L'ART CONTEMPORAIN
Les musées et les cabinets d'histoire naturelle. — Influence des milieux sur la production et l'appréciation des œuvres d'art. Cosmopolitisme de l'art. Quelle place et quelles conditions lui sont réservées. Tentatives officielles pour faire refleurir le grand art. Résultats généraux. Les expositions publiques. Note dominante. L'art commercial. Quelques exceptions, et motif présent d'espérances lointaines.
Parmi les traits caractéristiques qui dénotent le mieux à quel point la place jadis laissée aux arts plastiques a été modifiée et amoindrie, celui que nous invoquerons à l'appui ne manquera pas de surprendre. Mais le lecteur n'est qu'au commencement de ses surprises. Il a vu, tout le monde a vu des cabinets d'histoire naturelle. Là sont classés, alignés, étiquetés, soigneusement numérotés, les spécimens de la plupart des êtres de la création. Oiseaux, papillons, insectes aux couleurs éclatantes, quadrupèdes aux formes les plus variées, souples, gra-
cieuses, imposantes ou terribles, plantes innombrables couchées dans leurs herbiers, mais n'en luttant pas moins à qui mieux mieux, dans leurs formes ornementales, dans leurs couleurs innommées, dans leurs propriétés à peine connues, pour réaliser sans les épuiser jamais, toutes les combinaisons du possible. Rien n'y manque, rien hors une seule chose ; laquelle? La vie. Il en est de même à certains égards pour cet autre genre de cabinetsd'histoire naturelle qu'on appelle les musées. Toute œuvre qui y entre a cessé de vivre : elle n'y entre même qu'à cette condition. Ce n'est ni dans ce lieu, ni pour ce lieu qu'elle a été faite : elle a des voisins inattendus, étranges, choquants parfois. Le jour qu'elle reçoit n'est point celui où elle a vécu. Hissée trop haut, ou trop bas descendue, elle montre trop ou trop peu ses œuvres vives; elle est hors de son milieu, faussée dans son point de vue : l'ensemble tout entier, non moins que le détail, est incohérent et discord. Quel que soit le nombre des livres d'une bibliothèque, on ne lit jamais qu'un livre, tout comme on n'entend jamais qu'un morceau de musique à la fois. Livres et partitions ont beau être entassés autour de vous, ils font silence au profit de la seule œuvre que vous avez librement choisie. îl faut bien voir un monument sur place, et les statues ne se peuvent empiler et presser à un nombre infini d'étages comme des tableaux. De plus, elles se défendent mieux contre un jour parcimonieux et n'ont pas de coloris à perdre, par conséquent à défendre. Dans un musée, point d'isolement possible, point de préface, point d'introduction par degrés successifs et mesurés. Vous lisez vingt livres, vous entendez vingt sonates à la fois, en peu d'instants le nombre en est doublé, décuplé; vous êtes indigéré avant d'avoir rien pu goûter. Le cerveau surmené par
cette besogne qu'un simple coup d'œil lui jette à chaque instant, à chaque pas, s'épuise rapidement. Le mouvement de l'esprit, celui du corps lui-même devient de plus en plus pénible; tout plaisir comme tout profit sont paralysés. Et voyez la belle préoccupation des conservateurs de Musée pour remédier à ces inconvénients. Elle se borne, la plupart du temps, à faire concorder la dimension des cadres. Une peinture précieuse est hors de vue, une banalité sans intérêt et de grande dimension s'étale au premier rang. Qu'importe? il faut avant tout que les cadres se îa.sstnt peîid an t . Vous avez une heure pour faire un croquis, vite un gardien se présente et vous objecte que vous n'avez pas de tapis à mettre sous vos pieds, que vous abîmez le parquet. Cette absurdité à peine croyable est en plein exercice. Un parquet bien entretenu et des cadres qui se font pendant, voilà l'Idéal d'un Musée. Il n'y a que peu d'années que l'ordre chronologique est entré pour quelque chose dans leur aménagement. Mais la manie des pendants et la conservation des parquets, autrement mieux sauvegardés que les tableaux, est aussi florissante que jamais.
Qu'on suppose la police intérieure des Musées plus intelligente, et les , classements mieux faits (plusieurs déjà laissent peu à désirer), combien ces arrangements savants, instructifs même, dès qu'il s'agit de faire valoir une œuvre ce qu'elle vaut, sont inférieurs à l'éloquence muette du lieu où elle est éclose. Jamais une fleur n'a autant de grâce et de charme que là où elle est venue d'elle-même, en accord et en communion parfaite avec tout ce qui l'entoure. En est-il autrement d'une œuvre d'art ? Placée jadis dans un lieu dont l'aspect architectural, les souvenirs parlant, la consécration précise et particulière l'isolaient et l'entouraient tout à la fois, avec
quelle intimité', quelle clarté pénétrante elle se communiquait au spectateur! Instruit et préparé sans peine, il arrivait avec cette ouverture d'esprit recueilli, cette curiosité respectueuse, qui saluent le beau comme un un hôte rare et toujours bienvenu. Qui n'a éprouvé cette impression en entrant à Assise, dans l'église Saint- François, et en voyant se dérouler sur ses murailles la poétique légende qui a inspiré pendant plusieurs siècles tant de chefs-d'œuvre. Ces peintures murales qui racontaient l'histoire d'un saint ou d'un héros étaient des témoignages votifs de reconnaissance de la part d'une ville, d'une contrée, pour perpétuer le souvenir d'un grand serviteur de Dieu ou d'une victoire sur l'ennemi. Ces exemples étaient imités par des familles dont le chef lui-même dignitaire de la cité ou de l'armée ou simple particulier, donateur de l'œuvre, tenait à y figurer agenouillé aux pieds de la Madone et présenté par le saint, son patron. Toutes les villes d'Italie, un grand nombre en France et ailleurs, démontraient, soit par la peinture, soit par la sculpture, soit par les sanctuaires qui les contenaient, l'incroyable fécondité de cet art héroïque et religieux. Les musées étaient alors inconnus; il n'y avait pas besoin de serres chaudes pour ces plantes croissant et fleurissant en plein air, créées pour le sol et parle sol qui les portait; le peuple n'avait besoin de nulle initiative pour les connaître et les aimer, car elles avaient cru avec lui, au milieu de lui et pour lui.
Nulle part cette consécration, cette éloquence des milieux ne se rencontre plus complète qu'au Vatican. C'est là que la grande résurrection moderne, inaugurée, non par Jupiter, mais par le Dieu vivant qui en avait jeté la semence aux Catacombes, a laissé sa plus vigoureuse empreinte. C'est jusqu'ici la dernière étape, le dernier
rendez-vous du grand art moderne, et par conséquent chrétien, avant que l'ennemi, qui a déjà des intelligences dans la place, ne l'ait défiguré et n'en ait dispersé les lambeaux à tous les vents. Il semble que le Christ menaçant de la Sixtine, entouré des Sibylles et des prophètes, proteste contre les temps qui vont venir. Il semble que dans l'école d'Athènes, les apôtres entourés des grands hommes de l'antiquité, affirment pour la dernière fois le lien de spiritualité, de noble parenté qui les unit, avant la réintégration prochaine du paganisme grossier qui les sépare. Celui-ci est déjà tout prêt à inaugurer cette ère de faussetés, de scissions, d'erreurs, dont l'art souffrira le plus et dont il ne sera pas seul à souffrir.
Mais n'anticipons pas sur une époque dont l'appréciation ultérieure et plus approfondie occupe la place la plus significative dans ces études sur la situation faite à l'art depuis cette époque même. Contentons-nous de remarquer qu'à partir du moment où statues et tableaux commencent leur vie nomade et cosmopolite, ils ont perdu quelque chose de leur signification, de leur valeur propre, et témoignent que la cause qui les a produits serait impuissante à les produire encore. A la place de Tacte de foi, de patriotisme, de passion, de colère si l'on veut, il y a une œuvre d'art. C'est beaucoup, mais il ne faut pas oublier qu'elle n'a pas été faite comme telle, et que si elle n'avait eu d'autre raison d'être, elle ne serait pas, ou serait autre. Il est certain que ce qu'il y a de beauté intrinsèque dans l'œuvre est immortel, où qu'on la place; mais elle aura beau être cataloguée, enrichie d'une note équitable, quelque chose lui manque. Elle entre sous la tutelle banale de l'archéologue de l'administrateur et y paraît bien vite plus étrange que belle.
A tout prendre cependant, une fois l'unité première
brisée, et ces enfants de l'Idéal chassés de leurs demeures par les barbares des temps civilisés, un Musée est encore pour ces nobles réfugiés la plus honorable retraite. Heureux encore si aux injures du passé ne vient pas se joindre l'injure autrement plus dégradante et plus irréparable de ces mutilateurs à gage dont la fonction officielle est de réparer et de rajeunir les œuvres d'art. Si ce genre de fonction est absolument nécessaire à l'équilibre et au bon ordre de la chose publique, pourquoi ceux qui en sont chargés n'emploieraient-ils pas leurs appointements à voyager à l'étranger? La conservation de leur santé n'y perdrait pas, celle des tableaux y gagnerait infiniment; et sans parler de beaucoup de toiles plus ou moins compromises, un des plus beaux Raphaël du Louvre ne serait pas détruit. A la rigueur on peut se figurer un emploi de temps et d'argent moins inepte que celui dont le saint Michel a été l'objet; mais le plus sûr encore, l'expérience nous l'enseigne, c'est que les restaurateurs, dût-on doubler leurs gages, soient maintenus à la plus grande distance possible des Musées. Là, du moins, grâce à ces précautions, une hospitalité plus sûre pourrait être offerte à ces trésors que tant de périls menacent. Un autre genre de retraite semblerait pouvoir leur être offert dans les demeures privées. Mais l'instabilité de ces dernières ne s'y prête plus, et l'hôte vieillit vite au foyer qui n'est pas le sien. Ce qui l'émeut, n'intéresse personne autour de lui : il s'isole de plus en plus dans ses souvenirs et ne peut longtemps conserver une place que le cœur ne lui garde plus. Les œuvres aux grâces intimes et sévères deviennent de plus en plus inintelligibles pour le goût moderne, et elles se prêtent malaisément au rôle d'accessoire complémentaire d'un mobilier de luxe. Il faut avant tout des cadres
riches et de dimensions voulues ; car la plus haute préoccupation esthétique est toujours qu'ils se fassent pendant, en garnissant des places où il ne s'est rien trouvé de mieux à mettre. Qu ya-t-il dans ce cadre? On ne sait trop, car grâce aux rideaux sombres croisés par le haut, grâce au fond clair sur lequel toute peinture se détache en noir, grâce au peu de jour qui, arrivant par la partie inférieure, se trouve à contre-sens et très atténué, on ne perçoit que des objets indistincts sur une surface miroitante. C'est indifférent, car l'essentiel c'est de savoir que dans telle vente ce moulin a coûté tant, cette gardeuse de cochons tant; même le cochon tout seul ou une part dépecée, encore davantage; les chaudrons, les légumes, les volailles, les fromages ne leur cèdent en rien : les vivres sont si chers! Tout cela cependant peut être primé par quelque hétaïre, mot propre et grec de quelque chose qui n'est ni grec ni propre. Dans les monuments civils, la sculpture est moins mal partagée que la peinture. Cette dernière, quand les architectes daignent lui accorder une place est ordinairement reléguée au plafond. Rien ne se peut imaginer de plus irrationnel, plus ingrat, plus au rebours du sens commun. Dans ce cas-là un architecte n'hésite jamais. Pour remédier à cette singularité de se sentir une foule de gens sur la tête, les artistes se sont mis à la torture. Ils n'y mettent pas moins tous ces personnages, qui regardent on ne sait quoi, les coudes appuyés sur une galerie circulaire, ou qui cherchent à s'envoler dans les nuages avec mille contorsions de raccourci, mille attitudes bizarres qui laissent à peine voir le visage en développant au premier plan la plante des pieds. Quand Michel-Ange, à la voûte de la Sixtine, et Raphaël, dans les stances, ont exécuté leurs fresques merveilleuses, ils n'avaient pas laissé les
autres places vides, toutes sont remplies, tant il y a à cette époque, comme dans celles qui l'ont précédée, exubérance d'art, habitude et besoin de le rencontrer partout. De plus, ces désastreux raccourcis ne les ont pas tentés. Ils avaient mieux à faire. N'oublions pas non plus qu'à cette époque, les architectes, peintres euxmêmes le plus souvent, n'étaient pas les ennemis de la peinture. Du moins, ils ne faisaient pas tout ce qu'il fallait pour paraître tels, en la reléguant aux places les plus désastreuses, uniquement préoccupés de mettre le plus en vue leurs éternels rinceaux, panneaux de marbres jambonnés, d'ornements rebattus, ressassés, de pastiches de moulures qui traînent partout. Dans les chapelles, les oratoires privés, à peu d'exceptions près, la monotonie des places vides n'est guère rompue que par un système décoratif qui fait regretter leur nudité. Il faut reconnaître que ce dernier parti est le plus souvent adopté. Voici le raisonnement au moyen duquel on le justifie. Toute ornementation, toute image ne peut que distraire le sentiment religieux si on l'a, et ne peut le donner si on ne l'a pas. Cette argumentation du protestantisme le plus pur, est celle de nombre d'excellents catholiques, mais bien modernes, bien bourgeois , bien économes de leur sensibilité et surtout de leur bourse à l'endroit du beau.
Dans les monuments du même genre destinés au public, les choses ne se passent guère autrement. On y trouve moins rarement des velléités décoratives, et même, hors le sentiment du beau, on y rencontre un peu de tout. Ce qui abonde le plus, en dehors des découvertes de bric-à-brac (car si on n'a pas fait dans tous les temps de la bonne peinture ou sculpture, on en a toujours fait de la mauvaise), ce sont les donations
trop libérales d'essais informes, les copies telles quelles d'après des originaux choisis sans discernement, qu'un député influent et jaloux de sa réélection obtient pour le chef-lieu. Sur l'autel principal, dans les chapelles latérales, partout des fleurs de porcelaine ou de papier, des statues écœurantes et prétentieuses en carton-pâte, des magots hideux, chamarrés d'or. Avec leur rouge, leur bleu, leur vert criards on dirait des espèces de perroquets empaillés et accrochés aux murailles. Rien de tout cela ne choque l'esthétique, ne trouble la sérénité des fidèles et des pasteurs : ils y sont habitués, aussi bien qu'à ces chemins de croix qui expriment mieux l'agonie de l'art que celle du Sauveur. Il y eut cependant des tentatives et même faites de la meilleure foi du monde pour faire revivre la grande peinture murale, et c'était, disait-on il y a une quarantaine d'années , l'unique moyen de relever le niveau de l'art en lui assignant un but élevé. Bien parlé, mal réussi. Nombre de monuments civils et religieux à Paris, plusieurs en province, prouvent, à peu d'exceptions près, qu'il y a eu des efforts tentés mais stériles. Le niveau général de l'art n'a cessé de baisser. S'il suffisait de décréter des peintures murales pour en féconder et restaurer à nouveau l'inspiration, en donner le discernement à ceux qui les commandent, le goût à ceux qui les regardent, l'aptitude, le savoir ou du moins le respect à ceux qui les font, le but serait atteint. Mais il paraît qu'il faut d'autres conditions, et les mieux intentionnés â cet endroit ne les soupçonnent même pas. Le Grand-Turc aussi a la meilleure volonté possible pour réformer son pays, il le dit du moins et le pense peut-être. Il lui fait les recommandations les plus sages et lui donne d'excellentes lois auxquelles il ne manque que d'être obéies. S'ima-
giner que les Musulmans arriveront par voie de décrets à l'application pratique des mœurs et coutumes de l'Europe chrétienne est un vaste enfantillage dont l'inanité a fini par être comprise. C'en est un de même sorte d'attendre la glorification de la foi chrétienne de la part de ceux qui sont vis-à-vis d'elle pires que des Musulmans lesquels du moins croient en Dieu. Il serait tout aussi intelligent de choisir des pommiers ou des noyers pour leur faire produire des oranges. Donnez-leur la meilleure exposition possible, entourez-les d'une culture de faveur, il n'y a toujours que des noix et des pommes. Malgré ces produits faciles à prévoir et obstinément les mêmes, la même perspicacité qui a présidé au choix des exécutants, s'obstine à n'en pas changer. Le mieux qui se puisse récolter après de superbes programmes, beaucoup de discours officiels, de commissions, sous-commissions, procès-verbaux et force paperasses, se réduit à des qualités purement négatives. Mais ce n'est pas de cette maigre pitance que le beau peut vivre : il vit d'affirmation. Plus elle est nette et sincère plus il profite et grandit. Nul savoir archéologique, nul rouage administratif si parfaits ou si puissants qu'on les suppose et surtout qu'ils se croient eux-mêmes, ne peuvent donner ou remplacer cette condition sine quâ non. Ils sont radicalement impuissants à faire surgir rien de viable, à opérer cette transfusion d'un sang vermeil et chaud en des artères à peine soulevées par un sang appauvri que le cœur ne renouvelle plus.
Il est incroyable à quel point tous ces produits officiels se ressemblent et se reconnaissent à première vue. Fils d'une volonté froide, où l'amour n'a point de part, ces êtres hybrides ont le même air de famille ; ils respirent la monotonie et suent l'ennui. Ceux qui, en dépit de la
consigne se hasardent à faire de grands gestes de figurants, paraissent encore plus figés et moins en scène s'il est possible : on dirait des invités d'office qu'une circulaire ministérielle convoque à une cérémonie quelconque, à une messe d'enterrement surtout. Leur tenue est correcte sans doute, leur maintien convenable; mais pour convenables et corrects qu'ils soient, ils n'en expriment pas moins clairement que la pensée des assistants est à cent lieues de ce qui se passe, et que pas un de ceux qui sont là n'y serait s'il avait le loisir de n'y pas être. Les saints, les personnages historiques de tout ordre et de tout temps ; apôtres, martyrs, évêques, collés plus ou moins processionnellement sur les murailles n'ont pas l'air de penser autre chose. Ceux qui les ont disposés en bon ordre et de manière à être le plus présentables possible n'ayant guère mieux ni autre chose dans la cervelle, n'ont pu, malgré de louables, pénibles et savants efforts, transmettre rien de plus que l'indifférence absolue ou la répulsion qu'ils éprouvent eux-mêmes. C'est en vain qu'ils se sont battu les flancs, en vain qu'ils ont consulté tels Maîtres, qu'ils ont voulu s'inspirer de telle époque, évitant avec soin de braver une idée et une forme reçues et avec non moins de soin celles qui lui sont contraires. Tiraillés dans tous les sens, incapables de préférence puisqu'ils sont incapables d'affirmation, ils enfantent des œuvres dont le caractère est de n'en pas avoir.
Pour nous faire une idée plus complète de l'art contemporain il nous reste à parler des expositions. Remarquons en passant que ce genre, d'exibition, aux grandes époques de l'art, soit ancien soit moderne, n'existait pas. Il y a un siècle qu'il commençait à peine. Depuis, le maigre filet d'eau est devenu un fleuve dont la crue in-
cessante a quelque chose de fatal, et que nulle digue ne semble pouvoir arrêter. La qualité est loin de croître avec la quantité'. C'est une marée montante qui renverse tout et ne se retire pas. Sans entrer dans une discussion approfondie à ce sujet, bornons-nous à deux remarques sommaires. La première c'est que la facilité des communications favorise cet apport incessant, et que ces facilités d'importation et d'exportation, précieuses sans doute sur un autre terrain, tendent de plus en plus à faire rentrer les œuvres d'art dans la catégorie des objets manufacturés. La seconde c'est que ce perpétuel et très libre échange, loin de favoriser la qualité de ce genre de produit, tend de plus en plus à ne lui en laisser à peu près aucune. Si l'individualité et l'originalité des œuvres sont ce qui nous intéresse le plus, comment ces qualités peuvent-elles naître ou se maintenir en des conditions pareilles. La dernière grande exposition générale s'est chargée dans la section des beaux-arts, celle-là seule m'occupe, d'apporter une preuve convaincante de cette vérité. Il était facile de constater que, quelle que fût la provenance étrangère, nulle école, nulle nationalité, nul caractère propre, original, ne se faisaient jour nulle part. En dépit du cartel qui vous apprenait que vous étiez en Autriche, en Belgique, en Danemark, en Italie, en Russie, il était difficile de ne pas reconnaître partout la note dominante de l'article Paris. L'Angleterre seule conservait un caractère à part, c'est-à-dire Anglais. Ainsi, non seulement les individualités propres, mais les nationalités même tendent à s'effacer. Que ce soit là une très grande preuve de progrès et un grand sujet de joie pour plusieurs à certains points de vue, je ne veux pas les contrarier, mais en affirmant que l'absence d'individualité porte à l'art un irréparable préjudice, je
n'aurai pas de contradicteurs sérieux. C'est du reste affaire aux autres nations si elles tiennent à copier notre pays, dont la suprématie sur ce terrain-là et dans cette circonstance, ne pouvait pas être et n'a pas été contestée. Revenons à ces expositions annuelles qui fournissent après tout les observations les plus directes pour juger l'art contemporain. C'est pour elles qu'il est fait et c'est là qu'il se montre avec le moins de contrainte. Chacun choisit les sujets qui lui plaisent, ou mieux qu'il croit devoir plaire, les traite à sa guise, et ne se guindé pas trop pour paraître autre que ce qu'il est. Il y a donc une sincérité relative, qui est, pour arriver au bien, une condition de premier ordre. Là aussi chaque spectateur ne consultant que son goût et son caprice, car ceux qui se guident d'après les comptes rendus du Salon ne sont pas les plus nombreux, on peut se rendre compte de la relation qui existe entre l'art contemporain et le public, de la nature et de la portée des préoccupations de tous les deux.
Affirmons donc sans témérité que de l'aspect général des œuvres exposées se déduit la formule suivante, adoptée par la très grande majorité des exposants. Cette formule se réduit à ceci : Je ne crois à la valeur intrinsèque d'aucune idée. Toutes seraient à peu près également bonnes pour prétexter une œuvxe d'art, si le mieux n'était de n'en avoir point. Qu'une draperie recouvre un saint, un brigand ou un innommé quelconque, elle peut toujours être d'une couleur qui flatte les yeux, elle peut toujours former un accord riche et piquant avec les tons de chair et le fond. C'est là l'essentiel : atteint ou non ce n'est ni la faute ni le bénéfice du sujet ; voire même qu'on en peut choisir dont les personnages anonymes sont aussi dépourvus de vêtements que d'idée -, aux
avantages ci-dessus énoncés se joint, dans ce cas-là, celui d'un attrait généralement compris et le plus sûr de tous pour attirer des chalands. Il se consomme, ou mieux il se produit dans cette donnée nombre de Vénus et de baigneuses ; les Magdeleines sont loin d'être exclues. Année moyenne on en compte bien une dizaine; c'est un embranchement sur Tart religieux avec billet de retour à bref délai. Dans ce pêle-mêle incohérent qui tourne au bazar, les plus intrépides visiteurs sont ahuris, et le regard hébété plutôt qu'attiré par ces milliers d'objets, cherche avec anxiété un banc pour s'asseoir, tant la lassitude morale et matérielle vous accable au bout de peu d'instants. Au milieu de cet assortiment complet et dans tous les genres, on reconnaît des épaves plus ou moins bien rajustées de toutes les époques, de toutes les croyances, de toutes les écoles. — Gomme on ne croit à aucune rien n'empêche de s'adresser à toutes. Les Egyptiens, les Grecs, les Etrusques, les Romains, apportent leur contingent obligatoire et pas toujours laïque. Que deviendrait la note égrillarde et gauloise si les dieux ne reparaissaient plus. La Ghine commence à donner, le Japon la suit de près, et les deux inaugurent une concurrence sérieuse aux costumes un peu rebattus de la campagne de Rome et des Abruzzes. Paysages, ou plutôt études d'après le paysage -, en masse, natures mortes, étalages de fruitières ou de marchandes de modes, il y a de tout ce qu'on voudra ; de tout, excepté un accent de l'âme ; de tout excepté une admiration primesautière pour un idéal quelconque; de tout, excepté la conviction, excepté le beau, excepté l'art lui-même.
Place aux marchands ! Tel nom fait prime, tel, qui n'expose jamais et n'est guère connu que des courtiers marrons de la coulisse, fait fureur à l'hôtel Drouot, et
gagne en quelques années avec des œuvres interlopes, plus que les plus grands maîtres pendant toute leur vie. Alors les badauds de s'écrier : C'est l'âge d'or des artistes. Pour comble de prospérité et d'honneurs, voici que la haute nouveauté compte un rayon de plus dans les magasins les mieux achalandés. Encore quelques encouragements de cet acabit, on trouvera des beaux-arts assortis pour tous les goûts, pour toutes les bourses, et il est hors de doute que Varficle progressera sans cesse. Sans doute, la main-d'œuvre gagnera en habileté jusqu'à pouvoir fournir dans des prix doux les sujets de piété les mieux traités, voire même des portraits, qui, faits de rencontre ou sur mesure, ne laisseront pas d'aller très bien et de faire le bonheur des gens. L'art, devenu un valet de boutique, endosse la livrée de la maison. Il peut entonner son cantique de délivrance car il n'étouffe plus sous le suaire glacé du m/sticisme. J'ai cueilli cette jolie phrase dans les dissertations artistiques de M. de Mersey, ancien directeur de l'Ecole des beaux-arts. On la peut trouver ailleurs. Oui, l'art peut se flatter à bon droit d'être débarrassé de la tutelle étroite du clergé, du despotisme dogmatique des traditions et de la protection humiliante des grands seigneurs, car de tous leurs privilèges passés il n'en est pas un qu'ils regrettent moins.
Quant au public il n'a qu'un mot pour exprimer son impression. C'est amusant ou ce n'est pas amusant; il rappelle tout à fait, en ceci, comme profondeur et variété d'observations, le mot si connu mais si difficile à répéter d'un condamné à mort que Victor Hugo avait eu la curiosité et la permission d'interroger. L'illustre poète comptait faire bénéficier d'une impression prise sur nature, le livre qu'il écrivait alors et qui a pour titre : le derniey^ Jour d'un Condamné. S'il est laissé
à lui-même, ce bon public, s'il n'a pas appris quelques mots techniques, qu'il emploiera avec autant d'à-propos que le feuilleton où il est allé les chercher, vous ne le ferez pas sortir de là. C'est amusant ou ça ne l'est pas. Le paysage ne l'entraîne pas autant qu'on croirait, car, à certains égards, il lui fait l'effet d'une symphonie, et il déteste la musique sans paroles. Ce qui l'attire le plus ce sont les saynètes drolatiques, familières ou gouailleuses, genre Vaudeville ou palais royal. Une dissimule rien de sa satisfaction entière à reconnaître, si bien imités qu'on va les prendre ou les manger, les fruits, les légumes, les iieurs, les victuailles. Les instruments de cuisine le ravissent. En un mot, le critérium de l'art c'est l'idéal des soirées amusantes, des dioramas et panoramas, en un mot c'est le trompe-VœU. Quant aux sujets lyriques ou religieux, il ne consent à s'y arrêter que lorsqu'ils ont l'aspect théâtral d'un mélodrame, d'un décor de féerie, ou la banalité à la fois niaise, prétentieuse et sucrée des objets dits de piété. Sucre d'orge. Polichinelle et Croquemitaine, voilà ce qui intéresse l'immense majorité du public, comme un grand enfant qu'il est. Du reste, c'est ainsi qu'on aime à le traiter, de telle sorte qu'il n'a pas tort tout seul, il ne faut pas l'oublier. Il ne faut pas oublier non plus qu'il n'est pas indifférent à ce qui fait vibrer la fibre patriotique. Il la reconnaît et la comprend parce qu'il la sent encore. Aussi ne manque-t-il pas et n'a-t-il jamais manqué d'hommes de talent et de cœur pour y correspondre ; plusieurs, et notamment dans ces dernières et lugubres années, l'ont fait avec une supériorité que l'habileté seule ne saurait atteindre. Cette veine de poésie, gloire ou revers, nous coûte assez pour mériter de survivre. C'est là un fait dont il faut tenir compte pour ne pas
mériter le reproche de pessimisme. On ne peut nier d'autre part le déploiement d'activité, de talent très réel, de bonne volonté que montrent tant d'artistes. Il faut songer que beaucoup sont dévoyés, gâtés, contraints souvent, par les lacunes, les faiblesses et les duretés de notre époque. L'essentiel c'est qu'il y ait des forces. Or, bien que confuses et mal dirigées, elles existent, et nulle part, dans Tordre d'idées qui nous occupe, elles ne sont plus vives ni mieux employées. Un autre fait doit aussi attirer notre attention. Le sentiment religieux poussé à bout, ici par une âpre expérience, par de basses calomnies, là par des persécutions criantes, partout par une ignorance grotesque, vraie ou simulée, des notions les plus élémentaires de la doctrine chrétienne, a fini par comprendre que la résignation poussée plus loin mériterait le nom d'abdication. Il a compris que partout où il était attaqué il devait se défendre, et que, sauf la violence et la calomnie, qu'il laisse à ses adversaires, aucune arme ne devait être négligée. Il compte déjà et prépare un plus grand nombre de vaillants défenseurs, pour répondre à tous les défis, sur tous les terrains : philosophie, lettres, sciences ; celui des arts aura son jour peutêtre. Comprendrait-on que ce phare élevé qui a éclairé et guidé le monde moderne pût être non réédifié, mais débarrassé des brumes dont les faiblesses et les injures humaines l'ont obscurci, sans qu'on vît rayonner à nouveau cette auréole de la beauté, non moins divine que toutes les autres et qui fut si brillante jadis ?
Mais de ces deux faits, le premier ne constate qu'un symptôme intermittent, le second qu'une lointaine espérance. Ainsi donc, après avoir reconnu des bonnes volontés isolées, un certain nombre d'individualités qui
luttent vaillamment et non sans honneur, force est bien de reconnaître que l'art contemporain n'a qu'un caractère factice. Par les fins qu'il vise, par les moyens employés, il est avant tout un objet de distraction, de curiosité et de luxe, et à ces titres il ne mérite que trop le sobriquet dédaigneux dont il reste encore affublé : Art d'agrément. Tant mérité qu'il soit il ne suffit pas à caractériser dans quel sens se fait l'évolution artistique de nos jours. Comme nous le constaterons aux diverses époques que nous aurons à apprécier, cette évolution ne diffère pas de celle qui a lieu dans la philosophie et dans les lettres. Les artistes, las ou désabusés de tout idéal, ont pour but unique de représenter la nature, sans parti-pris préconçu de système ou d'école, ou du moins ils le croient ainsi. îls photographient le mieux qu'ils peuvent et ne sont pas sans en avoir recueilli quelque fruit à certain point de vue. Malheureusement ils ne savent guère s'en servir, et les plus habiles d'entre eux font involontairement penser à ces riches qui ne savent que faire de leur argent. Incapables de le consacrer à quelque but noble et généreux, ils le gaspillent en mille fantaisies inutiles ou sans portée.