LES AMOUREUX DE L'IDÉAL
Explication des deux phénomènes qui consistent, l'un à tout sacrifier à la symétrie, l'autre à rechercher à tout prix la nouveauté. Double et légitime tendance de l'esprit humain, à pénétrer les lois de l'absolu en raison des applications et des preuves nouvelles qui lui en sont révélées par l'infinie variété des œuvres de Dieu.
Après nous être rendu compte des désordres qu'entraîne la confusion de l'idée d'ordre avec celle de symétrie, rendue plus frappante encore par la prétention de toujours innover, il reste à examiner quelle est la cause réelle de deux phénomènes si dissemblables. Gomment allier tour à tour ou simultanément, et avec le même excès, la recherche exclusive de la symétrie et le besoin impérieux de la nouveauté. L'explication de ces deux tendances si opposées au premier abord nous est four-
nie par la constitution même de notre âme, si on peut s'exprimer ainsi. L'âme ne peut pas ne pas sentir un double et irrésistible besoin, celui de l'obéissance à une règle, à une loi, celui de connaître, de découvrir au delà de ce que nous connaissons déjà. Les manifestations erronées, les efforts dévoyés qui viennent d'être passés en revue sont donc, comme toutes les erreurs, Tindice d'une vérité voilée ou travestie. Tâchons de lui rendre sa véritable physionomie.
En examinant cette première vérité, que rien n'est beau en dehors de l'ordre et de la loi, il est bon de citer ces paroles remarquables de de Maistre : « Dieu nous a donné le nombre, et c'est par le nombre que l'homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts, les sciences, la parole, et par conséquent l'intelligence. Ramenez-le, avec lui apparaissent ses deux filles : l'harmonie et la beauté. L'intelligence, comme la beauté, se plaît à se contempler; or, le miroir de l'intelligence, c'est le nombre. De là vient le goût que nous avons tous pour la symétrie, car tout être intelligent aime à placer et à reconnaître de tous côtés son signe qui est l'ordre. » N'en déplaise au grand penseur et au grand écrivain, il tombe lui-même dans cette confusion de l'ordre avec la symétrie. Dieu, Têtre intelligent par excellence, a établi l'ordre; mais il n'a pas établi la symétrie. La symétrie est pour nous une traduction de l'ordre, encore une fois; mais elle n'est pas l'ordre lui-même, qui peut exister et qui existe partout dans l'œuvre de Dieu, sans elle. Bien plus, cette symétrie n'existe nulle part, et l'étude des phénomènes où le nombre joue le plus grand rôle, nous les montre échappant toujours par quelque côté à cette idée d^exactitude mathématique et idéale telle que nous nous la figurons, soit dans les nombres, soit dans
leurs rapports géométriques (i). La nature, disait-on autrefois, a horreur du vide. Que ce soit vrai, que ce vide soit rempli d'iiydrogène à une température si basse que nul mouvement du corps en marche ne peut en être ralenti, je l'ignore ; mais ce qui est certain, c'est que l'horreur problématique que la nature a pour le vide n'est rien en comparaison de l'horreur très prouvée qu'elle a pour la monotonie et l'uniformité; non pas malgré ses lois immuables, mais grâce à elles, en qui réside le principe fécond, jamais épuisé, jamais arrêté, dont nous aurons à montrer l'application ailleurs. Depuis la première aurore jusqu'à celle de ce matin, nulle part, sur aucun point du globe et à aucun moment de la durée, ïl n'y en eut deux semblables. Les terrains, les ciels de jour et de nuit, les océans, aux moments et aux lieux où ils se ressemblent le plus, ne sont jamais identiques (2). Personne n'ignore que les plantes, les animaux, non seulement se divisent en une infinité d'espèces, de genres, sous-genres, groupes, familles diverses ; mais qu'il n'y a pas deux individus, ni deux parties du même individu qui soient absolument semblables. Cela est vrai, non seulement pour l'apparence que notre œil peut saisir, mais pour les tissus externes et internes les plus délicats, les plus impalpables que la micrographie nous révèle. Toutefois, remarquons bien ceci, c'est que la variété s'accroît en raison même de la perfection des organismes, de la liberté d'action qui se développe avec eux et par eux, de
(1) Les Arabes expriment cette idée à leur manière. Jamais deux minarets de leurs mosquées ne sont semblables, parce que, disent-ils, jamais Dieu n'a fait deux objets semblables.
(2) Pour qui sait voir, les formes et colorations de la nature qui paraissent le plus semblables par leur manque d'individualité, diffèrent entre elles par leur manière de n'en avoir pas.
la faculté plus précieuse de modifier les milieux où ils naissent, et même d'en changer. Nous touchons là de très près un phénomène qui s'applique partout avec la rigueur d'une loi qu'on pourrait formuler ainsi : la variété des êtres est en raison directe de leur activité. Plus ils sont passifs, plus leur construction se restreint aux formes élémentaires, c'est-à-dire aux courbes et aux droites géométriques. Ce sont celles que nous présentent les corps inorganiques, et que leur mode d'accroissement ne modifie pas. Il n'y a pas croissance dans le sens réel du mot, qui implique l'idée de développement de ce qui était en puissance en même temps que d'une transformation relative et d'une amplification de volume; il y a juxtaposition, agrégats imposés par les lois d'affinité et de pesanteur. Les cristaux se superposent aux cristaux, conservant, selon It^ur nature, leur forme rigoureuse et le nombre déterminé de leurs angles. Cette rigueur mathématique se découvre jusque dans les ramifications innombrables de ces fougères délicates et transparentes'dont une nuit d'hiver décore les vitres de nos appartements : leur variété fantaisiste n'est qu'apparente, et bien qu'elles offrent cet aspect arborescent commun à tous les êtres immobiles qui se développent dans le milieu qui les nourrit, cette variété, quand on l'examine de près, tombe bien vite dans la monotonie commune à tous les êtres inorganiques. Il faut remarquer cependant que même dans cet ordre de formes géométriques, la beauté est loin d'être absente. Bien plus, pour les esprits enfants et am.oureux de féeries, les bois couverts de givre où le soleil allume mille étincelles paraissent plus beaux que lorsqu'ils sont parés de leur feuillage.
A considérer une persistance aussi marquée des formes
géométriques dans les êtres privés d'une vie propre, ou atteignant seulement les degrés les plus rudimentaires de la vie, ne peut-on pas y découvrir un indice révélateur de la forme tant cherchée de l'atome indivisible? Après un si grand nombre de suppositions hasardeuses, une de plus ne peut faire scandale. Dès l'instant qu'on formule l'idée d'atome, il faut, si petite que soit son étendue, qu'elle revête une forme, et cette forme sera forcément sphéroïdale droite ou triangulaire. Qui empêche de supposer que ces éléments nécessaires de toutes les formes, constituent trois sortes d'atomes, qui, par leur mode d'agrégation suffisent à manifester toutes les formes des corps et toutes les réfractions de la lumière, depuis le plus simple jusqu^au plus composé ? Mais s'il n'y a pas identité de forme dans les atomes, peut-il y avoir identité de substance ? Ou bien cette substance, une dans son essence, triple dans son mode d'être, serat-elle douée de virtualités initiales en rapport avec la forme revêtue. Ont-elles dans ce cas-là la puissance de produire des organismes, par conséquent le phénomène incompréhensible de la vie, n'est-ce pas les métamorphoser en un nombre infini de véritables entités ; ou bien, comme nous le croyons avec les spiritualistes, la vie n'est-elle qu'une délégation du mouvement communiqué par le moteur premier, le générateur suprême, à cette matière inexplicable dont l'unité de substance affirmée par la raison échappe à l'analyse. Dans ce sens, la définition la plus caractéristique de la vie est bien celle qu'en a donnée Claude Bernard, puisqu'il la définit une action directrice.
Gardons-nous de nous arrêter plus longtemps à ces questions au-dessus de notre compétence et qui, bien que se rattachant profondément à notre sujet, sont en
dehors du cadre d'investigations, déjà assez étendu, qui est le nôtre propre. Qu'il suffise de constater d'une manière irréfragable que, dès les premières apparitions de la vie, depuis les organismes rudimentaires des cryptogames et des zoophytes, jusqu'à son expansion la plus ample dans les grands végétaux et les grands vertébrés, la série des formes parcourues va se multipliant et s'enrichissant d'une manière indéfinie et en proportion de son mouvement ascensionnel dans l'échelle des êtres.
La seconde tendance, que relativement à la première nous avons appelée une antinomie, correspond à un besoin et un attribut de notre nature, non moins intimes et non moins légitimes. Qu'est-ce, en effet, que cette inquiétude, cette fièvre de recherches, d'inventions, cette soif insatiable de nouveauté. Nous en avons constaté les preuves superficielles, étranges et ridicules. Ces preuves, cependant, n'en témoignent pas moins, à leur manière, d'un besoin profond, indélébile de l'âme humaine. Ce besoin, éternel honneur et éternel tourment, on l'a dit bien des fois et dans toutes les langues, n'est autre que celui de voir au delà et encore après au delà de ce qui est déjà vu : il n'est autre que celui de l'infini. Il semble, qu'enfermés malgré nous dans une demeure obscure et bornée, nous ne pouvons prendre notre parti du peu de temps et d'espace qui nous sont accordés, du peu de lumière qui nous arrive. Nous ne pouvons nous lasser d'élargir ou de multiplier les ouvertures qui lui livrent passage et par où nos regards plongent avec ravissement sur un des points jusque-là cachés de ce monde mystérieux au milieu duquel nous flottons suspendus ; nous sentons, par le peu qui nous est dévoilé, quelle est l'immensité et le nombre de celles qui nous échappent. Plus insatiables à mesure que nous connaissons davantage,
et nous fiant à notre instinct de l'infini pour le savoir inépuisable et plus grand que nos désirs, nous attendons toujours qu'une portion nouvelle de l'obscure paroi cède et s'ouvre sous l'effort d'un génie nouveau. Parfois le spectacle qui se présente diffère trop au gré de quelques-uns de celui qu'ils attendaient; ils lui tournent le dos et s'obstinent à ne le point admirer. Souvent même ils se liguent pour qu'il ne soit pas admiré par d'autres et tâchent d'aveugler la voie par où la nouvelle clarté pénètre. Vains efforts, tôt ou tard elle arrive toujours, et peu d'années se sont écoulées, qu'on se demande comment et pourquoi il put se trouver quelqu'un pour lui faire obstacle. C'est là l'histoire de toutes les conquêtes de Thomme sur l'inconnu; mais quels que soient la largeur, le nombre de ces trouées par où il se précipite pour voir mieux et plus loin, quelque noble et légitime joie qu'il éprouve, le nombre des points connus, lumineux et visibles, ne sert qu'à faire sentir davantage le nombre de ceux qui ne le sont pas. On peut en cela les comparer aux étoiles du firmament : à mesure que la science les multiplie, les compte, les nomme, elle ne fait qu'agrandir l'immensité sans nom du vide qui les sépare.
De quel côté se trouve la notion des véritables règles ou lois. Le monde de l'initiative et de la liberté. Comparaison entre les artistes et les saints. Analogie du but, diversité des moyens. Quelques exemples. Saint François d'Assise cantique au Soleil. Sainte Catherine de Sienne. Les réactions de la bassesse contre l'élévation morale. Des rapports proportionnels entre l'admiration et son objet.
C'est aux antipodes de ce monde mécanique dont l'usine est le dernier terme de perfection que se forment et se rencontrent ces grandes âmes chez lesquelles ressort de la manière la plus énergique, ce double caractère d'obéissance à la loi, de l'amour, de la recherche de l'infini. C'est avec ce caractère tranché et jamais en dehors de lui que se réalise le type humain le plus complet, le plus beau, le plus puissant, le plus libre, en un mot le plus vivant. L'homme ainsi fait loin de chasser Dieu du gouvernement de ce monde, le considère comme auteur comme inspirateur , comme but suprême de toute beauté, de toute bonté, de toute vérité, comme la base sur laquelle l'univers repose. Il sait qu'à l'exemple de tous les êtres de la création, il lui doit obéissance, mais il se sent, il se sait séparé de ceux qui au lieu de conscience ont l'instinct et qui par conséquent sont fatals , infaillibles et irresponsables. Les animaux les plantes les minéraux ne peuvent pas se tromper ne peuve nt pas se soustraire à leurs lois bien qu'ils les ignorent. Lui les connaît et il a l'étrange pouvoir de ne pas leur obéir. Mieux il les connaît , mieux il
leur obéit, plus ses actes sont libres, spontanés féconds, multiples, plus il devient lui-même participant dans une certaine mesure à la puissance créatrice. Sans appuyer davantage pour le moment sur cette dernière prérogative, ne laissons pas de faire ressortir cette vérité indéniable, c'est que les plus grands, les plus beaux faits de l'histoire, les plus belles, les plus grandes œuvres humaines ont pour point de départ la notion véritable des lois et des oeuvres divines, pour but la fidélité à les imiter et à les suivre. Lorsqu'on répète cette phrase si connue que les hommes de génie se mettent au-dessus des règles, on exprime une contre vérité, car ils sont au contraire les seuls à les connaître et à leur obéir, pendant que le vulgaire n'en comprend que quelques côtés rudimentaires et pour ainsi dire extérieurs. En effet, ces règles supérieures, ces lois profondes, même pour les grandes découvertes de la science, sont révélées par intuition pour ainsi dire par un a pr^iori. Celles de l'art sont dues à la même source, enfin tout ce qui montre à l'admiration des hommes un nouveau sujet d'enthousiasme vient de cette source inépuisable de l'infini dont quelque chose est communiqué à quelquesuns d'entre eux. C'est parmi ceux-là qu'il convient de mettre les poètes, les héros, les grands penseurs, les saints, les artistes, tous ceux en un mot dont la vie s'élève audessus du monde des sensations pour contempler et réaliser le monde de l'esprit, ce monde d'acquisitions nouvelles, ce monde de liberté souveraine, de la plus grande du moins qu'il soit donné de connaître sur la terre. Il est permis de s'étonner de ce rapprochement inusité entre les saints et les artistes, rien n'est plus logique cependant tout en accordant que si les points de rapport abondent, les divergences ne manquent pas, et que ce sont
jusqu'ici ces dernières qui ont frappé davantage. Il faut avouer qu'elles ont été entretenues à plaisir^ grâce à l'oubli de plusieurs siècles d'art glorieux et pur, grâce au système ancien déjà^ de faire de la perfection de l'art, de sa portée, de sa direction, quelque chose à part, sans lien ni solidarité nécessaire, avec la dose de vérité, de sincérité, de notions morales, qui partout ailleurs classent les esprits et les œuvres.
Au fond que cherche l'artiste, que cherche le saint ? Ils cherchent tous deux à connaître et à réaliser les lois de la perfection car tous deux sont amoureux de la beauté. Le premier la réalise en dehors de soi, le second en soi-même. Il est un artiste de la vie spirituelle. Il retouche sans cesse pour la réaliser à son plus haut point de perfection, cette statue intérieure dont parle Socrate. Ni l'un ni l'autre ne peuvent être satisfaits de leur œuvre, ils voient des taches et s'obstinent à vouloir les enlever, là où personne ne les peut découvrir. Ils sont insatiables car ils contemplent l'Idéal infini, et ils éprouvent à ne pouvoir l'atteindre, une déception, une noble souffrance à peine soupçonnées ailleurs. Au milieu de circonstances qui embarrassent ou annulent bien des courages, qui défient toutes les prévisions, cet être exceptionnel, étrange qu'on appelle un saint trouve des solutions impossibles à prévoir. Aux critiques, aux inquiétudes d'un bon sens vulgaire , il donne des réponses d'une raison supérieure et sereine. C'est ainsi que saint Vincent de Paul répond aux trembleurs qui lui reprochent de ne point donner le voile à ses filles de charité ; elles auront leurs vertus pour voile. Où a-t-il trouvé cela ? Qui le lui a dit ? Comment était-il sûr de ces vertus, pour prophétiser qu'à partir de ce moment où il comptait sur elles, elles ne le démen-
tiraient pas, qu'elles ne cesseraient de remplacer ce voile matériel si hardiment refusé, par un voile, une atmosphère de respect que les plus exercés au sacrilège n'osent encore braver.
Afin de rappeler le désintéressement des richesses à ceux qui ayant le devoir de prêcher d'exemple oubliaient trop de le donner, saint François d'Assise trouve un trait d'éloquence qui ne sera jamais dépassé, il épouse lui-même la pauvreté. Ce grand pauvre, ce grand déclassé volontaire est aussi poète, et il l'est à ce point, qu'il s'imagine que la poésie fille de Dieu, doit maîtriser les passions humaines ; il fait plus que se l'imaginer, il le prouve, Peu de jours après avoir composé son cantique du Soleil (i) qu'il avait ordonné à ses frères d'apprendre par cœur et de réciter chaque jour, une grande dispute s'élève entre l'évêque d'Assise et les magistrats
(i) Voici ce cantique dont la traduction ainsi que le récit de la dispute entre l'évêque et les magistrats d'Assise, sont empruntés à l'admirable volume d'Ozanam : Les poètes franciscains d'Italie au xiii» siècle.
« Très haut, très puissant et bon Seigneur, à vous appartiennent les louanges, la gloire et toute bénédiction. On ne les doit qu'à vous, et nul homme n'est digne de vous nommer.
« Loué soit Dieu mon Seigneur, à cause de toutes les créatures et singulièrement pour notre frère Messire le soleil, qui nous donne le jour et la lumière, il est beau et rayonnant d'une grande splendeur, et il rend témoignage de vous ô mon Dieu !
« Loué soyez-vous mon Seigneur, pour notre sœur la lune, et pour les étoiles. Vous les avez formées sous les cieux claires et belles.
« Loué soyez-vous mon Seigneur, pour mon frère le vent, pour l'air et le nuage, pour la sérénité et tous les temps quels qu'ils soient ! Car c'est par eux que vous soutenez toutes les créatures.
« Loué soit mon Seigneur, pour notre sœur l'eau, qui est très utile, humble précieuse et chaste.
« Loué soyez-vous mon Seigneur, pour notre frère le feu, par lui vous illuminez la nuit, il est beau et agréable à voir, il est indomptable et fort.
« Loué soit mon Seigneur, pour notre mère la terre, qui nous soutient, nous nourrit, et qui produit toutes sortes de fruits, de fleurs diaprées et des herbes ! »
de la cité. L'évêque fulmina l'interdit, les magistrats mirent le prélat hors la loi, et défendirent toute communication avec lui et les siens. Le saint, affligé d'une telle discorde, se plaignait de ne voir personne qui s'entremit pour rétablir la paix, il ajouta donc à son cantique le verset suivant:
<( Loué soyez-vous, mon Seigneur, à cause de ceux qui pardonnent pour l'amour de vous et qui soutiennent patiemment l'infirmité et la tribulation ! Heureux ceux qui persévèrent dans la paix, car c'est le Très-Haut qui les couronnera. »
Puis il ordonna que ses disciples iraient hardiment trouver les principaux de la ville, qu'ils les prieraient de se rendre devant l'évêque et qu'arrivés là, ils chanteraient à deux chœurs le verset nouveau ; les disciples obéirent et au chant de ces paroles, auxquelles Dieu semblait prêter une vertu secrète, les adversaires s'embrassèrent avec repentir et se demandèrent pardon.
Aimei Dieu et faites ce que vous voudre:{^ avait dit saint Augustin. Quelle adorable loi de grâce et de liberté. Le saint curé d'Ars retrouve cette pensée, commune, du reste, à toutes les âmes qui vivent à une certaine hauteur morale. L'exprimant sous une forme plus vive et plus hardie encore, il dit à son tour quatorze siècles plus tard : U71 bon chrétiejt ne songe ni au paradis 7ii à r enfer ^ il ne songe qu'à aimer Dieu. J'aime mieux être rencontrée sans manteau que sans charité, répondait sainte Catherine de Sienne à un religieux qui lui reprochait d'oser se montrer dans les rues sans le manteau de son ordre. D'un trait les formalistes sont mis à leur place. La sainte avait donné son manteau à un pauvre. Est-il possible de trouver une scène plus émouvante, plus inattendue que celle où cette grande
sainte prépare et assiste à la mort le jeune seigneur de Pérouse, Nicolas Tuddo, condamné à avoir la tête tranchée, pour avoir parlato contro il monte deriformatori, parlé contre la montagne des réformateurs ; et on dit le moyen âge arriéré, la Convention n'a fait que copier un épisode des troubles de la ville de Sienne. Catherine va visiter le condamné dans sa prison, elle apaise sa fierté, son désespoir et le rend de nouveau ami des hommes et de Dieu. D'où lui venait donc cette puissance et cette hardiesse ? « Il me fit promettre, racontet-elle elle-même, que je serais avec lui au moment suprême, je le promis et fis ainsi. De grand matin j'allai le trouver avant que la cloche sonnât, je le consolai et le réconfortai, puis, le conduisis à la messe ou il reçut la sainte Communion qu'il ne reçut plus depuis. Il craignait, en arrivant au lieu du supplice, d'éprouver quelque faiblesse devant la mort, et il me disait : Sta meco, 7îon mi abbandonare^ e cosi non staro altf^o che beîte^ et muoio contento, e teneva il capo suo in sut petto mio. Ah ! ces paroles sont si belles, si touchantes, qu'on peut bien les répéter en deux langues : Reste avec moi et ne m'abandonne pas, ainsi je ne pourrai être que bien et je meurs content, et il tenait sa tête appuyée sur ma poitrine. Je lui promis de l'attendre au lieu du supplice et la tristesse de son visage se changea en joie. D'où me vient dit-il, tant de grâce, que la douceur de mon âme, que Catherine m'assiste à ma dernière heure ? J'irai content et fort et il me paraîtra mille ans avant que tu viennes. Il vint comme un doux agneau et .m'apercevant au milieu de la multitude rassemblée en ce lieu, il se prit à sourire et voulut que je lui fisse le signe de la croix. Je le lui fis en disant : voilà mon doux frère le moment des noces éternelles, tu vas entrer dans la vie qui ne finit plus.
Il s'agenouilla paisiblement, je découvris son col. Il disait : Jésus ! Catherine ! puis je reçus sa tête dans mes mains. Je lui fermai les yeux et vis son âme s'envoler au séjour de l'éternel repos, je la vis accueillit bénignement^ là où les haines sont éteintes et où l'amour seul réjouit les âmes. »
Personne ne me désapprouvera, j'espère, d'avoir transcrit ce récit extraordinaire que j'abrège à regret. Cette fille d'un pauvre artisan exerce autour d'elle et loin d'elle une influence inexplicable; elle parle dans les assemblées, et n'est déplacée ni parmi les magistrats ni parmi les hommes de guerre, qui tous écoutent ses avis avec déférence et respect. Tout le monde connaît ses objurgations à Grégoire XI dans le but de le ramener d'Avignon à Rome. Elle fut pour la papauté, ce que Jeanne d'Arc a été pour la monarchie française. Après un nom pareil, après le nom de Jeanne d'Arc quel nom ajouter, car il réunit toutes les grandeurs, toutes les surprises de l'héroïsme et de la sainteté. On serait en droit de s'étonner que la consécration de cette gloire si pure ait été réclamée si tard, si l'on ne se souvenait d'un fait plus inexplicable encore, à savoir que la statue de l'héroïne n'a été érigée que longtemps après celle de son insulteur. Ajoutons que, si on n'en parle pas souvent, il ne faut pas croire que les âmes d'élite n'existent plus. Il en est toujours de par le monde, mais ceux dont le métier est de parler de tout ne parlent pas d'elles. La recherche du beau n'est interdite par aucun article du code civil, mais elle divise l'opinion, et les saints, ces êtres extraordinaires qui fuient non le jour mais le bruit, scandalisent et déconcertent la prudence bourgeoise ; celle-ci ne leur pardonne pas de trouver pour guérir les maux dont elle gémit, des remèdes ou des
ressources auxquels elle n'aurait jamais songé. Le saint est une pierre d'achoppement, non seulement pour ceux qui dans aucun cas ne veulent de lui, mais pour ceux qui, connaissant le principe en vertu duquel il agit, ne savent plus le reconnaître dès qu'il est appliqué, et sut eum non receperiint , On se moque de lui, on l'insulte, il n'y prend garde, et avec une sûreté de coup d'œil, d'invention et d'audace que rien ne lasse et ne déconcerte, il se dirige au milieu des marais insondables de la sottise et de la méchanceté humaines, sans douter, sans enfoncer et sans se salirc Par cela même qu'il tente ce qui n'avait pas été tenté avant lui, ou qui l'avait été d'une manière différente, il sert de cible aux sarcasmes les mieux empoisonnés. Les progrès de la chimie s'y emploient avec zèle comme nous l'avons vu. Par un phénomène inexplicable de paternité spirituelle, dont la fécondité et la durée persistantes portent à son paroxysme l'irritation de plusieurs, il crée des familles et milices dont l'abnégation et la force se révèlent sous des formes aussi multiples, aussi variées que les maux à guérir, que les ennemis à combattre. Il se sacrifie tout entier, lui et les siens, pour répandre l'instruction, pour civiliser les barbares et les sauvages, pour faire arriver le règne de la justice et de la paix, et resserrer par la charité, par l'amour, les liens sociaux toujours prêts à se disjoindre et à se rompre. Pendant que sa vie n'est qu'un acte d'entière abnégation, de dévouement réel et efficace, les inventeurs de théories creuses, les aveugles aux trois quarts volontaires et les inconscients recrutés partout sont les derniers à le comprendre parce qu'ils seraient les derniers à l'imiter. Qu'est-ce que cet homme remuant, disentils, qui dérange les habitudes reçues et qui trouble les consciences, parce que lui et les siens portent un
habit particulier, parce qu'ils se dérobent aux liens de la famille, ont-ils le droit de régenter la société, de lui prêcher les devoirs à remplir vis-à-vis des pauvres, des vieillards, des infirmes, des enfants trouvés, des prisonniers, des ignorants, des mineurs de tout rang qui doivent être secourus, soutenus et enseignés ? Ne savait-on pas assez tout cela ? Le mobile qui dirige leurs actes, leurs paroles, n'est pas celui qui paraît ; c'est une façon de se faire remarquer, c'est un but de secrète ambition, pour s'emparer des consciences et du pouvoir ensuite ; c'est ceci, c'est cela, ils supposent tout, excepté ce qui est, la soif de la vérité, de la justice, et la plus incompréhensible de toutes, la soif du sacrifice. Ils ajoutent, et ceci je l'ai entendu : il ne faut pas leur faire une violence trop ouverte, bien qu'ils les méritent toutes car ils sont hors la loi^ et le plus sûr moyen de les extirper n'est pas atteint par la violence : la Commune n'a pas eu tort dans l'intention, mais en massacrant ces hommes elle a manqué son but, car elle en a atteint tî^op peu et a rendu intéressants tous les autres. Il les faut supprimer par des lois prévoyantes qui les atteindront avec plus de lenteur, mais plus de sûreté. C'est un honnête bourgeois très propriétaire et très atteint dans nos derniers désastres, qui débitait cette intelligente et philanthropique argumentation que j'ai entendue de mes deux oreillçs, lorsque Paris fumait encore (i). Crétinisme et Jacobinisme à part, il est toujours difficile de rendre justice aux efforts qu'on ne fait pas soi-même, car ils font le procès à notre dureté, à notre incurie, et provoquent des comparaisons humiliantes dont l'égoïsme blessé se
(i) Nous passions en ce momeut devant le collège d'Albert-le-Grand, dont cette horrible et lâche Commune venait de massacrer les maîtres vénérés.
venge. Il a pour se faire représenter les voix innombrables des déclassés, des bornés, des trembleurs, des despotes, des myopes de tout rang et de toute origine.
Il n'y a pas loin de cette attitude et des motifs qui la déterminent, à celle qui s'observe ordinairement vis-àvis des hommes de génie, de tout ordre et de tout temps.
Si, dans sa manifestation la plus haute, celle de la sainteté, le génie a les luttes les plus acharnées à soutenir, ceux qu'il a visités sur toutes les voies que parcourt l'intelligence humaine, devenus célèbres ou restés obscurs, sont loin d'y échapper. Leur vie, à de rares exceptions près, n'est qu'un long martyre dont les péripéties douloureuses sont trop connues pour qu'il soit nécessaire de les rappeler. Chose étrange, l'auréole de gloire et de respect que plusieurs avaient obtenue de leurs contemporains est parfois reniée ou obscurcie par une ingrate postérité. Nous avons observé et taché d'expliquer les causes de cette éclipse posthume, de cette longue nuit ou l'astre opaque de la renaissance avait fait disparaître les plus grands génies du moyen âge. Leur pléiade lumineuse est loin d'être complètement délivrée de l'ombre. C'est pourquoi il ne faut pas se lasser de répéter : Ouvrez donc enfin les yeux, considérez sans parti pris de quel côté se rencontrent la chaleur et la lumière, de quel côté la jeunesse et la sève féconde. Grands écrivains, grands artistes, grands poètes, ne sont-ils pas tous de la famille de ces nobles âmes qu'ils ont immortalisées dans leurs œuvres? N'ontils pas tous puisé aux mêmes sources de vie. Ils s'appellent Dante, Giotto, Brunelleschi, Donatello, Ghiberti, Fiesole, Luca Signorelli... Et leur longue et glorieuse liste se termine historiquement par les noms de Raphaël et de Michel-Ange dont ils sont les précurseurs. Sans
parler de ces expressions célestes, et jusqu'alors inconnues, de ces vierges pures comme des lis, regardez-donc une bonne fois ces guerriers, ces patriciens, ces archanges couverts d'armures, ces martyrs vaillants, ces multitudes pittoresques, au maintien à la fois fier et naïf, aux costumes variés, aux traits de mœurs accentués, enlevés sur le vif ; ont-ils l'air plus sots et plus morts que nous ? Ne sentez-vous pas que les mains qui tracèrent cesmerveilles, pour avoir fait le signe de la croix ou déroulé un chapelet, étaient assez fortes pour manier l'épée ? Le trait partout déterminé, même dans les expressions les plus mystiques, les plus éthérées, n'a pas de compromis qui trahisse l'hésitation ou la faiblesse. Dans sa mâle et sculpturale énergie, il supporte le modelé plein, le relief le plus entier sans faiblir; guidant la lumière sans l'amoindrir, il plonge dans les ombres les plus denses sans s'y perdre, et soulève le tout d'un ressort si puissant, que ni le temps ni les comparaisons qu'il amène n'ont pu ni le briser ni le détendre. Comme on le voit, et c'est logique, ainsi que cela se passe vis-à-vis des saints, vis-à-vis des plus belles œuvres du genre humain, leurs qualités mêmes, par ce qu'elles ont de fondamental, de primesautier, de rare, choquent le plus grand nombre ou lui échappent. Elles ne sont pas assez châtiées ou plutôt assez châtrées pour lui, accoutumé qu'il est à un arrangement méthodique à des conventions autorisées, à des réglementations imposées. Il est étranger à cette intensité de vie, à cette direction ferme, pénétrante, à ce sursiim corda^ à ce besoin du beau, cette aspiration à l'idéal qui, pendant tant de siècles, faisaient le fond de l'art comme de la plupart des grands faits de l'histoire. En vain il se multipliait sous toutes les formes, nul ne savait se résigner à habiter une demeure, à trouver une
place où le beau n'eût laissé sa marque, où quelque chose du Ciel ne fût descendu.
Ils sont bien aussi de cette noble famille, plus proches parents encore des saints, et comme eux les inspirateurs des plus beaux chefs-d'œuvre de l'art, ces hommes qui en face des périls qui menacent leur patrie, se sacrifient sans hésiter pour les conjurer ou les vaincre. Les révélations soudaines si pleinement comprises, si résolument suivies, et qui comportent de si grands devoirs et de si grands sacrifices sont aussi du génie, c'est celui des héros. L'héroïsme est le génie dans les actes. Que les insanités sublimes qu'il inspire pour sauver les gens raisonnables s'appellent les Thermopyles ou le siège d'Orléans, c'est tout un. Que dans un élan de l'âme soulevée par la passion, l'enthousiasme du devoir, il s'écrie : A moi, Auvergne^ ce sont les ennemis^ ou mourons p ouï" notre roi Marie-Thérèse y c'est toujours lui. Il se sent plus fort que la tempête, que l'onde et que la flamme; il affronte avec les six notables de Calais la vengeance d'un vainqueur implacable; il arrache les trésors du Louvre à la démence populaire, plus implacable encore : toujours et partout, il agit par un mode d'intuition, d'impulsion qui ne se démontre pas, mais qui lui est propre, et qui, tôt ou tard, entoure d'une auréole de gloire et de vénération ceux qui l'ont suivie.
Il est difficile, au moment où nous écrivons, d'échapper à certaines réflexions mélancoliques sur la fécondité ou la stérilité de certaines époques à produire des hommes de génie. Mon Dieu, donnez-nous des saints ! s'écriait l'immortel Lacordaire avec un inoubliable accent. Que ne demanderait-il pas aujourd'hui, et que ne pourrionsnous pas demander avec lui, que personne n'a remplacé pas plus que tous les grands esprits ses contemporains?
Sans chercher les causes profondes qui tarissent les sources du génie, car ces causes existent, puisque le hasard n'a aucun rôle ni là ni ailleurs, contentons-nous de remarquer que la faculté de produire le beau et le bien s'exalte ou s'atrophie en proportion de la dose, de la qualité d'admiration et d'amour qu'elle pourra rencontrer.
En parlant de cette admiration et de cet amour, il se produit une question incidente, mais qui offre assez d'intérêt pour en dire quelques mots : une chose médiocre, aimée et admirée, le cas est fréquent, peutelle l'être autant qu'un chef-d'œuvre ? Non , certes ! En se rappelant ses impressions, ses admirations d'enfance, dont il faut tenir compte toujours, et en les comparant à celles de l'homme fait, on peut juger sans sortir de soi-même. S'}^ connaître trop pour admirer beaucoup est une de ces locutions proverbiales de la plus insigne fausseté. Celui qui sait, qui comprend, est celui qui admire le plus ; seulement il n'admire pas les mêmes choses que celui qui ne sait pas et ne comprend pas. Il arrive souvent que ce dernier admire tout ; alors, en réalité, il n'admire rien. Non, l'état d'esprit de celui qui s'extasie devant une œuvre inférieure n'est pas le même que chez celui qui, en vraie connaissance de cause, du moins autant que cela peut être, s'extasie devant un chef-d'œuvre. Je ne tiens pas compte des paroles au moyen desquelles Tun et l'autre rendent compte de leur émotion, paroles pénétrables surtout par l'accent, je ne tiens compte que du phénomène psychologique en lui-même. Sans contredit, il est de même nature dans les deux cas, mais superficiel chez l'un, profond, intime chez l'autre. La sotte histoire, racontée par je ne sais quel humoriste anglais, à propos de la tête à perruque admi-
rée par un sauvage ou un noir peu lettré, de la même façon et dans les mêmes termes qu'on les peut observer chez un amateur très civilisé, ne prouve qu'une chose ; cette chose, la voici : c'est que le plus souvent ceux qui parlent ou écrivent sur ces matières n'en comprennent pas beaucoup plus que le nègre ou le sauvage, avec l'assurance en plus et la naïveté en moins. Non, mille fois, être en communication avec une statue de Phidias^ un chant de Virgile ou du Dante, le Parthénon, Notre- Dame de Paris avec Vandante du quintette en sol mineur de Mozart, ou celui de la symphonie en ut mineur de Beethoven, la dispute du Saint-Sacrement de Raphaël, le Moïse de Michel-Ange, une scène de Corneille, ou bien être en communication avec un pastiche classique, un chant du Lutrin, avec le Panthéon parisien, ou Notre- Dame de Lorette, le postillon de Longjumeau, un trumeau de Boucher, une nymphe de Glodion, une tragédie de Voltaire, ne se passe pas de la même façon dans notre esprit. Rien de comparable ni en hauteur ni en largeur ni en profondeur. Les vrais amoureux du beau savent ces choses, mais ils ne les peuvent dire devant tout le monde, car ils passeraient souvent pour parler une langue étran gère, Aussi se cherchent-ils et se reconnaissent-ils entre eux, heureux de pouvoir se comprendre et admirer ensemble. Est-ce leur faute s'ils sont si peu et si différents du grand nombre. Il y a dans les Ecritures sacrées un mot qui pourrait être employé à ce propos, tant il exprime heureusement cette séparation aussi tranchée dans le fond que peu apparente à la surface. On y lit souvent ces paroles. Ces joies et ces douleurs ne sont pas de celles que le monde peut comprendre. Le Christ l'a dit lui-même, le monde ne saurait comprendre ces choses ; il caractérisait ainsi, en même temps que certaines infir-
mités de l'esprit et du cœur, certaines conditions sociales pour lesquelles reste inaccessible ou voilé tout un ordre de conceptions dans ce qu'elles ont d'intime, de rare, de touchant, de révélateur, de désintéressé, de passionné, de divin. Que celui donc qui n'est pas du monde et qui sait ces choses se garde de discuter avec ceux qui sont du monde et qui ne les savent pas. Là où il sera transporté, ils le trouveront étrange ; là où il sera ému, risible. Très risible en effet, pour eux, M. Ingres qui verse des larmes, comme j'en ai été témoin, en contemplant les fresques de Raphaël et en jouant Mozart; très risible le saint curé d'Ars se plaignant avec sanglots de ce que son temps est absorbé pour travailler au salut des autres, et qu'il ne lui en reste plus à lui, le plus grand des pécheurs, pour travailler à se convertir lui-même ; très risibles ceux que les hontes ou les revers de leur patrie brûlent comme un fer rouge ou blessent comme une épée ; très risibles ceux qui ne peuvent garder leur sang-froid quand ils voient confondre et mettre au même rang les plus adorables chefs-d'œuvre et les banalités les plus médiocres, quelquefois leur préférer ces dernières ; très risibles enfin tous ceux qu'exalte le moindre contact des questions vitales, des manifestations de tout ordre venues des régions les plus profondes de l'intelligence et du cœur et révélatrices de l'absolu. Les indifférents, les moqueurs, les insulteurs qui ne reconnaissent pas présentement, ce critérium de toutes choses, le reconnaîtront plus tard quand ils s'éveilleront dans l'autre vie, non moins métamorphosés que les morts ressuscités par le génie du grand florentin, non moins effarés devant le spectacle inattendu de ce monde invisible, le seul réel, le seul auquel ils n'avaient pas cru.
Résumé du livre 2. Le développement, la beauté et la variété des êtres sont en raison de leur obéissance aux lois propres de leur nature, et leur laideur est proportionnelle à leur désobéissance à ces mêmes lois. Connaissance supérieure de ces lois puisée à trois sources divines : l'héroïsme, l'inspiration, la grâce. La montagne mystérieuse.
Résumons les idées principales qui doivent ressortir de cette deuxième partie. Celle qui a été développée en premier lieu, un peu longuement peut-être, c'est que la nature est revêtue de beauté, autant qu'elle obéit sans intermédiaire sans cause troublante aux lois que Dieu lui a faites, lois qui, pour organiser la vie, pour exprimer l'ordre et la mesure, ne doivent être nullement confondues avec la symétrie , avec les abstractions du nombre et des figures géométriques. J'ajoute, lois que Dieu tient toujours dans sa main, loin d'être lié par elles, et dont la permanence n'est autre que la permanence de sa volonté active. Entre cette puissance immatérielle souveraine et cette nature matérielle et obéissante, se rencontre l'être qui participe des deux; et, privilège effrayant, unique sur cette terre, il a la double faculté de connaître sa loi et de pouvoir ne pas la suivre. Il n'est donc pas fatal et infaillible comme le minerai, comme la plante, comme l'animal qui obéissent directement à la volonté divine n'ayant pas la liberté de dévier puisqu'ils n'ont pas celle de choisir. L'homme qui, au contraire, connaît sa loi qui en est conscient
dans toute l'ampleur et la profondeur du mot, a le devoir de lui obéir. Mais, à ses risques et périls il accomplit ou n'accomplit pas ce devoir, il se décide en connaissance de cause, il mérite ou démérite, en un mot il est responsable, et il l'est dans la mesure exacte de ce qu'il comprend et de ce qu'il sait. Le degré de son développement est en raison directe de la connaissance qu'il a des lois divines et de son obéissance à les suivre. En dehors d'elles il ne peut que s'abaisser et s'asservir. Quand il lui arrive, et le cas est fréquent, de se lasser d'une responsabilité qui lui pèse, il confond l'égalité imposée par la violence avec la liberté dont il n'est plus digne, et il l'abdique au profit d'un groupe ou d'un seul individu qui pense pour lui et commande en maître absolu. Or, à ce moment où il parle le plus de liberté, où il s'imagine ne la pouvoir posséder plus entière, à ce moment même, il descend au rang des êtres fatals des êtres inférieurs, c'est-à-dire irresponsables. Ces êtres euxmêmes, avec leur beauté native, avec cette empreinte divine qu'ils reçoivent de la parfaite obéissance à leur loi propre, semblent lui faire un muet reproche. Trompé sur eux aussi bien que sur lui-même, méconnaissant la nature et la limite de ses droits sur elle, il dévaste et enlaidit à plaisir. On sent que dans cet abus de pouvoir, la question du beau n'est pas seule en jeu, quoiqu'elle soit en saillie la première ; si on en doute, un coup d'œil jeté sur de vastes contrées jadis riantes, fertiles et peuplées, aujourd'hui désolées, arides et désertes, nous convainc aisément que le peuple prévaricateur qui leur imposa jadis son joug égoïste et imprévoyant, a fini par en subir lui-même le contre-coup logique et inévitable. Quels que furent les accidents qui amenèrent pour lui la catastrophe finale, il a toujours commencé par se sui-
cider au moyen de divers procédés, dont le plus radicalement efficace est toujours, en tout et partout, la démence de l'égalité.
Plusieurs tableaux ont été présentés, dont les traits pris sur nature, marquent l'irrémédiable déchéance qui, sous l'empire de cette erreur fondamentale, fait irruption dans le monde des formes et des faits, après avoir passé par celui des idées. Ne laissons pas de remarquer d'autre part, que si l'union de la beauté morale et de la beauté physique, fait de l'homme l'être le plus parfait de la création à nous connue, leur désunion par un développement inharmonique, anormal, ou par voie d'atrophie, imprime à la face humaine un degré d'abaissement et de laideur que rien n'égale. Les formes les plus terribles, les plus osées, les plus fantastiques que nous montre la faune contemporaine ou fossile, ou que la micrographie nous révèle, ne sont que jeux d'enfants, comparées à ces stigmates du vice et du crime, au travers desquels l'œil épouvanté entrevoit et mesure l'abîme où une âme humaine est tombée. Voilà la laideur dans son intensité la plus cruelle, la plus irrémissible. Semblable à l'auréole noire que les anciens maîtres donnaient à Judas, elle assombrit sous une couronne de ténèbres la face des grands coupables, des maudits marqués au front du signe de Gain.
Ce qui caractérise la laideur proprement dite, est donc l'état anormal, la désobéissance à la loi. Rien n'est hideux, repoussant comme une mutilation ou une plaie. C'est dans la forme le désordre le plus criant et qui, avec raison, nous choque le plus. C'est au fond un sentiment exactement le même qui fait qu'un esprit sain dans un corps sain, mens sana in corpore sano, abhorre tout ce qui est laid et dans tous les ordres. L'expression
de laid est du reste souvent et très improprement employée, par mode de comparaison très arbitraire vis-à-vis d'une multitude d'êtres qui, dans l'économie de la création, occupent une place hiérarchique et une fonction voulue. Les racines d'un arbre n'ont pas la beauté de ses branches, aussi ne sont-elles pas faites pour être vues. Un crapaud n'a pas la beauté d'une colombe, aussi n'estil pas dans sa nature comme pour celle-ci de se montrer au grand jour. Mais, com.me celle-ci et aussi bien, il est ce qu'il doit être, là où il est pour les fonctions particulières qu'il est appelé à remplir, et dont l'utilité de premier ordre, longtemps méconnue, est maintenant appréciée. Il en est ainsi pour tous les êtres de la création, mais dans laquelle tous sont bien à leur place. De même que les formes les plus hideuses ou les plus effrayantes, ce qui n'est pas la même chose, en passant par la main d'un vrai artiste, sont revêtues d'un cachet de perfection et ennoblies par une intention voulue, de même le grand artiste Divin a imprimé à toutes ses œuvres le sceau d'une perfection et d'une beauté hiérarchiques en harmonie avec le lieu, l'époque et la fonction pour lesquels elles ont été faites. Nous constaterons un peu plus loin (i) que l'opinion des plus illustres savants sur un point qui touche de fort près celui qui nous occupe en ce moment et qui peut lui être aussi rationnellement appliquée, n'est point différente de celle qui vient d'être exprimée.
Le but et les limites de cet ouvrage ne permettent pas de s'étendre davantage sur ce redoutable problème de la présence du mal et du laid dans le monde. Sa dualité se résume et s'exprime dans un troisième terme, la Douleur.
(i) Chapitre xiv, p. 3i8.
Malgré la diversité des points de vue adoptés dans l'étude de ces questions ardues, cette trinité de malheur nous apparaît forcément comme la conséquence d'une déchéance primitive. Vis-à-vis d'elle comme vis-à-vis de celles qui l'ont suivie, la douleur ne peut être comprise que comme élément réparateur. C'est toute l'idée de la Rédemption.
En observant que les êtres restés fidèles à leur loi propre atteignent leur summum de beauté, d'expansion libre et variée, n'ayons garde d'oublier que la série des formes parcourues, bien qu'inépuisable, n'échappe pas au type primordial. Dans une forêt de chênes, pour ne citer qu'un exemple, pas un des individus qui la composent, le plus admirable, le plus réussi soit-il, ne sortira du type chêne ni pour s'élever ni pour descendre ; il lui a été dit comme à l'océan, comme à toute la nature : Non ibis ultra. Jamais cette parole n'a été dite à l'homme. Etre fini, il ne peut évidemment sortir de l'humanité, mais qui connaît ses limites lesquelles, tantôt par un côté, tantôt par un autre, reculent tous les jours? Sans doute le cercle où elles se meuvent ne s'élargira pas indéfiniment, mais jusqu'où ? Qui le sait ? Et en effet, lorsque l'àme immortelle par un privilège toujours chèrement payé, devient ce mens divinior qui l'élève si haut, la hardiesse à laisser loin d'elle les limites connues, à échapper aux règles antérieurement vénérées comme infranchissables, excite tour à tour la stupéfaction, l'enthousiasme et la colère. La puissance à s'assimiler les milieux, les modifier ou les créer, ne connaît plus d'obstacle, car la nature domptée lui obéit. Montagnes, déserts ou océans infranchissables, marbres ou langues rebelles, infirmités physiques et morales plus rebelles encore, tout cède à la volonté de ce vainqueur, se plie, se range
pour lui livrer passage, et consent à prendre une forme ou une voix pour répéter et servir sa pensée.
Enfin, on ne pourra remarquer assez que les âmes que l'idéal divin attire et pénètre, loin de se dépouiller de leur propre caractère, l'accentuent avec une incroyable énergie. Quel est le saint qui ressemble à un autre ? On croirait cependant qu'un même but, qu'une même discipline assez égale et assez stricte pour tous devrait les confondre dans une certaine uniformité. Point du tout, c'est l'inverse qui a lieu. Les saints et avec eux et par la même cause les hommes de génie, sont les plus grands originaux du monde, dans le sens noble et très rarement mérité de cette expression mal employée neuf fois sur dix (i); ils ont certainement un fonds commua de vertus, de qualités, de pensées, de savoir, sans lesquels rien de valable ne peut être, mais certaines de ces vertus, de ces qualités, sont inégalement prédominantes, et dans des rapports harmoniques qui varient entre elles à l'infini. Les manifestations de l'art, pour ne rappeler que celles-là, furent-elles jamais plus nombreuses, plus originales, plus richement variées que dans l'Egypte, la Grèce et l'Europe du moyen âge. Une impulsion unique cependant, les inspira tour à tour. Elles en reçoivent le cachet de l'unité et non de la monotonie qui est à l'extrême opposé. Reconnaissez là le signe distinctif de ceux qui cherchent le bien à sa source ; plus ils se rapprochent du centre divin, plus s'agrandit la part de circonférence que leur regard embrasse ; plus sûre, plus inépuisable est la force qu'ils empruntent pour rayonner en tout sens, s'avancer et
(i) On confond presque toujours la bizarrerie avec l'originalité. Rien n'est plus fréquent que l'une, rien n'est plus rare que l'autre. Il est vrai qu'une œuvre originale peut paraître bizarre à qui ne la comprend pas, et réciproquement, mais ce n'est pas la faute de Toeuvre.
marcher dans les directions ies plus multiples et les plus lointaines.
Qu'est-ce à dire, et quelle est donc cette force qui donne lieu à tout un ordre de phe'nomènes que les codes scientifiques n'expliquent pas, qu'ils recherchent peu, et qu'ils ne constatent qu'en les défigurant? De quelle étrange nature sont donc ces agents que nul réactif ne décompose, que ni cornue ni alambic ne recueillent, nul organe ne secrète ? Gomment ! Ils osent échapper à la puissance irrésistible de la méthode expérimentale et de l'analyse ? D'où vient cette particularité, que la connaissance des choses visibles, tangibles, soit aussi impuissante à les expliquer qu'à les reproduire? En dehors du carbone, de l'azote, de l'hydrogène et de l'oxygène, il y a donc d'autres éléments, d'autres combustibles pour alimenter ce foyer qui brûle dans une poitrine humaine, pour amplifier sa puissance motrice à ce point, de l'élever jusqu'à l'héroïsme, la sainteté, le génie ? Oui, il y a quelque chose qui, ailleurs et sans être bien défini, s'appelle force, attraction ou affinité, et qui, là, s'appelle l'amour; l'amour élargi, épuré jusqu'à l'oubli de soimême, jusqu'à la vision anticipée du monde surnaturel. C'est lui, c'est l'amour qui plonge dans les profondeurs de l'être, en découvre et en livre les trésors les plus intimes à l'entendement et à la volonté. Il en centuple la puissance les entraînant avec lui dans son élan, dans sa marche ascensionnelle à la recherche et à la possession de l'absolu.
La loi précédemment formulée : « La variété des êtres est en raison de leur activité, doit donc se compléter ainsi, l'activité est en raison de l'entendement et de la volonté que Tamour détermine et met en œuvre. La première condition de l'être est d'agir, autrement il n'est
pas. Là où il y a le plus d'être, il y a le plus d'action. L'amour n'est donc pas le repos en Dieu dans le sens de l'absorption, de la démission de toute initiative individuelle, comme l'ont compris à l'époque de leur décadence les religions de l'Orient, devenues, à des degrés divers, fatalistes et panthéistes. L'amour est l'action en Dieu comme l'a enseigné le Christ. D'un côté donc, une contemplation nuageuse, stérile, qui endort les facultés, enfante un spiritualisme tellement inerte qu'il se fait aider par des moulins à prières ; de l'autre, l'initiative confiante primesautière et hardie, avide de connaître ; la vie, en un mot, avec sa puissance expansive sous ses mille formes, avec la liberté et la responsabilité.
Je n'ignore pas ce qu'un pareil exposé présente d'insolite, de peu scientifique pour ceux à qui l'insondable, l'infini, l'absolu, le surnaturel ne sont rien autre que le produit de cerveaux malades. Quelle expression de dédain ces mots peuvent susciter, nous l'avons saisi tout à l'heure sur les lèvres savantes d'où ils ne peuvent sortir qu'à regret. Pour eux et pour tous ceux qui se respectent, semble-t-il, ils sont les synonymes, l'enveloppe creuse et vide d'une vieille et défunte chimère? Vieille, rien n'est plus vrai : elle a l'âge du genre humain ; défunte, pour quelques-uns seulement, chimère, toute la question est là: la réalité objective de cette chimère n'est pas plus difficile à prouver et à comprendre que celle du monde matériel à laquelle cependant croient fermement la plupart des contempteurs du monde moral et spirituel. Quant à la nature de l'influence, des modes d'être qui les caractérisent et sont nos seuls moyens d'investigation pour tous les deux, rien n'est moins chimérique. Car s'il y a un fait patent, c'est qu'à toutes les époques les hautes régions de l'esprit sont d'autant plus désertes,
les grands hommes, les grandes causes d'autant plus rares que la croyance au monde surnaturel est plus affaiblie et tient moins de place; et cela sans que la préoccupation des intérêts matériels, et la recherche du bien-être devenues dominantes, soient plus près d'atteindre le but exclusif qu'elles se proposent. Aussi, grands hommes et grandes œuvres ont été rangés dans une classe à part. Pour être l'honneur de notre espèce, ils n'en constituent pas moins, par ce fait, d'avoir eu des rapports coupables, tout au moins suspects avec le monde surnaturel, un phénomène fâcheux de psychologie pathologique, si on ose s'exprimer ainsi. Il n'y a pas que des savants ou des médecins qui soient acculés à cette explication. Quelque pauvre ou étrange qu'elle soit, n'est-elle pas en somme la seule qui reste aux hommes qui, à tout prix, veulent se passer de Dieu? C'est inutile de leur dire : mais expliquez-nous donc comment et d'où peut venir, en dehors de lui, la force^ cette force secrète innommée, directrice intelligente qui soutient et meut toutes choses. Gela nous est égal, répondent-ils, nous n'avons nul besoin de la reconnaître en elle-même, nous n'en attendons nul profit. N'est-ce point un labeur assez grand déjà, de découvrir, d'analyser parmi les phénomènes qu'elle produit ceux que nous pouvons atteindre ? Nous avons perdu l'habitude des stériles hypothèses, à commencerpar celle de Dieu d'où naissent toutes les autres, et comme l'a dit un de nous, nous n'en avons pas besoin. Ah ! vous n'en avez pas besoin ! Les plus grands d'entre vous l'éprouvèrent cependant, et nous, amoureux de l'idéal, de la beauté sous toutes ses formes et dans tous les temps, nous ne pouvons nous passer ni de l'hypothèse ni de la réalité. Vous n'osez pas répondre que vous pouvez fort bien vous
passer de nous, mais vous le pensez, car le sens du divin qui vous échappe est notre unique raison d'être. On ne voit pas du reste quel rôle ont à jouer les artistes, les poètes, les penseurs, les moralistes dans cette usine perfectionnée qui n'a que faire de l'art, de la poésie, de la métaphysique et de la morale. En un pareil milieu, il est logique de penser que ces poursuivants d'un vain fantôme sont atteints d'une affection morbide, analogue à celle des saints, et il ne Test pas moins qu'un état social qui se flatte de ne plus pouvoir les produire, se targue volontiers du droit de s'en passer.
Dans la crainte de trop appuyer sur une note sévère ou d'entrer dans les ardeurs de la polémique, je voudrais essayer de terminer ces lignes par une image qui le srésumerait, en les présentant sous un point de vue plus conforme à la nature de certains esprits. Ne peuton se figurer les amoureux de l'idéal, c'est-à-dire ceux que tourmente la soif de savoir, d'admirer et d'aimer, comme s'étant mis en route à la recherche de sources qui la doivent apaiser? Voyageurs en des latitudes inconnues, pèlerins de l'Idéal., ils marchent, observent, écoutent, s'arrêtent, puis recommencent à marcher ; ils rencontrent, chemin faisant, ceux qui les avaient devancés, et dont plusieurs dépassés deviennent retardaires à leur tour; beaucoup sont pris d'une lassitude telle, qu'ils s'asseyent sur le bord de la route, incapables de passer outre. Seuls, les plus vaillants, les plus tenaces vont de l'avant ; mais plus ou moins tôt, plus ou moins tard, tous s'arrêtent à un point a^^ delà duquel nulle voie ne se découvre. Que se passe-t-il donc? Il se passe ceci, c'est que le terre-plein cède la place à un vaste précipice. Les regards cherchent vainement à sonder sa profondeur, à travers les vapeurs qui flottent à sa surface, et
ondulent comme une mer aérienne jusqu'au bord opposé ; là s'élève une haute montagne aux flancs vastes, escarpés, où s'abritent des vallons, des bois, des sources nombreuses. La nature y apparaît dans toute la magnificence de sa virginale parure, qu'un soleil éclatant et les caresses d'une riche atmosphère ont, à l'envi, fait éclore. Chaque jour y voit naître une beauté nouvelle que nulle main étrangère ou sacrilège ne gouverne et ne défigure. Au pied des arbres dont les hauts piliers soutiennent les voûtes ombreuses, un rayon de lumière fait étinceler les eaux, ou resplendir d'un doux éclat l'émeraude des prés -, ce beau lieu réunit la grâce et la majesté des solitudes, et cependant il n'est pas désert. Mais le regard dont la portée est assez lointaine et assez haute pour apercevoir ceux qui le parcourent, s'étonne de ne point découvrir la voie par où ils ont pu pénétrer ; il les voit tantôt isolés, tantôt par groupes et toujours en petit nombre, qui gravissent d'un pas silencieux la montagne mystérieuse. A l'attitude de quelques-uns, on les croirait prêtant l'oreille à des concerts harmonieux; d'autres, à plusieurs reprises, s'inclinent vers la terre pour y cueillir des fleurs; d'autres semblent s'entretenir avec des êtres visibles seulement pour eux ; tous se retournent de temps en temps pour jeter un coup d'œil sur l'horizon lointain qu'ils ont abandonné, mais nul regret ne vient voiler l'enthousiasme que leurs traits respirent. Pas un n'hésite à reprendre la direction qu'il avait choisie, pas un ne ralentit sa marche sur ce sol peu foulé, et sur lequel ses pas ne laissent pas plus de trace qu'ils n'en ont rencontré. Plus ou moins en avant, à des distances inégales et par des côtés très divers, on les voit tous se diriger vers les derniers sommets. Ceuxci se montrent couronnés en même temps que voilés
d'un immense nuage, aux formes hardies et puissantes, aux contours énergiquement arrêtés et semblables à ceux où la foudre sommeille. Elle e'clate parfois, les de'chire, et dans leurs ouvertures béantes se précipite un monde de clartés : d'étage en étage, l'édifice entier s'illumine, et rétincelante ciselure de sa coupole ouverte, encadre le céleste azur. C'est alors que se révèle aux chercheurs hardis que l'enthousiasme soulève quelque chose des mystères cherchés, des visions rêvées.
Mais parmi ces poursuivants de l'idéal, pourquoi le plus grand nombre s'est-il arrêté devant l'abîme qui barrait le chemin , et si quelques-uns l'ont franchi, quelle force, quel guide les a soutenus et conduits, leur a pour ainsi dire donné des ailes ? Pour les hommes qui, dans un élan soudain, conçoivent et exécutent ces résolutions hardies, imprévues, dont le sacrifice d'euxmêmes est la condition et le salut d'autrui le but, cette force s'appelle l'héroïsme. Pour les hommes en qui éclate cet héroïsme très semblable, plus continu et plus large encore, qui n'est autre que la sainteté, cette force s'appelle la grâce. Pour les poètes, les artistes, les penseurs, cette force s'appelle l'inspiration, et ces trois dénominations se résument en une seule : le génie. Luimême résume et exprime la plus grande liberté et la plus grande puissance d'ici-bas, unies à la plus grande som.me de certitude. Grâce à lui, l'activité humaine rayonne dans les sens les plus divers, et découvre des trésors de grandeur morale et intellectuelle qu*on ne soupçonnait pas encore, et dont tous profitent. Quelque chose de divin, quelque chose de la raison absolue, s'est surajouté, pour ainsi dire, à la raison humaine, l'élargissant, l'illuminant à un moment donné, accroissant sa force de pénétration et fécondant ses facultés créatrices
au delà des limites que, sans secours exceptionnel, livrée à elle seule, elle ne saurait dépasser.
Au seuil de l'idéal où la course s'achève,
Dieu fait souffler en nous un vent qui nous enlève,
(De Laprade, Psyché, livre U.)