CHAPITRE XIV
Prologue. — L'arbre et l'oiseau. — Etude sur nature pour servir à une thèse d'art. — Caractères divers d'un paysage. — Fonds et premiers plans. — Harmonie des parties entre elles. — Une e'bauche de ciel. — Perplexité causée par les beaux modèles. — Un coucher de soleil.
Avant d'entrer dans le domaine de l'expérience, avant d'examiner d'un peu près avec quelle disposition d'esprit, après quelles phases successives, quelles études une œuvre d'art est réalisable, il est un ordre d'idées souvent voilées, que je voudrais mettre en relief et en lumière. Pour arriver à ce résultat sans trop recourir à la langue de la métaphysique, me serait-il permis,
contre toute habitude, en pareille matière, d'avoir recours à une manière d'apologue, dont le sens peut être aisément saisi? Dans ma pensée, qui est loin d'être celle d'un philosophe ou d'un écrivain de profession, ce moyen est propre à éclaircir d'avance, à préparer une argumentation sur la thèse si connue mais toujours débattue qui est celle-ci : la beauté comme la vérité, comme le bien, n'existent-ils que par le concept que nous en avons, où correspondent-ils à quelque chose en dehors de nous? Le type souverain auquel nous les comparons, est-il un être, une substance, une entité, où n'est-il qu'un mode particulier de notre esprit, un produit de notre cerveau, c'est-à-dire est-il purement subjectif?
Que le lecteur, sans se laisser effaroucher par ces derniers mots, un peu techniques, veuille bien écouter deux êtres qui, tout en ne les employant pas, examinent à leur manière et traitent à leur point de vue une question très semblable. Quoique ces êtres ne soient pas des hommes, nous leur supposerons, sans trop d'invraisemblance, la faculté de raisonner comme eux. Le premier qui va prendre la parole, est un arbre de haute futaie qui n'a encore atteint que la taille d'un arbrisseau. « Je sens bien, dit-il, une force qui m'attire en haut, plus près du soleil, mais plus je m'approche de lui, plus je m'éloigne de la terre, à laquelle je tiens par mes racines, à laquelle je demande ma nourriture. Je la trouve aussi dans V atmosphère, peut-être, mais si ce milieu n'est pas visible, le profit que j'en retire ne l'est guère plus, il m'est donc permis de douter qu'il me soit profitable de le rechercher. Pour un bien contestable, je m'exposerais à des périls certains, comme d'être brisé par le vent ou par la foudre. Elevons-nous donc le moins possible et restons près de terre. Fidèle à cette consigne, il
demeure rabougri, il jaunit des premiers lorsque l'hiver arrive, et va bientôt céder la place à moins raisonneur et mieux avisé que lui. Il est juste qu'un oiseau librepenseur aille se blottir sur un de ses rameaux flétris, pour y raisonner comme il suit : le ciel est gris (c'est une hirondelle qui fait ce monologue), les feuilles tombent et le froid commence à engourdir mes ailes. Quelque chose me dit bien qu'en me dirigeant là-bas au midi, je trouverai un climat chaud, la lumière et la verdure, mais qui me prouve que je ne suis pas trompée par ce quelque chose, il faut pour gagner ce pays aussi problématique que fortuné, traverser une immense nappe d'eau dont pas une goutte ne peut me désaltérer et sur laquelle je ne puis trouver un instant de repos; obligée de m'élever à une hauteur très grande, au-dessus de la région moyenne où je trouve ma nourriture, comment entretenir mes forces dont j'aurai cependant plus besoin que jamais? L'état présent est loin d'être parfait, je ne suis pas sûre d'en trouver un meilleur et puis en trouver un pire ; la prudence la plus élémentaire, la sage raison ennemie des aventures me conseillent de rester et je reste. Heureusement, l'arbre ni l'oiseau nont aiitajit de raison^ car ils mourraient, l'un de consomption, l'autre de froid : il ne leur vient pas le moindre doute sur le bien fondé, sur la réalité objective des pressentiments, des attractions qu'ils éprouvent tous les deux. Sève plus riche et plus active, provision plus ample d'air assimilable et de lumière, climat plus doux en des régions lointaines, toutes ces conditions ne pouvaient pas ne pas exister pour qux, puisqu'ils ne peuvejit exister sans elles^ et qu'ils sont^ quils existent. Et cet être si incomparablement supérieur, l'homme, par cela seul qu'il est homme, serait le jouet de ces attractions, de ces intui-
tions révélatrices, auxquelles il peut se soustraire, mais qu'il ne peut nier. Elles n'auraient d'autre but que de l'illusionner, de torturer sa vie, pour s'évanouir avec lui dans la mort! Elle lui crieraient au moment suprême, comme dernière insulte, comme dernier adieu : nous, le bien, le beau, le vrai, que pendant ton émigration terrestre tu prenais pour soutiens, pour inspirateurs, et pour guides, nous à qui tu as tout sacrifié, nous ne sommes que des fantômes de ton imagination, qu'un produit anormal de ton cerveau mal équilibré. Après avoir tant souffert de notre absence, nous avoir tant cherchés, tant aimés, au moment où tu crois nous saisir, nous nous rions de ta sotte crédulité, et disparaissons pour jamais !
Il était réservé à notre époque, paraît-il, d'évoquer en grand cet abominable cauchemar, ce supplice par excellence que le sombre moyen âge n'a pas connu, que le Dante n'aurait su deviner. C'est à elle qu'il était réservé de découvrir et de montrer avec orgueil, cette trahison suprême, au fond et au terme de ces cercles de malheur où les poignantes angoisses non plus du rêve mais de la vie réelle nous trament chaque jour. Dès l'instant que ce spectre s'est emparé des consciences humaines, son premier acte de présence est de souffler sur cette claire flamme de la poésie et de l'art pour l'éteindre dans les âmes, et le second est de leur fournir un enseignement complet pour leur apprendre à s'en passer.
Afin de faire diversion à ce tableau lugubre, et sans perdre de vue le moins du monde le but annoncé au commencement de ce chapitre, je veux à la manière des hommes de ma profession tenter une étude sur nature, et à son aide exprimer l'idée qui me l'a fait entreprendre. Quelque fantaisiste que soit le procédé, quelqu'imprévue que soit la route, pittoresque du reste, pour entrer à
plein dans la démonstration, commençons d'abord par sortir de la ville. A fuir les lieux trop habités, à s'éloigner des hommes, on gagne presque toujours, quand on veut se renseigner sur Dieu. Je ne suis pas le premier et ne serai pas le dernier à le dire; il n'en peut être autrement, aussi longtemps qu'ils s'obstineront à s'agglomérer par milliers et par millions, aux mêmes et rares places, souvent dans les plus mauvais climats, pour s'y disputer avec acharnement, un coin d'espace, une maigre portion d'air et de lumière pour y vivre plus mal et mourir plus tôt.
Pendant cette réflexion chagrine, trop motivée et non la dernière, nous voici presqu'en rase campagne grâce aux merveilles de cette activité humaine dont un des plus grands bienfaits est de pouvoir s'éloigner promptement des lieux où elle s'exerce le plus. Mettons pied à terre, et au bout de quelques pas une haie d'aubépines ou de pruneliers, va remplacer ces interminables murs qui créent en pleins champs, des rues plus tristes que dans l'intérieur des villes. Il faut bien il est vrai, se garantir des malfaiteurs que ces dernières façonnent en si grand nombre, et qu'elles ne nourrissent pas assez bien pour les empêcher de marauder aux alentours. Outre sa propre laideur, le vice en enfante une infinité d'autres, sous le prétexte très plausible de les combattre. Sans parler des prisons, des bagnes, des instruments de supplice, voyez ces affreux murs de clôture coûteux à entretenir, qui bornent la vue à l'intérieur et l'enlèvent au passant. A cause de quelques gredins, voilà une foule d'honnêtes gens privés de la plus licite des jouissances, celle de l'air et de l'espace; il n'en va pas autrement de la plupart des lois qui, pour protéger commencent toujours par blesser et faire payer. Le détriment causé par
— 3oo —
les vauriens à l'état actif est néfaste, mais restreint et passager ; celui qu'imposent les précautions pour s'en garantir, incessant et universel. De temps en temps le malfaiteur est puni pour le mal qu'il fait, les honnêtes gens le sont constamment pour celui qu'il pourrait faire. Et on parle de la prison préventive pour les accusés, que dire de la nôtre qui est à vie.
Laissons là ces appréciations dont la justesse aussi bien que l'inutilité n'échappent à personne ; voilà les murs qui cessent d'un côté du moins, et l'angle fuyant à l'ouest, nous livre l'espace; quel soulagement! l'espace quel qu'il soit est un bienfait. Pour le moment il ne nous livre rien de bien particulier, mais nous ne demandons pas plus. Nous avons devant nous tout simplement un pré, où sont épars des arbres fruitiers en plein vent-, plus loin un bouquet d'arbres plus serrés et d'un vert plus vif, nous fait soupçonner une mare ou une source : le tout s'achemine en pente insensible vers des collines que la culture n'a pas trop déchirées ; à l'avant dernier plan une ligne de montagnes dont la tonalité gris-bleu accentue çà et là quelques bois de pins, et s'atténue en limitant l'horizon. Tout au fond la silhouette des Alpes lointaines ; quelques nuages flâneurs et de formes légèrement pelotonnées errent nonchalamment dans le ciel. Venant à rencontrer quelques lignes de vapeurs horizontales, ils écrivent en se posant sur ces portées lumineuses les notes d'un chant inconnu. Ajoutons quelques toits rouges dissimulés sous les hauts noyers qui les avoisinent, quelques vaches dans le verger et un bambin qui pour se distraire de l'ennui de les garder, engage à coups de pierre les fruits d'un pommier à se mettre à sa portée.
Le tableau que nous avons sous les yeux n'est pas tout de la même main, il y a celle de la nature ; il y a celle de
— Soi —
l'homme. Cette collaboration peut aboutir et aboutit souvent à un résultat qui n'est pas sans charmes et que l'école hollandaise a vivement su nous traduire ; la lumière du reste se charge surtout à certaines heures de tout harmoniser, et de celle-ci, l'homme n'est pas le maître. îl a beau étendre démesurément son empire, le ciel et la mer sont hors de ses atteintes, il les parcourt ainsi que les hautes montagnes, mais il n'y peut laisser de traces, et altérer leur incomparable et primitive beauté. Là, dans ces solitudes qui semblent infinies, l'œuvre du divin artiste conserve son indélébile cachet de grâce de force etde grandeur. La perfection en est si complète que l'imagination humaine dépassée et impuissante, hésite à les reproduire. Il y a là comme une réserve intacte et sacrée en dehors de nos atteintes. De même que les organes les plus nécessaires à notre existence, fonctionnent sans la participation de notre volonté, de même nous n'avons aucune action directe sur ces régions solitaires ou sont élaborées et tenues en réserve les forces de la planète. Si elles pouvaient tomber au pouvoir de l'homme, à un moment donné quelque empire vautour détruirait de la race humaine tout ce qu'il n'en aurait pu tuer ou conquérir par les armes. C'est ainsi qu'il y a dans le code de la Providence, comme nous avons eu déjà occasion de le remarquer, certaines dispositions restrictives qui nous rappellent que nous ne sommes que des usufruitiers, même pour les domaines que nous pouvons atteindre et gouverner. Nos maladies, celles des plantes, des animaux nous montrent les conséquences d'une gestion vicieuse et des abus de pouvoir.
Comme tout en causant, nous n'avons cessé démarcher, le chemin de moins en moins vicinal nous a conduit jusque vers ces bouquets de pins qui de loin nous apparais-
saient comme des macchie, des taches dans la langue imagée des Italiens. Le mot a pris une extension technique toute récente dans la phraséologie des ateliers de peinture. A courte distance ces arbres aux troncs séculaires, s'élèvent comme des colonnes de granit rouge, par le temps dépoli. Pendant que leurs têtes sont couronnées d'un feuillage sombre, leurs bases se cachent sous les fougères d'un vert lumineux, mêlées aux gentianes à la tige haute et sculpturale. Elles servent de premier plan à des ondulations de terrain entrecroisées, au bas desquelles une grande plaine fuit à perte de vue. On y distingue des ruisseaux ou des flaques d'eau brillantes, quelques habitations rustiques et la ville lointaine. A cette distance la civilisation qui a tant à perdre à être vue de trop près, fait au contraire un heureux effet. Dieu est seul au premier plan, seul aux derniers sur ces sommets des Alpes qui bornent l'horizon, et l'homme occupe sa vraie place entre les deux ; le tout a de la grandeur, du charme, et on ne se lasse pas d'admirer. La solitude, non le désert, garde notre liberté, et les bruits sans raison d'être au point de vue de l'harmonie, ont perdu toute aigreur avant d'arriver jusqu'à nous. On les entend pour ainsi dire expirer en route. Le cri d'un oiseau les couvre et une de ses ailes suffit pour cacher des palais. De la place que nous occupons, nous voyons la lumière se concentrer sur une clairière autour de laquelle s'étagent diverses teintes de feuillage. Elles semblent s'aviver à mesure qu'elles s'approchent d'un coteau abrupte, qu'un nuage s'obstine à couvrir d'ombre, pour en faire comme la basse dominante dans cet ensemble harmonieux.
Ce que je voudrais faire apprécier d'abord, c'est l'unité du tout aussi bien , que le fini et la variété du détail.
Toutes ces lignes sans la moindre affectation d'éviter un parallélisme banal par un balancement qui ne le serait pas moins, l'évitent toutefois, s'enchaînent, se soutiennent et se complètent comme si c'était là leur unique souci. Les forces de toute nature qui les ont si puissamment soulevées et gracieusement modelées, n'auraient pu mieux faire, en supposant qu'elles n'eussent pas été aveugles, et celles qui les ont enrichies, brodées de toute espèce de plantes et de fleurs ne semblent pas avoir été moins bien inspirées. N'y a-î-il pas lieu de s'émerveiller, que ces arbres libres ou qui semblent l'être de s'élancer, de se développer dans tous les sens, ne manquent jamais de choisir le plus original, le plus propre à les faire valoir, sans nuire à leur entourage. Que d'esprit pour des plantes. C'est là le beau désordre effet de l'art, formule assez creuse pour être passée en proverbe. Le désordre dès qu'il est beau n'est que l'ordre même. Les nuages sont sans doute de toutes les formes de tous les désordres imaginables, eh bien ! que quelqu'un qui n'a pas lié connaissance avec eux par une observation intime et persistante, cherche à en indiquer quelques traits seulement. Il en pourrait faire jusqu'à la consommation des siècles et de toutes les formes possibles, sans qu'une seule rencontrât la bonne fortune de ressembler à un nuage. Ils ont paraît-il un mot d'ordre toujours suivi quoique sans cesse renouvelé, dans leur façon de se former, de monter des gardes, isolés ou groupés, de manœuvrer de concert ou de se livrer de furieuses mêlées, tel jour à telle heure, et dans une certaine tenue. Les intrus sans consigne et peu nombreux, sont mal venus et réduits à faire bande à part. C'est justement ce qui a lieu en ce moment. Le ciel d'aujourd'hui est un système de losanges d'un ton animé sur un
ciel d'un azur profond ; un de ces ciels qui arrivent du midi, sans secousse, parfaitement conservés et qui sont avec la chaude haleine qui les a transportés, comme une visite de l'équateur dans nos climats trop tempérés. Quelques nuages brouillons et d'un gris terne froid, arrivent par petits détachements, et voyant qu'ils ne sont ni en nombre ni en tenue se sauvent au plus vite. Leurs ombres portées ont peine à les suivre, tant le chemin s'allonge à monter ou descendre par monts et par vaux, quelques beaux détails que nous avions négligés, profitent pour se faire valoir, de l'éclipsé passagère qui cache leurs rivaux. A peine avons nous le loisir de leur en tenir compte, car les phalanges aux couleurs plombées reviennent plus nombreuses, comme pour faire sentir aux beaux losanges d'or qu'ils ne sont pas chez eux. Elles les éteignent peu à peu, et les derniers débris de lumière ensoleillée montent au zénith pour écrire en lettres de feu une protestation éloquente et suprême contre cette violation des lois de l'hospitalité.
A travers toutes ces péripéties de coloration d'ombre et de lumière, l'unité se maintient. Les éléments qui y concourent ont beau varier d'aspect, de rapports et de place, la perfection reste égale. Demandez aux paysagistes à quelle série de tentations ils sont exposés, dès qu'ils se mettent à l'œuvre, par ces aspects successifs ou simultanés, et dont il faut bien choisir un entre tous. Nous dirons plus tard de quelle façon ce choix est déterminé. Parmi ces aspects, celui qui apparaît le dernier fait toujours honte à celui qui a été choisi et qui forcément est moins bien rendu, (i) Pour la figure humaine, c'est le même supplice
(r) Expression technique des plus expressives, une impression a e'té donnée et reçue, l'art en la reproduisant, en la réfléchissant, la rend; c'est à la lettre.
avec aggravation pour peu qu'une tête soit belle, et il y en a infiniment plus qu'o n ne pense. Chaque mouvement chaque déplacement vous laisse un remords « comme c'est plus beau que ce que j'ai choisi )> cette formule de condamnation ne lâche pas aisément l'exécutant, sans parler du patient ni de la patiente ce qui est autrement plus grave. Comment courir après tout ce qui passe devant vous! une belle tête, mais on passerait sa vie àl'étu. dier. Le paysage de tout à l'heure est presque élémentaire et uniforme, à côté de cette foule d'expressions indéfinissables qui se succèdent à chaque instant. Les yeux au regard le plus bienveillant, le plus doux, prennent, on ne sait pourquoi à un moment donné, une expression de puissance, un rayonnement de vitalité qui vous traduisent tout à coup comme exact et intelligible, ce passage du Cantique des Cantiques, bien en droit de paraître étrange : « vos yeux, ô ma bien-aimée, sont terribles comme une armée rangée en bataille. » que s'est-il passé ? à l'aide de quelle modification extérieure se manifestent ses fluctuations, ces modifications internes? on ne saurait dire; une mèche de cheveux, changée de place, un nuage passe et voilà une physionomie nouvelle. Ceux qui ont soutenu avec quelque persistance et quelque énergie cette lutte difficile avec la nature, me comprendront. Les rameaux mouvementés de ces pins ou de ces chênes dont la trame croisée tamise et modifie la lumière, ou découpe sur l'azur qu'ils rendent plus profond ces riches ornements toujours variés et toujours pondérés, ces clartés pleines à côté de ces ombres profondes, tout cela passe et se lit sur ce front pur, sur ce beau visage. L'être vivant, nous l'avons déjà constaté, s'exprime sans cesse, et plus il y a de vie, plus il y a d'être, plus il est riche de manifestations expressives dont la variété n'a pas de limites.
Que dire, en outre, de cet éblouissant poème du corps humain qu'une chaste nudité permet de Hre! L'anatomiste, le physiologiste, le médecin, savent seuls quelque chose de l'assemblage prodigieux de matériaux qui composent cette merveille. Ils ont sondé et découvert avec une persévérance opiniâtre et sagace, ces mouvements aux ressorts délicats et sûrs, ces réseaux nerveux, canaux et ramifications vasculaires, chefs-d'œuvre de dynamique et de transmission instantanée, ces actions et réactions chimiques, en un mot la plupart des phénomènes mystérieux, dont le plus caché et le plus puissant qui les cause, les maintient et les gouverne tous, est celui de la vie. L'artiste seul connaît quel degré de beauté les recouvre et discrètement les révèle. Ajoutons que, dans la foule déjà si nombreuse des familles humaines, chaque exemplaire est varié. Dans son ensemble comme dans les moindres détails, il porte aussi bien que sur les traits du visage, l'originalité d'une physionomie particulière, d'une individualité unique. S'imaginer qu'à l'aide des règles connues, un artiste peut faire bénéficier un exemplaire privilégié des beautés empruntées à plusieurs est donc une pure chimère, en dépit des fables les plus accréditées à ce propos. Mais alors se présente une objection : que faire devant certaines défectuosités du modèle? Faut-il donc les copier ? Non, il faut considérer ce que fait la nature dans la circonstance suivante. Voilà deux frères ; Tun est beau, l'autre ne l'est pas, et cependant ils se ressemblent beaucoup tous deux : le procédé de la nature a été de modifier, d'idéaliser le type non de le changer. C'est ce qu'il faut faire.
Pendant cette disgression, le soleil a baissé sur l'horizon, et la solennité de son coucher se prépare. C'est
le cas ou jamais d'éviter une description si souvent faite ; mais il y aura toujours des artistes ou des poètes qui voudront la recommencer puisque la beauté du spectacle recommence toujours sans se répéter jamais. Celui d'hier, ceux qui l'ont précédé ont beau être connus, celui de demain ne l'est pas, celui d'aujourd'hui mériterait de l'être. Sans prétendre à ce résultat inatteignable, surtout avec le procédé actuellement en nos mains, il est permis d'attirer l'attention sur le parfait accord qui s'est établi entre ces légions de nuées qui tout-à-l'heure couraient en sens divers, se combattant, s'occultant les unes les autres. A cette heure du soir bien souvent, et en voici un exemple de plus, il y a suspension d'hostilités, et les bataillons de toutes armes, de toute forme et de toute couleur s'accordent pour faire une garde d'honneur à celui qui les domine de si haut et s'apprête à les quitter. Il descend lentement à travers leur étincelant sillage, et bientôt les saluant d'un dernier regard, il leur donne un chaud baiser d'adieu. Longtemps ils en gardent la trace, et, de peur de la perdre, semblent s'immobiliser dans le ciel qui commence à s'etoiler. De la terre assombrie, du couchant embrasé où flottent la pourpre et l'or, ombres et clartés se pénètrent et s'unissent dans un puissant et dernier accord. Gomme un point d'orgue harmonieux, il s'étend, se prolonge, et après avoir résumé les splendeurs du jour, les laisse peu à peu s'éteindre dans le silence et dans la nuit.
En analysant les impressions diverses qu'a fait naître en nous le spectacle auquel nous venons d^assister, il y a deux parts à constater, celle qui vient de la nature, celle qui vient de nous-mêmes. Si j'adresse cette question : la nature exprime-t-elle vraiment ces divers caractères de grandeur, de calme, de majesté, de bonheur, de dé-
solation, de douceur, ou de terreur, que nous lui reconnaissons ? Les artistes, les poètes répondent oui, sans mesurer pour la plupart les conséquences logiques de cette affirmation, conséquences que plusieurs, il faut bien le reconnaître, ne veulent point admettre. Cependant ils savent mieux que personne que lorsque des impressions semblables à celles que nous venons d'analyser, sont éprouvées à la vue, à l'audition ou à la lecture d'une œuvre humame, il ne peut être douteux que cette impression ait d'abord été dans l'esprit de l'auteur avant de venir au nôtre. Gomment pourrait-il donc se faire que devant une œuvre d'art, qu'on me passe l'expression, aussi parfaite que cette scène pastorale, ce coucher de soleil ou tout autre, que nous venons d'admirer ensemble, quelqu'un put soutenir qu'elle n'est l'œuvre de personne. Mais c'est la nature répond-on. Très bien. Alors je vous demanderai comme de Maistre, la nature qu'est-ce que c'est que cette femme? C'est bien le moins qu'on puisse penser d'elle ce que l'on pense à propos d'une statue, d'un monument, d'un tableau, d'une symphonie, d'un livre et parce que leur valeur peut être diversement appréciée par des esprits eux-mêmes de valeur et d'intelligence inégales, s'en suit-il logiquemen^. que ces œuvres n'ont pas une valeur intrinsèque, et niera-t-on qu'elles aient un père.
La nature est-elle vis-à-vis de nous purement subjective, ou bien a-t-elle un sens, des accents significatifs en dehors et indépendamment de l'interpre'tation humaine. — Les animaux voient ce que nous voyons, entendent ce que nous entendons, leurs impressions ne dépassent pas le domaine de la sensation; celles de l'homme confinent à un autre monde. — Pourquoi reconnaissons-nous le beau et le bien. — Le livre de la nature. — Quels sont ceux qui le savent lire. — Les prétendues anomalies ou irrégularités de la création. — Analogies et explications. — Opinion de M. Sainte-Claire Deville, à ce sujet. — Ce ne sont pas ceux qui savent le moins qui admirent le plus.
La notion innée de causalité n'est pas seule à nous révéler un père, un auteur de toutes choses. Il y a une part d'impression, d'observations personnelles qui fondent notre jugement sur la valeur et la nature de ses œuvres. Un exemple entre mille. Les animaux voient ce que nous voyons, entendent-ils ce que nous entendons. Ont-ils l'idée du beau et du laid, du bien et du mal ? Et pourtant les ondes sonores ou lumineuses arrivent sur la rétine ou le tympan et pénètrent dans le domaine de la sensation de la même façon pour l'animal et pour l'homme. Là commence un étrange mystère, malgré la presque identité des organes d'un chien ou d'un lettré : le chien a entendu le son de la voix, le lettré de m.ême, mais ce dernier a perçu en plus des idées que les mots expriment. Le chien a entendu les bruits faits par un instrument, le musicien de même, mais pour ce dernier ces bruits deviennent des sons: il a perçu l'harmonie et le dessin d'une phrase mélodique ; le chien a vu un triangle exactement comme nous, mais il ne voit pas la triangulité^ selon l'expression imagée de
— 3io —
de Maistre, et ainsi du reste. Reconnaissons que les araignées et les lézards passent pour aimer la musique. Par exemple, on ne dit pas si c'est l'italienne ou l'allemande qui a leur préférence. Je mentionne ce fait exprès à l'adresse de ceux qui avancent que le plaisir ou l'émotion que les arts nous donnent, n'ont pas d'autre cause qu'une relation d'affinité entre nos organes et les objets qui les affectent, entre le nerf auditif et le son, entre le nerf optique et la couleur ou la forme. Dans tous les cas, le plaisir que nous trouvons à une lecture, ne se pourrait expliquer ainsi, si sympathique que fût la voix du lecteur ou du déclamateur. Cette pure relation entre l'objet et la sensation n'est donc bonne , bien qu'on veuille l'utiliser pour d'autres thèses, qu'à expliquer le degré auquel la musique peut être goûtée par les arachnides, les ophidiens, les sauriens et même, dit-on, les batraciens. Relativement à la peinture, l'architecture et la sculpture, les observations manquent. Les animaux, il faut leur rendre cette justice, reconnaissent la voix de leur maître, lient certaines idées à certains sons plutôt qu'à certains mots et, de plus, reconnaissent un portrait ressem^blant, et précisément de cette ressemblance vulgaire la plus universellement appréciée. Comme le public, ils sont sensibles au trompe-l'œil, et il n'est pas prouvé que certaines imitations panoramiques ne passent à leurs yeux pour la réalité, ce en quoi ils ressembleraient à beaucoup de gens qui jugent que le trompe-l'œil est le nec plus ultra de l'art. Toutefois, les animaux sont moins sujets que l'homme à confondre l'image avec la réalité, parce que l'odorat les avertit, en outre, leurs yeux sont plus perçants que les nôtres. Les sens de l'homme sont, d'une manière générale, bien inférieurs à ceux des animaux, mais si pour lui le monde
— 3ii —
des sensations est plus borné, il confine et mène à un monde tout autre où l'animalité ne pénètre pas. A l'audition d'une poésie, d'une symphonie; à la vue d'un tableau, d'un monument, d'une statue, nous disons : c'est beau. Pourquoi, et qu'en savons nous? A quoi reconnaissons-nous la ressemblance, la concordance des impressions reçues avec la beauté ? Il y a donc un terme de comparaison qui nous est connu et auquel nous la rapportons. Où est-il? quel est-il? d'où vient-il? comment se nomme-t-il ? On peut discuter sur la nature de ce terme, mais on ne peut le nier. Que les jugements varient, qu'il y ait controverse sur les caractères de la beauté, lesquels ne se peuvent définir d'une manière précise et arrêtée, la question n'est pas là, mais tout entière en ceci que nous disons : c'est beau ou c'est laid. Nous
NE CONNAISSONS PAS LE BEAU, NOUS lE RECONNAISSONS,
nous l'avons toujours vu, même avant de l'avoir rencontré. Il est impossible, même de la façon la plus inconsciente, de ne pas s'en faire un concept quelconque. Dans sa vision la plus obtuse et la plus rudimentaire, il comporte l'idée de l'ordre confondu avec la symétrie, et l'idée de la beauté, de la forme confondue avec les figures géométriques, comme nous l'avons précédemment et amplement développé, Quant à la contingence des idées sur le beau, que l'on recherche et fait ressortir avec préméditation afin d'en conclure et de lui assimiler la contingence des idées sur le bien, sans objectif absolu pour l'une plus que pour l'autre, il y a longtemps que la réalité des faits a mis à néant les anecdotes fantaisistes tant exploitées par le xviii^ siècle. La vérité est que, malgré leur degré de civilisation la plus imparfaite, le sauvage et le barbare lui-même, que, du reste, il est assez insensé de prendre pour arbitres en aucune sorte,
retrouvent assez vite au fond d'eux-mêmes cette loi qui les fait hommes et leur fait reconnaître dans le missionnaire, par exemple, qui se sacrifie pour eux, la supériorité de l'être moral. Il n'est pas vrai que, pour les hommes de couleur, la blancheur et le type des belles races d'Europe soient considérés comme des anomalies ou signes de types inférieurs. Les races supérieures, même en dehors de leur puissance qui s'impose, n'en sont pas moins considérées comme telles. Le sens du beau moral et intellectuel, du beau plastique lui-même, le plus atrophié et le plus élémentaire , n'en est pas moins une irradiation divine. Lors même que les milieux où elle tombe la dévient et l'altèrent, elle n'en émane pas moins du même foyer. Le plus pauvre de ses rayons, le plus troublé et le plus dévié accuse un abîme plus grand entre le dernier des hommes et le plus intelligent des animaux, qu'entre l'homme le plus développé et celui qui l'est le moins.
Nous le voulons bien, peut-on répondre, mais si l'être doué de liberté comme l'homme peut rendre méconnaissable, ou altérer sensiblement la perfection, l'unité de l'œuvre divine, comment, en dehors de lui et de son influence, la création offre-t-elle tant de défectuosités, puisque son auteur est parfait et qu'elle n'obéit qu'à lui. Ces défectuosités inhérentes à toutes les œuvres humaines, ne devraient pas se rencontrer dans les œuvres de Dieu. Sans doute, mais toute la question est là : y at-il des défectuosités, ou ne sont-elles que relatives? Mettez un ignorant devant l'œuvre d'un maître, non seulement il n'y comprendra rien ou pas grand'chose, mais il pourra y trouver mille défauts; est-ce la faute du maître ? Un spectateur plus avisé ne verra que des qualités où l'ignorant ne voyait que des défauts ou ne voyait
rien. A qui la faute ? à celui qui ne sait pas. Pour peu
qu'on ait étudié quelque chose au monde séiieusement, on est frappé de l'écart qui existe entre la valeur intrinsèque de l'objet de cette étudeet celle qui lui est attribuée en plus ou en moins^ ou tout autre, par ceux qui ne s'en sont jamais occupé. Naturellement, l'écart s'accentue à mesure que le sujet se rattache à un ordre plus difficile et plus élevé. N'allons pas bien loin chercher des preuves. Voilà un livre; en le supposant écrit par un auteur compétent, combien liront dans les mots, dans les phrases, le sens, les idées que l'auteur y a mis ? fort peu. Les ignorants diront que le livre est obscur^ fût-il aussi clair qu'une démonstration de géométrie, laquelle ils ne comprendraient pas davantage, à moins d'être initiés à cette science. Les sots et demi-sots à courte vue ne pourront saisir que quelques détails, et cribleront le reste de coups d'épingle ; les bonnes gens, confiants et peu intéressés se contenteront de penser comme le compte rendu qui leur tombera sous la main ; le reste ne lira pas. En somme, un livre n'est autre chose, la plupart du temps, qu'une série de phrases cachant des obscurités incessantes et à densités variables : or, tout le monde sait lire. S'il en est ainsi du peu de réceptivité de la plupart des hommes vis-à-vis des œuvres de leurs semblables qui ont quelque supériorité, que ne doitelle pas être vis-à-vis des œuvres de Dieu, vis-à-vis du livre de la nature, comme on dit communément et très justement. Eh bien! ne sommes-nous pas devant ce livre tous plus ou moins ignorants ou épelant à peine ? Les obscurités, les non-sens, les lacunes^ les irrégularités surtout, que nous lui reprochons, sont-elles imputables au texte ou à celui qui l'interprète ? Le peu que nous commençons à déchiffrer couramment est précisément
de nature à nous faire supposer que, dans l'alphabet divin, nulle lettre n'est inutile et nul mot vide de sens. Ceux qui savent le mieux lire sont ceux-là même qui admirent le plus et critiquent le moins. Ils en savent trop pour ne pas se méfier d'eux-mêmes, lorsque les difficultés d'interprétation ou d'appropriation se rencontrent. Ils ne les nient pas, mais à mesure qu'ils pénètrent plus avant, ils comprennent mieux les côtés obscurs, expliquent les anomalies apparentes, découvrent leur perfection et leur raison d'être jamais absentes, étant donnés l'ordre et la fonction. L'intelligence de ces observateurs sincères est mise en éveil, en communication directe faudrait-il dire, avec l'absolu par la contemplation de tant de merv*eilles ; elle est comme accordée au diapason des grandes lois, des notes dominantes, dans le concert universel; la plénitude, le repos heureux de l'accord parfait, seraient amoindris ou monotones, si les dissonnances accidentelles, les modulations savantes et expressives ne se résolvaient en lui. Il faut que le cri lugubre des oiseaux de proie et des fauves accentue l'horreur ou la tristesse des nuits, comme le chant des oiseaux du jour accentue les joyeuses splendeurs du matin; que le calme, le repos des plaines et des vallons se complètent par l'opposition des pics escarpés ou des abîmes ; que la sérénité, la paix de l'atmosphère se remplisse parfois de l'ébranlement et du bruit des tempêtes, le contraste de ces accents divers a d'autant plus de relief et de puissance que la nature est plus complètement livrée à ellemême, le nombre, la taille et la force des animaux grandissent en même temps, que les végétaux accélèrent leur croissance et leur marche envahissante. L'homme, il est vrai, s'il ne parvient à dompter de pareilles énergies est destiné à disparaître. Tel qu'il paraît au milieu
d'elles, il est comme dans un tableau de grand maître dont les fonds auraient été conservés avec toute la franchise de leur exécution première, et dont les personnages seraient à moitié effacés par les injures du temps ou toute autre cause. Dans ce cas, est-ce ce qui est conservé qui a trop de vigueur, ou ce qui n'est pas conservé qui n'en a pas assez? et c'est ici qu'il faut bien se rappeler qu'un fait, ou plutôt un méfait mystérieux a rompu l'équilibre qui existait primitivement entre la nature et l'homme. Gomme une œuvre d'art souverain qu'elle est, la création a conservé ses proportions pendant que les nôtres ont changé. Riche comme un orchestre complet, elle n'avait pas que des hautbois, des flûtes et des clarinettes à son service. Le m^ode ionique est sans doute plein de séductions, miais il ne suffit pas à exprimer tout ce qui se passe dans l'esprit quand il s'y passe quelque chose, et il paraît que les puissances qui s'expriment par la création ne pouvaient se borner à celles de ces expressions qui nous satisfont le plus en nous gênant le moins. Du reste, à mesure et en proportion que l'homme se rachète de sa déchéance, l'écart diminue et la nature primitive l'épouvante moins. Loin de là, il la comprend et l'admire, mais sans lui permettre d'empiéter sur sa liberté. Cette assertion est d'une vérité frappante chez les êtres que les conséquences de la rédemption ont le plus visiblement marqués, comme les saints. Non seulement ils ne redoutent pas la nature, mais ils la domptent et lui commandent. Obéissante à leur voix comme à celle d'Adam au sortir des mains de Dieu, elle leur laisse retrouver l'innocuité et la soumission des animaux malfaisants ou terribles, la familiarité caressante de ceux qui sont faibles et inoffensifs. Pour eux, elle modifie les lois de la pesanteur, les
entoure d'auréoles lumineuses, et semble reconnaître en eux comme une délégation du pouvoir souverain. Souvent elle a voulu que la mort elle-même les respectât après les avoir frappés : pendant de longues années, elle sauvegarde de la corruption, parfois remplit de parfums ce vase brisé où fleurirent les plus rares vertus, ce vêtement terrestre sous lequel a vécu une âme libre et pure, une âme maîtresse des autres parce qu'elle fut maîtresse d'elle-même.
Les savants de race recouvrent, vis-à-vis de la nature, une part de cette puissance, et elle leur obéit dans la mesure où ils la comprennent et l'admirent ; eux aussi, loin de la redouter, recherchent avec un persévérant courage, qui s'élève parfois jusqu'à l'héroïsme, ses plus grands, ses plus émouvants spectacles; eux seuls pourraient dire avec quelle admiration recueillie ils contemplent dans l'espace incommensurable le fourmillement des astres sans nombre qui le peuplent. Sous le charme d'une curiosité intense qui les sauvegarde de l'effroi, ils surprennent sur la face de notre grand luminaire, en apparence si calme et si égal dans sa courbe parfaite, les mouvements prodigieux d'une agitation sans repos. Ce sont tantôt des soulèvements ou protubérances gigantesques , tantôt de larges trouées où notre planète s'engloutirait tout entière. Par le calcul et la pensée, ils gravissent ces altitudes sans nom, ils descendent dans ces gouffres insondables , dans ces entrailles de feu, d'où s'élancent, pour s'y précipiter à nounouveau, des torrents de matière volatilisée ou en fusion, des ouragans de flamme qui ne se ralentissent jamais. Complétez cette grande et libre ouverture de l'esprit, cette audace légitime, par l'exemption de la douleur, et dites si les scènes les plus violentes, les
profondeurs ou les hauteurs les plus vertigineuses, les illuminations des aurores boréales, les éruptions des volcans, les océans soulevés, les hurlements de la tempête, ne donnent pas une jouissance égale à celles de ces manifestations qui leur ressemblent le moins.
D'autre part, n'est-on pas en droit d'observer qu'une œuvre d'art est à son tour un rappel de cet état primitif de l'homme, une image en même temps qu'un acte très réel de la réhabilitation de sa puissance sur la nature. Ce n'est pas pour rien que le mot de maître est consacré et appliqué à qui a su pénétrer ses secrets et ses lois, au point qu'elle ne peut se refuser à les reconnaître et à obéir. Aussi légitimement que la vapeur et l'électricité soumises portent la parole de l'homme ou sa personne là où il veut, les formes, les sons et les couleurs s'empressent de donner un corps à sa pensée, à exprimer ce Xoyoq humain, image à ce moment du Xoycq divin luimême. C'est bien l'homme, artiste ou poète, qui joue avec ces lois de la pesanteur, avec ces êtres, avec ces forces qui épouvantent dans la vie ordinaire. Il nous montre, sans que nous en soyons choqués, des êtres humains planant dans l'espace, combattant et terrassant des monstres, conversant avec les puissances célestes et parcourant en liberté l'espace. En somme, ce qu'on appelle le merveilleux, est notre légitime et naturel domaine et toute liberté acquise en reconquiert quelque chose. C'est là ce qui imprime aux véritables œuvres ce cachet particulier de puissance et de caractère qui agit comme l'aimant; selon leur degré de clairvoyance, attirant les uns et repoussant les autres. Ceci soit dit sans déprécier les grâces familières et plus facilement comprises qu'une certaine poésie intime pénètre et rehausse, car
partout où celle-ci transparaît, le monde des réalités tangibles se transfigure.
Il a été dit que les vrais savants sont doués de cette faculté intuitive qui leur fait soupçonner la perfection de la règle, même dans ces parties de la création dont ils n'ont pu pénétrer encore ni la fonction ni le but. Mais il n'en est ainsi que pour ceux-là seuls qui savent assez pour se méfier d'eux-mêmes plus que de Dieu (i). En voici une preuve assez frappante trouvée dans un recueil savant qui ne se pique pas outre mesure d'en fournir de semblables. Le passage significatif que je vais citer est extrait d'une notice de M. Sainte-Claire Deville publiée par Isi Repue scientifique du i5 septembre 1876, et dans laquelle il rend compte des travaux de M. Elie de Baumont. Après avoir cité les noms de Pâlies, de Sténon, de Saussure, de Werner, de Humboldt, de Léopold de Buch, de Mérian, de Freisleben, de P. Hoffmann, de Marchison, de Verneuil, de la Bêche, de Sedgwik, de Buckland, d'Agassiz, de Turmann, de Fournet, de Dumont, M. Sainte-Glaire Deville, dont le nom n'est pas inférieur à ceux qu'il a cités, ajoute : « Je m'arrête, car l'énumération pourrait être encore longue, tous ceux que je viens de nommer ont reconnu que si les
(i) Je regrette de ne pas me rappeler le nom de ce savant, membre de l'Institut, qui ne pouvant résoudre une difficulté que lui proposait Napoléon P'-, lui répondit simplement ; Sire ne je sais pas. Mais, répliqua l'empereur à quoi vous sert donc toute votre science? Sire, répartit le savant avec un admirable bon sens, eUe me sert à pouvoir vous répondre que je ne sais pas. Cette réponse est moins connue, et c'est regrettable, que celle de Laplace : Sire, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse; réponse faite au même Napoléon qui lui faisait observer que dans son beau livre de la mécanique céleste le nom de Dieu n'était pas une seule fois prononcé. Toutefois, cette réponse qui n'est pas un modèle d'orthodoxie se conçoit à la rigueur en se plaçant au point de vue du grand mathématicien qui part de cette double donnée comme admise, la matière créée et le mouvement reçu.
accidents orographiques offrent au premier abord, comme toutes les études que nous pouvons faire icibas, irrégularité, confusion et chaos, à mesure qu'on s'y plonge davantage et qu'on approfondit, on y découvre peu à peu les preuves de l'ordre que Dieu a mis partout en ce monde, que dans ce qui semblait l'image du chaos, se révèle une admirable régularité. » Voilà certes, qui est explicite. Les mêmes conclusions peuvent s'appliquer sans y rien changer à tous les objets d'étude dans toutes les branches de la science et de l'art. Que le lecteur veuille bien se rappeler, à ce propos, ce qui a été dit plus haut sur la beauté, l'ordre admirable que présentent, à l'état libre, ces plantes, ces arbres qui, aux yeux d'un rustre et de beaucoup d'autres, rustres en ce point, ne présentent qu'un fouillis sans intérêt, un chaos et un désordre choquants.
Mais pour arriver à ces conclusions, il faut savoir; pour en donner les preuves ou en comprendre les preuves données, il faut savoir; et pour savoir, il faut apprendre. Il semble que cette vérité n'a pas besoin d'être démontrée. Oui, quand il s'agit de science, mais dès qu'il s'agit du beau, tout le monde sait sans avoir rien appris, et s'érige en juge de ceux qui ont passé leur vie à apprendre. On ne peut manquer à ce propos d'objecter que si nous avons l'idée du beau innée comme celle du bien, nous n'avons que faire de tant d'initiations, d'études pour apprendre à le voir où il est. Là est l'erreur; sans doute si l'homme n'avait pas la faculté innée de connaître le beau, nul enseignement ne le lui ferait reconnaître, mais si cette faculté n'est dirigée, sauvegardée, loin de s'élever à la notion du vrai beau, elle court grand risque de rester pour toujours embourbée dans les bas-fonds de la plus plate vulgarité. Veut-on quelques exemples
de la notion du beau innée mais restée inculte^ non développéé par la réflexion et l'étude. Devant un tableau de fruits, un spectateur se pâmait d'aise, et tout à coup il s'écrie : « Faut-il que ce peintre soit maladroit et sache peu son métier. Voilà au beau milieu de ce raisin une graine gâtée ! est-ce assez inepte de l'avoir copiée ? « Un autre en présence d'une rose non peinte, mais naturelle, exprime son admiration par ces mots : « Elle est si belle qu'on la croirait artificielle». Un troisième devant un paysage réel qui l'agréait particulièrement , fait part de son impression par ces mots que je donne littéralement : « Autant une décoration de théâtre, tant c'est beau ! » Le spectateur choqué par la graine de raisin gâtée, sent que l'idéal du raisin ne la comporte pas, il sent très juste, mais ne se rend pas compte que ce genre de sujet n'a pas les mêmes exigences que la figure humaine, dont on se garde bien pour plus de naturel et de grâce, de copier les défectuosités ou les plaies. Un hommage de même nature, c'est-à-dire aussi juste et aussi mal appliqué, est rendu à l'idéal rose ou à l'idéal paysage qu'on doit supposer cherché et trouvé par les peintres de fleurs et les paysagistes. La notion du beau innée dans l'âme humaine se retrouve donc au fond de ces jugements si complètement au rebours de toute appréciation vraie, soit de l'art, soit de la nature. J'ai moimême soumis à une épreuve assez caractéristique, des esprits d'un jugement sain et point vulgaire. Mettant en regard une tête fort belle d'une vierge du Pérugin (i) et une image absolument insignifiante, cette dernière était constamment et sans hésitation préférée. Il n'en est pas toujours ainsi, mais il en peut toujours être ainsi. Pour
(i) Tableau de VAscension au musée de Lyon.
qui n'a pas le jugement et le cœur formés par une éducation d'un certain ordre général et d'une application particulière, les œuvres les plus dissemblables par leur valeur intrinsèque sont toutes sur le même plan, ou celles qu'on y distingue sont souvent les plus inférieures. Il n'y a pas de critérium. L'idée du bien, elle-même, quoique tracée d'une manière plus nette, plus ineffaçable, n'at-elle pas besoin d'enseignement, de surveillance attentive et paternelle, de traditions, de bons exemples, disons le mot, pour n'être pas oblitérée, pour être protégée contre les dangers soit internes soit externes qui ne manquent jamais de se produire. Nous ne pouvons mieux appuyer cette nécessité de l'étude pour s'élever à la notion des véritables lois du beau qu'en citant ces paroles de saint Paul : Vintelligence humaine peut et doit compreudî^e les choses invisibles de Dieu^ par la science des choses visibles telles qu'acnés sont depuis la création du inonde (i).
(i) Saint Paul, ép. aux Romains.