ENSEIGNEMENT DES ARTS, SOIT OFFICIEL SOIT PRIVE
Fruit principal à retirer de l'enseignement du passé. — Opinion qui attribue à la vieillesse de l'humanité, l'irrémédiable infériorité des temps modernes. — Quels sont les partisans de cette opinion. — Profession de foi de M. Quatremère de Quincjr à ce propos. — Fétichisme administratif. — Une citation de Rollin. — Caractère de l'enseignement officiel.— Impuissance d'un enseignement éclectique et anonyme à rien fonder dans le domaine des arts qui soit doué de vie. — Citation de Charles Nodier. — Quelle est l'atmosphère des ateliers.
En supposant un lecteur assez bienveillant, assez intéressé par le sujet pour m'avoir suivi jusqu'ici, je dois lui supposer aussi le désir de connaître les conclusions pratiques, en raison de la contrainte ou de l'impatience éprouvées en chemin. Rien n'est plus naturel, puisqu'il a entendu dénoncer comme fausses et pernicieuses des idées auxquelles il était vraisemblablement rallié ou du moins accoutumé. Peut-être m'accusera-t-il d'être
sévère ou injuste pour le temps présent. « Nous avons pourrait-il dire, feuilleté avec vous quelques pages de l'histoire de l'art, nous avons constaté ses développements, ses transformations, ses déchéances, selon les milieux qui l'influencent et qu'il reflète à son tour; les regards fixés sur cet océan des siècles écoulés, dont le rivage qui nous touche aujourd'hui sera changé demain, à mesure que le temps aura avancé d'un pas et que nous aurons vieilli d'un jour, nous avons considéré avec vous les flots qui viennent du large et meurent à nos pieds. Peut-être est-ce parce que nous sommes près d'eux qu'ils nous semblent, en touchant leur rive, perdre cet azur lumineux, réfléchi plus pur à mesure qu'ils sont plus profonds et plus loin de nous. » Il peut y avoir du vrai en ceci, mais il ne faut abuser de rien, même de la perspective, et si nous adoptons la justesse de l'image, il n'en est pas moins vrai que le flot qui nous arrive aujourd'hui souleva rarement un limon plus impur et sur une plus large place. Qui peut prévoir le calme nécessaire, pour que les éléments grossiers tenus en suspension retombent au fond et laissent à leur place pénétrer la lumière? Dans les détritus accumulés dont ils se composent, se trouvent pêle-mêle confondus les épaves et les débris de tous les temps, de tous les pays; ce n'est pas avec eux que rien se peut fonder, ni pour le présent ni pour l'avenir. En reconstruisant par la pensée les époques glorieuses ou honteuses dont ils portent l'empreinte, le premier enseignement qui s'impose, c'est de ne point chercher à les recommencer. Rien ne vaut qui se refait. N'oublions pas qu'il s'agit d'art avant tout. Sans doute il est absolument nécessaire d'étudier le passé; il faut surtout que l'intelligence que nous en acquérons, l'admiration qu'il nous cause, l'enseignement qu'il nous donne, soient
assez complets pour nous ôter l'envie de le recommencer. Le profit très réel que nous en devons tirer, n'entraîne en aucune façon le vœu d'archéologie à perpétuité: l'obéissance passive est fatale aux artistes, et ils ne doivent jamais endosser l'uniforme d'une confrérie recrutée de tous les fanatiques des consignes perdues. Ici nous sommes parfaitement d'accord avec les ^écrivains qui en matière d'art ont le plus d'autorité; nous cessons de l'être, lorsqu'ils se rangent à cette opinion très répandue et formulée par M. Renan, savoir, que Fart est fini, puisqu'il est condamné à ne jamais atteindre le degré de perfection qu'il atteignit avant la venue du christianisme. Ne voyant aucun moyen propre à porter remède à cette infériorité fatale selon lui, Tauteur cherche et donne les raisons qui doivent la compenser. « Heureusement la civilisation moderne, possède assez de grandes parties qui n'appartiennent qu'à elle seule, pour se consoler d'être condamnée, sous le rapport de l'art, à une irrémédiable infériorité. Parce que les qualités de l'âge mûr excluent celles de la première jeunesse, ce n'est pas une raison pour regrettef d'avoir échangé les dons brillants qui ne durent qu'un jour, contre les solides avantages de la maturité (i). » C'est assurément ce qu'on peut dire de mieux pour consoler une femme sur le retour de la perte de sa beauté, mais rien ne nous prouve que l'humanité soit cette femme. Les prétendues rides témoins irrécusables de sa vieillesse, de sa maturité si l'on veut, ont été constatées si souvent, si sûrement et à diverses époques si reculées, qu'elle a eu le temps de mourir plusieurs fois avant de finir d'être jeune. Pour affirmer quelque chose à ce sujet, il faudrait d'abord être bien fixé sur son acte
(i) Revue des Deux Mondes^ i" Juillet 1862,
de naissance, et ensuite posséder quelques données sur sa longévité possible et probable. Or, de ces deux termes, le premier est contesté, le second est absolument inconnu. Donc affirmer sa vieillesse et en conclure qu'elle ne peut faire aussi bien que ce qu'elle a fait, est du domaine de la plus pure fantaisie. Notre époque, dit la Bruyère, si le monde doit vivre cent mille ans, sera confondue avec celle des premiers patriarches. Au lieu de considérer l'humanité parcourant un cercle fatal, il est plus rationnel de se la figurer, avec Ballanche, suivant une ligne en forme de spirale. En supposant les rayons des courbes égaux, et les phases de développement analogues dans leur ordre de succession et de durée, il y a marche en avant, et à cette progression nul n'a le droit d'assigner une infériorité définitive (i)pas plus qu'une limite. Sans doute il y a limite, mais qui la connaît ? La réalisation du bien, n'a pas été ou n'est pas encore telle, que personne ait le droit de bannir l'espérance du meilleur, n'ait le devoir de chercher à l'atteindre. Trouver des raisons pour décourager de sa poursuite est le moyen le plus sûr de la faire avorter.
Avant d'aborder le terrain des conclusions, il faut bien constater que ces prophéties décourageantes à l'endroit des destinées de l'art, trouvent créance d'une manière très générale parmi ceux qui le pratiquent et qui l'enseignent. Nulle part cette créance n'est plus reconnaissable que dans les régions officielles dont l'influence et la pression, soit par les écoles soit par les travaux confiés aux artistes, disposent des moyens de propagation les plus actifs et les plus concluants. Il ne
(i) Si cette pensée se trouve dans les œuvres de Ballanche, je rignore ; mais il est certain que je la tiens de sa propre bouche.
viendra, j'espère, à l'idée de personne, de prêter à cette affirmation une arrière-pensée malveillante. Le choix du passage que je vais citer en est une preuve. Il dénote à la fois une vue assez nette des conditions vitales de l'art, une intention des plus honorables pour trouver les moyens de les améliorer et la cécité la plus complète dans la façon de les comprendre et de les appliquer. Ce passage est emprunté à un livre sérieux, qui n'est pas sans autorité surtout dans les régions officielles qui a un titre quelconque touchent aux arts.
« Mon but est de prouver que l'utilité morale des ouvrages d'art, ou leur application à un emploi noble et déterminé, est la plus importante des conditions nécessaires à l'artiste et à Tamateur (pour Dieu ! qu'est-ce qu'un amateur peut bien avoir à faire là-dedans ?) pour produire et pour juger, au public pour sentir et pour goûter les arts d'imitation. // nj a plus d^Olympe [trois fois hélas !j où l'esprit exalté puisse s'élever sur les ailes d'une foi poétique pour en faire descendre sur la terre les images d'une perfection surhumaiîie. Mais si de nos jours le talent a moins de secours pour se diriger dans cette route morale de Vimitation^ c'est une raison de plus pour ceux que touche h soin d'une si noble direction^ * d'apporter dans V encouragement des parties diverses de l'imitation^ ce discernement éclairé de tous les moyens propres à faire valoir les destinations qui embellissent les arts^ sur celles qui les dégradent (i). » Quel passage typique, et modèle dans son intention loyale aussi bien que dans son ignorance absolue des causes qui peuvent amener le résultat désiré, lesquelles ne peuvent renaître
(i) Considératioyis sur la destination des ouvrages d'art, ou de Vinfluence de leur emploi, par M. Quatremère de Quincy.
depuis que l'Olympe n'existe plus, depuis que les routes morales de rimitation (cette phrase est unique) sont perdues. Là, comme en beaucoup d'autres sujets, c'est toujours la même foi aveugle dans la panacée universelle pour guérir tous les maux et faire retrouver les routes morales de l'imitation comme de tout ce qui est plus ou moins perdu. En somme, pour dire les choses en un français clair et net ; dès l'instant qu'il n'y a plus d'Olympe pour inspirer les artistes, et que le bon Dieu des chrétiens qui l'a si désavantageusement remplacé ne vaut rien pour cette besogne, il n'y a plus que la perfection d'un mécanisme officiel qui puisse y pourvoir à lui seul et les remplacer tous les deux. J'en demande pardon au lecteur, malgré le sérieux du sujet, cela ne fait-il pas penser à cette affiche placardée dans un village pour une représentation de Robert le Diable : les principaux acteurs étant absents ou enrhumés, la musique sera remplacée par un dialogue vif et animé. C'est toujours l'obstinée et incurable méconnaissance de l'unique élément fécond. Elle fait chercher partout, excepté là où elle se trouve, V unique inspirateur des grandes œuvres modernes non inférieures aux œuvres antiques, supérieures sur bien des points, et précisément les seules qui se soient passées de l'Olympe, les seules qui se soitm élevées sur les ailes dhine foi poétique^ les seules qui aient fait descetidre sur la terre les images d'une perfection surhumaine. Gomme on voit, le bandeau de la renaissance si épais sur les yeux de Vasari et de Boileau, n'est pas encore hors d'emploi. Faut-il rappeler que, malgré quelques modifications assez récentes et qui ne portent pas sur le fond des choses, Tcducation universitaire tend à former des esprits imbus des mêmes préjugés des mêmes regrets. Ajoutons que cette préoccupation
de la grandeur et des mérites des anciens déjà si fatale à la connaissance et à l'appréciation des œuvres modernes, quand elle est exclusive, s'aggrave et tend chaque fois à s'aggraver davantage par le peu de place laissé à l'élément chrétien, non plus seulement dans le domaine des lettres, mais dans celui des mœurs. Le bon Rollin pourrait encore écrire aujourd'hui, mais avec moins d'ingénuité, ce qu'il écrivait à l'époque qui prépare la grande et seconde tentative de renaissance païenne, c'est-à-dire la révolution française de gS.
(( Je ne parle pas de l'histoire de France, parce que l'ordre naturel demande que l'on fasse marcher l'histoire ancienne avant la moderne, et je ne crois pas qu'il soit possible de trouver du temps pendant le cours des classes pour rappliquer à lliistoire de France. Mais je suis bien éloigné de considérer cette étude comme indifférente (quelle concession !) et je vois avec douleur qu'elle est négligée (à qui la faute?). Quand je parle ainsi, c'est à moi-même le premier que je fais le procès ; car j'avoue que je ne m'y suis point appliqué, et j'ai honte d'être en quelque sorte étranger (i) dans mon propre pays après avoir parcouru tant d'autres /'irr^.Gependant, notre histoire nous fournit de grands modèles de vertu et un grand nombre de belles actions, qui demeurent pour la plupart ensevelies dans l'obscurité, soit par la faute des historiens, qui n'ont pas, comme les Grecs et les Romains, le talent de les faire valoir, soit par une suite de mauvais goût qui fait qu'on est plein d'admiration pour les choses éloignées de notre temps et de notre pays, pendant que nous demeurons froids et indifférents
(i) Etranger à ce point que de son propre aveu il ne commença à écrire en français qu'à Tâge de 60 ans. Les anciens ont-ils jamais donné cet exemple.
pour celles qui se passent pendant les siècles où nous vivons. »
Encore une fois, à qui la faute ? Les anciens n'ont pas eu ce mauvais goût et c'est en cela surtout qu'il fallait apprendre à les imiter. « Si l'on n'a pas le temps d'enseigner aux jeunes gens l'histoire de France dans les classes, il faut tâcher au moins de leur en inspirer le goût en leur citant de temps en temps quelques traits qui leur fassent naître Venvie de Vétiidier quand ils en auront le loisir. (RoLLiN, Traité des Etudes^ p. 383.) Après avoir lu ces lignes si naïvement monstrueuses, il n'est sorte de difformité intellectuelle qui ait le droit d'étonner. Voici l'aveu que fait en toutes lettres un gentilhomme français d'un nom bien connu, aveu qui prouve à quel point cet ostracisme de notre histoire était rigoureusement maintenu. « Le nom de Henri IV ne nous avait pas été prononcé une seule fois pendant nos huit années d'étude, et à dix-sept ans j'ignorais encore à quel époque et comment la maison de Bourbon s'était établie sur le trône (i). »
L'enseignement des beaux-arts par les écoles de l'Etat n'est pas, il est vrai, obligatoire; et ceux à qui il ne convient pas parce qu'il est trop semblable à l'enseignement universitaire, sont libres d'aller chercher ailleurs ; cela est vrai jusqu'à un certain point, et nous en reparlerons tout à l'heure. Mais il ne faut pas oublier que là, comme partout, grâce à l'absence de toute initiative privée, l'Etat décide en dernier ressort et les municipalités elles-mêmes n'ont qu'une part minime d'initiative. Son budget, en premier lieu, les commandes, les places dont il dispose, direction, professorat, inspection des beaux-
(i) M. Taine, V Ancien régime.
arts, le rendent responsable au même degré qu'il est omnipotent. Je n'ignore pas qu'il est difficile de formuler un corps de doctrines absolument défini, comme étant le sien; toutefois, si d'après ses actes on peut se faire une idée de son credo officiel des arts, je suis convaincu qu'il serait difficile d'en donner une idée plus juste que par les paroles citées plus haut de M. Quatremère de Quincy. Gomme on le voit, elles sont en harmonie avec le programme universitaire tel que l'a conçu Rollin. Ce programme, même élargi comme il l'a été, n'en conserve pas moins ce caractère de prédilection assez exclusif pour les époques antérieures à l'ère moderne. Mais adoptons pour un moment le point de vue qu'il nous donne comme étant le sien et supposons vraie l'impartialité dont il se vante. Il ne veut, nous assure-t-il, donner aucune direction spéciale, dogmatique, morale, philosophique ou littéraire, mais, par des études et mcursions variées sur tous les domaines de l'intelligence humaine, il veut uniquement rendre les jeunes gens aptes à choisir, en pleine connaissance de cause, le côté plus spécial où les attirent leurs aptitudes et leurs goûts, d'où leurs convictions doivent naître. Mais qui ne voit que cette neutralité de direction maintenant l'équilibre entre toutes, soutire une grande partie de ses forces à celui qui enseigne? Elle ne peut même être strictement observée par lui, à moins qu'on ne le suppose sans conviction aucune, c'est-à-dire nul. En fait, l'enseignement officiel des beaux-arts est loin de tenir la balance égale entre l'élément antique ou païen et l'élément moderne et chrétien; vis-à-vis de ce dernier ses prédilections, et par conséquent celles qu'il tend à propager et propage très réellement, sont ou hostiles, ou indifférentes, ou dédaigneuses. Il suffit de jeter les yeux
sur un programme de concours pour partager cette manière de voir. Parmi ces programmes, un des plus curieux est celui qui fut donné à la section d'architecture , il y a quelque trente ans. Le sujet était un baptistère. Ah! Vous voyez bien, dira-t-on, voilà un sujet chrétien. Mais l'injonction qui terminait le programme était adorable : « Messieurs les élèves sont libres de s'inspirer de tous les genres d'architecture, excepté de Varchitecture gothique. Nous leur conseillons toutefois d'adopter la période architecturale du siècle de Périclès. » M. deMontalembert cite ce programme dans une brochure très piquante qui parut après l'achèvement de l'église greco-romaine de Notre-Dame de Lorette. Comme repoussoir, une gravure au trait la faisait figurer à côté de celle de la sainte Chapelle. J'ignore si, à l'heure qu'il est, la préférence serait donnée à la première, mais la plupart des églises faites par les élèves de l'Ecole des beaux-arts sembleraient le faire croire. Sujets de peinture : Apollon gardant les troupeaux chez Admèîe ; tout dernièrement Mercure inventant le caducée. On pourrait multiplier les exemples.
Comme tout cela est palpitant d'intérêt pour notre temps, nos préoccupations, nos tendances, nos idées, nos convictions, notre histoire. A prendre les choses au mieux, on peut dire que l'enseignement officiel des beaux-arts, quand il n'est pas hostile aux idées chrétiennes, est absolument sceptique et éclectique. Or, scepticisme et éclectisme ne fondent rien que d'habiles ouvriers propres à mettre une bonne moyenne de talent au service de toutes les besognes que l'on voudra ; et, chose étrange pour qui ne voit que la superficie, ce respect affiché pour toutes les convictions et toutes les écoles, sous prétexte de ne froisser ou dévier aucune
tendance particulière^ de ne faire avorter aucune individualité originale, aboutit à l'effet contraire, c'est-à-dire à une désespérante uniformité. Le foyer d'une vie individuelle s'allume à une autre individualité, et non à un fonctionnement administratif anonyme, impersonnel , indifférent à toute conviction et très préoccupé de le paraître.
Quand Charles Nodier écrivait en 1843, dans la légende de Béatrix, la page éloquente que je vais transcrire, il ne doutait pas plus que ses contemporains, que le mouvement dont il était témoin, ne parviendrait à ébranler, à réchauffer cette puissante force d'inertie , qu'on appelle l'enseignement de l'Etat; il se doutait encore moins que s'il en sortait, si quelques concessions étaient faites sur des points secondaires, ce serait pour prendre une attitude dont l'hostilité s'accentue tous les jours davantage contre tout ce qui est propre à ranimer le souffle des grandes œuvres. Voici le passage en question, dont l'entrain et la verve mordante, rappelent fidèlement les généreuses indignations non moins que les généreuses illusions de cette époque :
« îl était bien convenu en France, il y a une vingtaine d'années, que tous les trésors de poésie sont renfermés sans exception, dans le Pantheum mythicum de Pomey ou dans le dictionnaire de la, fable de M. Noël. Toute idée qui n'avait pas passé à la filière éternelle des grecs et des romains, était réputée barbare: quand vous en aviez fini avec les Méléagrides, les Danaïdes, les Pélopides, les Atrides et autres dynasties malencontreuses fatalement vouées aux Eumenides par la docte cabale d'Aristote, et surtout par la rime, il ne vous restait plus qu'un parti à prendre, c'était de recommencer, et on recommençait ; la patiente admiration des collèges ne se lassait jamais de ces beaux mythes qui ne disaient pas la moindre chose à l'esprit et
au cœur, mais qui flattaient l'oreille de sons épurés à la douce euphonie des hellènes. C'était Bacchus, né avant terme au bruit d'un feu d'artifice, et que Jupiter héberge dans sa cuisse par l'art de Jabasius, pour y accomplir le temps requis par une gestation naturelle. C'était le fils de Tantale servi aux dieux dans une oUa podrida digne des enfers, et dont Minerve plus affamée que le reste des immortels, fut obligée de remplacer l'épaule absente par une omoplate d'ivoire. C'était Deucalion repeuplant le monde avec les ossements de sa grand-mère, c'est-àdire en jetant des pierres derrière lui, c'était je ne sais quel autre absurde et solennel conte, dont il fallait connaître les détails ridicules et souvent obscènes ou impies, sous peine de passer pour ignorant ou pour stupide aux yeux de la société polie. En revanche on décernait des récompenses et des couronnes à l'heureux enfant qui était parvenu à rassembler dans sa mémoire le plus grand nombre de ces inepties classiques. Cette méthode d'abrutissement et de dégradation intellectuelle, qui manquait rarement son effet, s'appelait l'éducation.
« Cependant notre civilisation ne ressemblait plus, depuis bien des siècles, à celles qui s'étaient nourries pendant tant de siècles, des fables puériles du paganisme; une nouvelle croyance s'était introduite, grave, majestueuse, touchante, pleine de mystères sublimes et de sublimes espérances. Avec elle étaient descendus dans le cœur de l'homme, une multitude de sentiments que les anciens n'ont point connus, la sainte ferveur de la foi, le noble enthousiasme de la liberté(i), l'amour, la charité, le
(i) Il ne faut pas cependant combattre un engouement aveugle par un de'ni de justice. C'en serait un de méconnaître le plus pur, le plus noble amour de la liberté chez les héros des Thermopyles et les vainqueurs de Salamine.
pardon des injures. La poésie d'une époque se compose de deux éléments essentiels, la foi sincère de l'homme d'imagination qui croit ce qu'il raconte, et la foi sincère des hommes de sentiment qui croient à ce qu'ils entendent raconter. Hors de cet état de croyances et de sympathies réciproques, la poésie, il en est de même pour tous les arts, n'est qu'un vain nom, l'art stérile et insignifiant de mesurer en rythmes compassés quelques syllabes sonores. »
Ah ! que tout cela est profondément ignoré dans les ateliers où s'enseigne la pratique des beaux-arts. Quand je dis ignoré, le mot n'est pas exact, car tout cela est conspué. Constater une si intolérante hostilité ou partialité de la part d'hommes si jeunes, réunis pour la noble étude des lois du beau et des moyens les plus propres à le manifester, est un des spectacles les plus tristes et les plus fréquents auxquels il soit possible d'assister. Malheur au naïf et courageux imprudent dont la tenue et les idées sont en désaccord avec un pareil milieu, il est destiné à servir de cible aux propros les plus abjects, à des avanies dont rineptie n'a d'égale que la lâcheté, car ces despotes au petit pied, se mettent volontiers vingt contre un. îl faut les subir ou sortir de l'école : bien des jeunes gens y renoncent plutôt que de s'exposer à un pareil enfer. Certainement là comme ailleurs, les conservateurs, c'està-dire ceux qui veulent travailler, sont la majorité, mais il s'y passe ce qui se passe partout où il y a absence de principes, ou d'autorité pour les faire respecter : une poignée de turbulents, disons le mot, de francs galopins, fait la loi à tout le monde. Naturellement ils ne manquent jamais d'affirmer leurs opinions archirépublicaines ; préludant ainsi de bonne heure à la pratique de la vie, ces apprentis artistes, libres-penseurs incorrup-
tibles, sauront très bien intriguer plus tard, pour obtenir soit de l'Etat, soit de la municipalité, quelle que soit la couleur du drapeau, soit de ces curés ou religieux si bafoués, les meilleures commandes; ils ne se feront pas le moindre scrupule d'employer, pourvu qu'on les paie, toutes les ressources de leur savoir, à la glorification des sujets et des idées contre lesquels ils ont vomi et continueront à vomir les plus indignes blasphèmes (i). Le public n'est guère au courant de ce qui se passe dans ces sanctuaires officiels de l'enseignement des beaux-arts, qui l'intéressent trop peu. A peine de temps à autre Técho en vient à ses oreilles, et lorsqu'un méfait par trop scandaleux nécessite la fermeture momentanée d'un cours, lorsque les plaintes de quelques élèves étrangers, trop gravement insultés, motivent l'intervention d'un représentant de la nation à laquelle ils appartiennent, ce qui est flatteur pour notre pays, on se dit : mais que font donc les directeurs et les professeurs? On peut être sûr que ces désordres ne leur plaisent pas, et qu'ils font de leur mieux pour les faire cesser. Mais il y a, à cet endroit, une tradition si invétérée, un esprit si profondément, si irrémédiablement vicié, que les modifier n'est pas facile. Du reste, personne ne se soucie de dire ce que je viens d'indiquer en substance (les détails plus circonstanciés seraient écœurants) et les élèves convaincus d'avoir fait une plainte au dehors, se feraient un mauvais parti; bien plus, ni écrivains ni artistes ne se soucient de se mettre à dos ce petit peuple indisciplinable, qui se fait de bonne heure la main à violenter qui ne pense pas comme lui, à ne rien respecter de ce qui le gêne, et à se venger de qui lui fait la leçon.
(i) Je suis témoin des choses que je dis, et ne crains pas de les dire.