol. La Révolution Française^ p. 22. Pour ce passage comme pour le suivant, j'ai souligné les idées dont le rapport avec mon sujet est le plus vif. Ils ne sont pas souligne's sur le texte. J'en ai usé ainsi pour les textes empruntés soit à cet auteur soit à d'autres.
fection consiste surtout dans l'exclusion absolue de l'élément moderne, du christianisme. Le fétichisme de l'antiquité outrageusement calomniée et méconnue est le dernier trait de cette odieuse chimère. « Le culte d'un Juif esclave des Romains ne pouvait convenir aux enfants de Scévola. » 11 était juste qu'un scélérat comme le marquis de Sades trouvât la formule la plus caractéristique de ce nouvel état social.
Le lecteur veut-il bien se rappeler maintenant, sous l'empire de quelles idées a été inaugurée l'ère de la Renaissance. N'est-ce pas, avec la violence en moins, la même apostasie vis-à-vis de l'idée chrétienne, le même ostracisme vis-à-vis de ses œuvres, une méconnaissance égale des lois les plus élémentaires de la vie sociale, une infatuation pareille par la persuasion où l'on est d'avoir trouvé le critérium de la perfection, et un fétichisme aussi exclusif, aussi aveugle vis-à-vis de l'antiquité? Sous prétexte d'innovation féconde, n'est-ce pas la même servile et monotone stérilité ? Sous prétexte de liberté, n'est-ce pas le même écrasement de toute liberté.
En abordant ces questions, même incidemment, un artiste doit nécessairement s'attendre à ce qu'on lui dise : prenez garde, vous naviguez sur une mer qui ne doit pas vous être connue et où abondent les écueils. Ce qui peut le rassurer, c'est que ces écueils ne sont pas plus grands ni plus inattendus que ceux rencontrés par un politique, un homme d'état, toutes les fois qu'il se mêle d'une question d'art. Dut cette intrusion dans leur domaine ' les horripiler au même titre que nous à chaque fois qu'ils abordent le nôtre, notre droit est le même. Il y a toutefois cette différence c'est que, pour nous, l'exercice n'en comporte aucun traitement, qu'il ne coûte pas un denier à l'Etat ni une larme à personne.
Ces mêmes erreurs antichrétiennes, antihumaines, antipatriotiques, nous les voyons ramper autour de nous puis se relever et s'imposer sous le masque hypocrite de la légalité'. Ce procédé moins prompt et moins violent est à la fois plus sûr. Ceux qui l'appliquent, rendonsleur cette justice^ n'auraient pas guillotiné Lavoisier, car ils ont besoin de la chimie et comptent beaucoup sur elle. Pour eux le type modèle de la société à venir c'est l'usine. Dans l'ordre des sciences qu'ils nomment positives, ils ne rejettent rien des acquisitions antérieurement faites, sauf la cause unique sans laquelle elles ne l'auraient pas été. En dehors de cette cause, ils ont regardé de fort près la nature, et connaissent plusieurs des lois qui règlent, équilibrent et distribuent ses forces. Etant données les conditions où ces forces se produisent, imiter ces conditions, discipliner ces forces et les appliquer à un but donné, telle est la théorie, parfaitement juste. Mais celles qui agissent sur l'homme, l'homme tout entier, ne sont pas, selon eux, d'une nature différente de celles qu'ils ont observées dans les expériences du laboratoire, (i) Cette espèce de chimie sociale, de loi d'attraction ou d'affinité appliquée à des êtres humains pour en faire des agrégats symétriques à la manière des corps bruts, a d'abord été mise en honneur vers le commencement de ce siècle, sous le nom de phalanstère. Fourier l'avait inaugurée d'une façon par trop fantaisiste pour des savants sérieux, mais au fond c'est la même donnée. Pour tous les faiseurs de système dont le souci le plus pressant est de se passer de l'élément dit surnaturel, de
(i) Tout le monde sait à quelles conclusions absolument inverses est arrivé l'illustre M. le Play, en appliquant avec une bonne foi presque sans exemple la méthode d'observation rigoureuse et vraiment scientifique aux faits humains à l'étude desquels il a consacré sa vie.
Dieu, une société humaine n'est qu'une production scientifique un peu plus complexe que les autres. Si de temps à autre elle brise les récipients qui servent aux expériences, c'est uniquement parce que les dosages sont inexacts : un peu plus ou un peu moins d'azote, un peu plus ou un peu moins de carbone, et tout est dit. Trop de carbone fait les ivrognes, trop d'azote fait les extatiques, les stigmatisés, et toute cette bande de fous, de malades qu'on appelle des saints. D'aucuns même placent les hommes de génie dans la même catégorie. La sainteté, commençons par elle, est un état pathologique qui ne résisterait pas à un traitement rationnel qu'on nous promet et qu'on essaye déjà dans une certaine mesure en attendant mieux.
Je n'invente pas, et pour le prouver je transcris un passage du docteur Charbonnier, prononcé dans une séance de l'Académie de médecine en Belgique, et dont la publication a été votée à l'unanimité. Le sujet est celui-ci : maladies et facultés diverses des mystiques. De plus compétents ont relevé ce qu'il y avait d'inexact dans ce discours, relativement à la personne (Louise Latau) qui en était particulièrement l'objet. Je n'en retiens que les considérations générales, recueillies dans la Revue sciejitifique (i) : « Ce qu'on appelle l'insondable, l'incompréhensible, est justement le produit des cerveaux malades, qui ne redoutent ni les contradictions ni les erreurs volontaires, pour embrasser une opinion par esprit de parti, et faire jouer à ces maladies le rôle d'étaîiçons pour soutenir un édifice religieux qui menace ruine de toutes parts. )> Le rédacteur de la Revue ajoute : (( Selon M. Charbonnier, la science ne tardera pas à éta-
(i) i3 novembre 1875, p. 408.
blir, sur des données certaines, que l'organisation s'est modifiée chez les extatiques et que leurs actes ne doivent pas plus nous surprendre que ceux du deliriiim tremens. Il veut que le mystère soit enlevé des préoccupations des médecins, et qu'il ne s'en trouve plus un seul pour délivrer^ au nom de son ignorance, un certificat de surnaturel. » Il ajoute un peu plus loin: « Peut-être le cadre nostalgique va-t-il s'enrichir d'une nouvelle maladie dont tous les symptômes ont été décrits avec la plus grande lucidité, et qui prendra rang à côté de l'alcoolisme sous le nom d'azotation. » Gomme je le disais tout à l'heure, le génie lui-même a été considéré par quelques pathologistes comme un état morbide du cerveau. A leur point de vue, rien n'est mieux motivé que cette hypothèse, car le génie a toujours par quelque côté des accointances suspectes avec le surnaturel, ce qui n'est pas naturel. Heureusement cette maladie est ra7^e et essentiellement peu contagieuse; le diagnostic même n'en peut être fait avec quelque sûreté qu'après la mort du sujet. Comme devant aboutira une méthode curative, la thèse est donc plus que contestable, mais elle paraît douée de vertus préventives indiscutables, vis-à-vis de ceux qui la soutiennent, (i)
(i) J'étais assez perplexe pour savoir à quel nom d'auteur il fallait rattacher ce beau système, lorsque, dans un discours de M. Caro à la séance solennelle de l'Institut, le 26 novembre 1877, je trouvai les renseignements complets que voici. Après avoir accordé une part d'éloge et de regret à la mémoire de son savant et honorable confrère, M. Lelut, mort depuis peu, l'orateur ajoute excellemment: « Aliéniste, philosophe, il s'est occupé non sans quelque esprit de système, de recherches curieuses sur les analogies delà folie et delà raison... M. Lelut préparait ainsi les esprits au système qui a paru de nos jours, d'après lequel les inspirations qui nous paraissent les plus sublimes pourraient bien n'être qu'une forme d'excitation cérébrale, et le génie une névrose ; et cependant, malgré l'horreur de ces révélations médicales, M. Lelut et ses successeurs n'ont pu encore nous dégoûter du génie, tant est grande la force des préjugés... »
En résumé, excepté la science^ la science par excellence, prise dans le sens où elle nous est donnée par cette appellation générale, c'est-à-dire excepté la recherche et la connaissance des phénomènes matériels, rien ne vaut la peine d'être étudié, puisque les phénomènes du monde moral ne sont pas d'une nature essentiellement différente. C'est pour avoir m.éconnu cette vérité que tant de problèmes, restés jusqu'ici insolubles, ne tarderont pas à être résolus le plus heureusement et le plus naturellement du monde. Ce que rêvent les modernes alchimistes qui, en dehors de ce but cherché, ne laissent pas comme leurs devanciers de faire des découvertes précieuses, ce n'est pas la pierre philosophale pour changer tout en or, mais une machine assez perfectionnée pour résoudre tous les problèmes de gouvernement, d'industrie, d'art, de conditions économiques, de religion, cela va sans dire, de tout ce qui, en un mot, s'est opposé au bien-être des nations depuis le commencement du monde. Il n'y aura plus qu'à tourner quelque chose pour que tout marche bien : affaire de combustible et de rouage. Une fois le tout bien ajusté, c'est comme une machine où l'on met la matière première, du bois brut, par exemple. Il reparaît trituré, broyé, passe à l'état de papier, reçoit l'impression des clichés qui l'attendent, et sort à Tétat de livre parfait. Voilà le modèle attendu de la machine d'Etat à tout faire. Mettez-y de la pâte humaine, bieji broyée, bien assouplie, et tournez la manivelle. C'est merveilleux, il en sort des magistrats, des avocats, des soldats, des agriculteurs, des commerçants, des politiques. C'est admirable et va tout seul, pourvu que le bon Dieu ne s'en mêle pas. Chacun admire jusqu'à ce que tout saute en l'air. Ce n'est rien ; affaire de dosage et rouage toujours, on va recommencer
avec un perfectionnement de pius. A chaque explosion, on peut être sûr que la perfection approche ; et penser que tant de siècles se sont écoulés avant cette découverte, aussi ne vaut-il la peine de vivre qu'à partir de son avènement. Seulement, tout est à craindre tant qu'il reste un seul homme qui croit en Dieu et cherche à y faire croire ses semblables, il n'y a vraiment pas d'autre obstacle ni d'autre ennemi. Le dernier et suprême perfectionnement de ce mécanisme, de conquête toute moderne et scientifique, doit être l'anéantissement du dernier de ces hommes.