LES BEAUX-ARTS ENTRE LES ROUAGES ADMINISTRATIFS
Le ministre des beaux-arts. — Avec quoi il se fait. — Mesure de sa compétence et nature de son autorité. — Coup d'œil sur la hiérarchie des fonctionnaires au département des beaux-arts. — De quelle manière ils comprennent et appliquent leurs théories administratives. — Rôle des conseils municipaux dans les questions d'art qui les concernent. — Conditions de l'art en province. — Elle est utilisée pour écouler le trop plein des produits et des artistes de la capitale. — Le conseil des bâtiments. — M. Bossan. — Quelques exemples d'intrusions néfastes. — Double conséquence de la centralisation dans la capitale et de l'exportation dans les provinces dépourvues de tout droit protecteur. — Encombrement d'une part, désertion de l'autre. — Exemples à l'appui. — Clichés officiels sur le développement du grand art.
A tout seigneur tout honneur. Commençons par le ministère des beaux-arts, puisqu'il y a quelqu'un qui porte le titre de ministre des beaux-arts. Le lieu où il est censé siéger et gouverner, mais où il ne met jamais les pieds, offre l'aspect peu agréable, les aménagements et la classification hiérarchique de personnel qu'on rencontre dans tous les bureaux d'administration officielle: chefs de division, sous-chefs, secrétaire, employés, gar-
diens, introducteurs. Ce lieu, comme tous ceux de ce genre, est assiégé de visiteurs, de clients, de quémandeurs des deux sexes, montrant, qui une lettre d'audience, qui une lettre de recommandation, qui une chose, qui une autre; mais, c'est la caractéristique du lieu, jamais un titre donnant un droit quelconque. La raison en est simple, car ce qui ailleurs est un titre, médaille, états de service, travaux notoires, rien de tout cela n'implique la moindre obligation de la part de l'administration. Elle est toujours libre de choisir parmi ceux qui présentent des titres égaux, inférieurs, supérieurs ou qui même n'en présentent pas du tout. C'est ainsi. Les forces qui font agir, et en faveur de qui agit toute cette machine compliquée qu'on appelle une administration, sont cachées, et ne correspondent pas nécessairement avec ce qu'on appelle le mérite. Mais, me diton de tous côtés, il n'en va pas autrement partout ailleurs ; je le sais, et, sans la moindre prétention d'avoir fait une découverte, si on veut bien me suivre on verra qu'il y a là quelque chose de particulier. D'abord, qu'est-ce qu'un ministre des beaux-arts? C'est un fonctionnaire nommé et appointé pour s'occuper de toutes les branches des connaissances humaines comprises sous ce nom ; parfois même un peu plus, car aux diverses sections: littérature, architecture, sculpture, peinture, musique, théâtres, il y eut autrefois une annexe, celle des haras. Pourquoi ? personne n'a pu deviner. On se demande comment un homme peut surveiller toutes ces choses, pour y porter la direction, l'impulsion, la surveillance qui sont des devoirs de sa charge ; on se demande comment il peut avoir des aptitudes assez multiples pour être au courant de tant d'intérêts divers, pour être compétent dans les décisions qu'il est appelé à
prendre au milieu de conflits renaissants sans fin. Eh bien ! il se tire de toutes les difficultés d'une façon bien simple, il ne s'en occupe pas du tout ; c'est bien natureîj car il ne peut pas, il ne doit pas s'en occuper. Le même homme, en effet, qui, en lui supposant des facultés et des connaissances exceptionnelles, aurait à peine le temps de s'occuper utilement de toutes les branches de ce ministère , ce même homme est habituellement, et avant tout, ministre de l'instruction publique ou de la Justice, ou des Cultes, qui l'absorbent tout entier, le ministère des beaux-arts étant considéré comme si peu de chose qu'on peut le confier à n'importe qui et l'adjoindre à n'importe quoi (i). De Tinstruction publique, de la justice, des finances, de la marine, des cultes, du commerce, de l'agriculture, il faut savoir ou être censé savoir quelque chose pour en être ministre. Des beaux-arts, allons donc ! est-ce que le premier venu, pourvu qu'il n'en ait pas fait, s'il est d'une instruction et d'une intelligence moyenne n'est pas infiniment meilleur juge que le plus capable qui en aura fait toute sa vie? Puis les artistes sont si peu d'accord ; il faut pour les gouverner quelqu'un qui ignore tout ce qui les passionne, afin d'être plus indépendant. Est-il vraiment bien nécessaire de gouverner le monde des beaux-arts ? A moins que ce ne soit pour créer des fonctions et fournir des places à qui n'en pourrait remplir ailleurs. Ne poursuivons pas, pour le moment, cette question indiscrète.
Nous venons de reconnaître que ce ministre titulaire des beaux-arts ne peut et ne doit s'en occuper, lors
(i) Il a été tenté plusieurs fois de créer un ministère spécial pour les beaux-arts, mais cette création n'a pu se maintenir vis-à-vis surtout de la désapprobation du public qui ne comprend pas que les beaux-arts soient dignes d'un si grand honneur et d'une si grande dépense.
même qu'il ne leur serait pas complètement étranger. II y a mieux, et nous allons voir jouer un des ressorts les plus ingénieux d'une de ces mécaniques administratives que l'Europe nous envie. Dans tous les départements ministériels, et à plus forte raison dans celui qui nous occupe, le ministre a des fonctionnaires en sous-ordre, auxquels il délègue une partie de sa tâche. Parmi eux, le plus élevé en dignité et en capacités, puisqu'il reçoit les plus gros appointements, est un directeur que la plupart du temps le ministre nomme et choisit le plus semblable à lui-même, afin d'être plus fidèlement représenté. J'ai dit le plus semblable au ministre, attendu qu'en fait de connaissances spéciales l'usage auquel il est rarement dérogé, veut que le directeur n'en ait guère plus que le ministre, autrement comment parviendraient-ils à s'entendre ? Nécessairement le directeur s'occupe de beaux-arts plus que le ministre qui ne s'en occupe pas du tout, prépare des projets, propose des mesures et les présente au ministre qui les rend exécutoires en apposant sa signature. Il arrive donc ceci, c'est que le véritable auteur des mesures, des décisions adoptées, n'en a pas la responsabilité, puisqu'elle incombe au ministre qui les signe sans avoir le temps ni la compétence nécessaires pour les juger. On comprend dès lors les rapports tout à fait étranges de deux pouvoirs dont le supérieur ne peut rien contrôler, dont l'inférieur n'est contrôlé par personne. Il a bien été nommé, il y a quelques années, sous le ministère Wallon, une commission consultative^ mais la consiiltatipïté étant facultative, se réduit à néant ou a peu de chose. Il peut donc arriver ceci, c'est qu'un monument public étant à élever ou à décorer, un directeur des beaux-arts fasse des plans, des programmes, rédige et décide les sujets, engage pour plu-
sieurs années à l'avance des fonds non encore votés, et enfin choisisse qui il veut pour exécuter ses projets avec un mince souci des antécédents, des aptitudes, des désirs mêmes de ceux qui ont l'heur de lui plaire. On dirait qu'il se croit le pouvoir de conférer à ses préférésj en les choisissant, toutes les qualités qu'il leur imagine, que personne, et parfois les intéressés euxmêmes n'avaient pas soupçonnées ; d'aucuns même se seraient retirés spontanément, ne croyant pas à une vertu si soudaine et n'ayant même pas été consultés avant d'être choisis. Pareils faits, s'ils se passaient ailleurs, soulèveraient des tempêtes ; mais, à cet endroit, il n'y a qu'indifiPérence et manque absolu d'intérêt. Ceux qui ne sont pas le public, et que ces choses intéressent au premier chef, se taisent par prudence, et le champ reste libre pour un successeur qui voudra continuer les mêmes agissements et qui n'y manquera pas. A ceux qui se présenteraient en pareille occasion pour faire valoir des titres égaux ou supérieurs, l'administration fait la sourde oreille, et tous les titres possibles n'ont d'autre vertu que celle qu'elle veut bien leur donner, de par sa toute-puissante et infaillible volonté. Oui ou non, les choses se passent-elles ainsi dans la plupart des commandes ou achats faits aux deniers de l'Etat ? Notez que la bonne volonté, la parfaite honnêteté des directeurs et du ministre ne sont point en cause, mais leur omnipotence sans contrôle, leur incompétence notoire la plupart du temps, et la responsabilité illusoire qu'ils acceptent, le premier comme auteur des projets qu'il ne signe pas, le second comme signataire des projets qu'il ne fait pas. Je parle de la signature comme conférant un titre exécutoire. En outre, serait-il permis de faire remarquer que, partout ailleurs, ceux qui jugent sont au
moins les pairs des justiciables, que ceux qui confèrent des titres ou des droits ont commencé par les obtenir de la même façon qu'ils les donnent, c'est-à-dire au concours. Il ne s'agit ici ni d'ambassade ni de préfecture, miais de tout ce qui tient aux arts, aux lettres et aux sciences. On ne peut pas prétendre qu'un artiste, même de la plus grande expérience et de la plus grande notoriété, soit, devant le ministre des beaux-arts, dans la même situation que le moindre des agrégés de faculté devant le ministre de l'instruction publique. Quelle raison alléguer pour justifier ^infériorité choquante du premier? Honorer son pays et soi-même par des œuvres d'art d'une valeur réelle est donc d'une importance bien minime, comparée à celle qu'on reconnaît au second. La plus élémentaire notion d'équité et de bon sens devrait faire disparaître ces anomalies.
Pas n'est besoin d'être grand clerc pour deviner ce qui se passe dans la pensée de plusieurs à qui ces lignes tomberont sous les yeux. C'est un intéressé qui les a écrites, c'est un artiste. Belle trouvaille, en vérité; s'attend-on à ce qu'un préfet, un avocat général, un directeur de manufacture de tabac, un agent de change, un notaire, un entrepositaire de denrées coloniales, un fabriquant de corsets ou de chocolats hygiéniques, un diplomate s'occupent de questions d'art et présentent quelque réclamation à leur propos. Nous sommes vraiment un singulier peuple ! On est bien venu à réclamer ses droits de propriétaire, de contribuable, de commerçant, de tout ce que vous voudrez : qui ne réclame pas ? Mais quand aux artistes, il est notoire qu'ils ont trop peu de raison pour avoir d'autre droit que celui de se soumettre -, puis, vient le refrain habituel : il y a tant de rivalités entre eux! N'est-ce pas? surtout quand on les compare à l'en-
tente angélique qui ne cesse de régner depuis l'origine des choses, entre les savants, les médecins, les politiques, les législateurs, les généraux, les écrivains, etc. Par conséquent, ils ne sont bons qu'à être tenus en tutelle par une administration qui, ne sachant pas le premier mot de ce qui les intéresse et, par conséquent, les divise, ne pourra prendre part à leurs dissentiments et se trouvera forcément la plus propre à les apaiser. Encore une fois, appliquez ce raisonnement à un autre milieu que celui des arts, et jugez ce qu'il vaut. Bref, vis-à-vis des administrations avec lesquelles ils sont en contact, les artistes n'ont guère le choix qu'entre ces deux situations : ou disgraciés ou protégés; toutes deux sont aussi défavorables aux arts qu'aux artistes. Cette vérité crève les yeux : être un ou cent mille à la présenter n'y change rien. Et rien ne sera changé d'ailleurs, s'empresse-t-on de répondre de toutes parts. C'est probable, étant données, d'une part, l'habileté, la servilité intéressée de plusieurs, d^autre part l'immutabilité de la routine officielle, et, par dessus tout, l'indifférence générale et absolue à cet endroit. Aux imprudents, bien rares du reste, qui réclament au nom des principes, on répond par des questions ou des chicanes de personnes; de plus, la rancune contre qui dévoile certains agissements se perpétue dans les administrations, surtout chez les gens de situation et d'esprit subalternes, moins souvent changés que leurs patrons. Aussi est-ce un ensemble aussi complet que peu héroïque de la part des artistes, pour se soumettre à tout afin de ne se compromettre en rien. Que ceux qui ont vu les choses de près osent dire qu'elles se passent autrement.
Sous une forme un peu plus savante et plus complexe, les conseils municipaux arrivent à résoudre les questions
d'art, à distribuer les commandes, à choisir ceux qui les doivent exécuter avec le même sans gêne, parmi ceux qui ont les mêmes droits^ les mêmes titres, mais qui ne sont en réalité que des candidats à la faveur d'une commission souveraine. On verra si ce mot de faveur est justifié; pour en juger, il faut savoir ce qui se passe, et vraiment cela ne se devine pas tout seul.
La commission des beaux-arts de l'hôtel de ville est chargée de distribuer les commandes dont la ville de Paris fait les frais. Cette commission est composée de douze membres, plutôt bien que mal choisis, dans le sens tout à la fois de l'honorabilité et de la capacité. J'ai déjà dit, et le répète encore, que les personnes font en dehors de la question ; il s'agit du plus ou moins bien fondé de leurs agissements, non pas comme individus, mais comme membres d'un corps obéissant à de^ règlements peu en rapport avec la stricte équité et le respect des droits acquis. Je me permettrai donc de faire remarquer une seconde fois, puisqu'il y a lieu à une seconde application, qu'en dehors du domaine de l'art, dès qu'il s'agit d'obtenir un titre, une fonction quelconque; tous les candidats ayant obtenu les mêmes diplômes sont exactement sur le même rang, et ont officiellement le même droit. C'est ainsi que tous ceux qui ont la licence et le doctorat ont le droit de concourir à l'agrégation pour les facultés de l'Etat. Si un grand dignitaire ou son conseil, de la faculté de droit ou de médecine, ou des sciences, ou' des lettres s'avisait de dire, en français clair et net: i° Un concours est ouvert pour l'agrégation ; 2^ parmi ceux qui ont les mêmes diplômes et les mêmes titres, nous reconnaissons le droit de se présenter comme candidats, à ceux-là seuls qu'il nous conviendra de désigner, sans avoir à motiver
ou justifier vis-à-vis de personne, pas plus l'adoption des uns que l'exclusion des autres ; je laisse à penser de quelle façon serait reçue une communication de cette nature ; les émeutes des étudiants, les réclamations unanimés de la presse, enfin l'intervention des hauts dignitaires, du ministre, viendraient mettre le holà, et il faudrait bien renoncer à des prétentions d'absolutisme et de bon plaisir aussi ridicules qu'insoutenables. Mais il ne s'agit que des beaux-arts -, qu'est-ce que cela fait ? qui a des droits ? qui a des titres ? qui n'en a pas ? qui les connaît ? qui, les connaissant, est là pour les défendre ? Personne. Mais ce n'est plus la même chose, objecte-t-on, mais... Mais je réponds simplement, oui ou non, y a~t-il, de par le monde, quelque chose dont il me semble avoir entendu parler, et qui s'appelle des médailles de i^^, 2^ et 3^ classe. Ces médailles, apparemment, veulent dire quelque chose, si non, pourquoi les donner, si oui, pourquoi n'en pas tenir compte»
Or, que fait la municipalité représentée par la commission des beaux-arts, quand elle a des travaux à confier aux artistes ? croyez-vous qu'elle appellera à y prendre part, sous forme de concours, tous ceux que leurs œuvres antécédentes et les titres obtenus classent dans une même catégorie ? pas du tout. Elle ne reconnaît qu'un seul droit égal pour tous, celui de lui adresser une demande par écrit ; tout entrée en matière, en de pareils milieux, doit être précédée d'un acte de subalternité ; car enfin, pourquoi demander? a-t-on à motiver une demande vis-à-vis de qui ne motive jamais le refus ? Ces façons, ou plutôt ce sans façon autocratique n'a aucune raison d'être, dès l'instant que les intérêts en jeu sont généraux, les concurrents sur un pied égal, eî que les fonds affectés ne sont pas la propriété de qui les
alloue. Il est donc souverainement arbitraire de faire une cate'gorie d'élus parmi ceux que des titres égaux placent sur le même rang, preuves en main, en plein jour, en dehors de tous les sous-entendus, de moyens d'action ou de pression indirectes, de visites, de coteries, de situation, d'opinion politique, ou religieuse ou antireligieuse vis-à-vis de personne.
La commission des Douze, préfet en tête, si rien n'est changé, car on change souvent, là comme ailleurs (sauf les côtés arbitraires soigneusement conservés sous tous les régimes), choisit parmi ceux qui lui ont écrit. Est-ce le style de la lettre, le caractère de l'écriture qui la déterminent? c^est un secret. Ceux que cette préférence, parfaitement arbitraire, a désignés comme candidats pour un travail donné, reçoivent des programmes et des sujets. On a pensé et choisi pour eux; on^ c'est-à-dire la Commission, l'être anonyme. Est-il rien de plus antipathique, de plus destructeur de toute spontanéité, de plus corrosif de tout élément inspirateur que cette intrusion administrative. Les candidats présenteront des esquisses dans une dimension soigneusement arrêtée ; les faire plus grandes ou plus petites, bien que dans les proportions voulues, serait une infraction à la consigne, aussi arrêtée qu'au temps jadis la charge en douze temps. Sur présentation de l'esquisse, la Commission accepte ou refuse: c'est son droit strict; l'esquisse agréée et l'œuvre terminée, une sous-commission l'examine, et fait rédiger par son secrétaire un procès-verbal d'acceptation ou de refus, de blâme ou d'éloge. Or, il peut arriver, puisque cela arrive, que dans cette souscommission, si elle doit juger une peinture, se trouve un secrétaire, un architecte, un sculpteur, mais pas de peintre; si une sculpture, pas de sculpteur ; si une œuvre
architecturale, pas darchitecte, mais on ne s'arrête pas pour si peu. Ce beau laisser-aller à cet endroit (je connais moins ce qui se passe ailleurs), est dans les traditions du lieu et du pays. Que si ces hautes fantaisies administratives aboutissaient à montrer de belles œuvres, on ne regarderait pas à la façon dont se fait la cuisine, mais soit dans les expositions particulières de la ville de Paris soit dans les monuments qu'elle fait décorer, cette circonstance atténuante ne peut être invoquée ; ces œuvres, en effet, diverses par les sujets, se ressemblent toutes par le même rachitisme constitutionnel, le même acquis, la même absence de caractère. A peu d'exceptions près, elles infligent aux prétentions d'infaillibilité administrative un de ces rudes soufflets dont les relaps de l'impuissance, favoris de sa protection acharnée, ne pourront effacer la trace, en dépit des procès-verbaux les plus flatteurs, ou des consécrations académiques les plus en vue.
Puisque nous nous occupons des diverses ressources qui sont offertes aux artistes, nous ne devons pas négliger la province, et il y a grande chance que, pour savoir ce qui s'y fait ou plutôt ce qu'on en fait, nous n'ayons nul besoin de quitter Paris ni son monde officiel. Il ne faut pas perdre de vue que nous nous occupons avant tout de l'art, dans son application à un certain ordre d'idées et de sujets qui ne peuvent guère trouver place que dans les monuments publics. L'initiative privée n'a fait et ne peut faire exécuter que très rarement des travaux de ce genre, eu égard au locaux et aux ressources dont elle dispose , lesquels sont exactement en raison directe de l'intérêt qu'elle y attache, c'est-à-dire à peu près nulles. Aussi, en dehors des travaux exécutés par le concours de l'état ou du département, ou des deux à la fois, les ar-
listes, en province, n'ont guère le loisir ni l'occasion de se consacrer à des œuvres d'art si peu en faveur auprès du public, et qui, par surcroît, sont rétribuées, quatre-vingt dix-neuf fois sur cent, en raison inverse du temps, des études, des labeurs exceptionnels qu'elles ont coûtés. Au lieu d'améliorer un état de choses si précaire, si défavorable, si bien fait pour tuer l'art en province, voici l'ingénieux mécanisme dont l'administration centrale des beaux-arts fait jouer les ressorts. Son action^ remarquable par sa sûreté, atteint partout, et les effets qu'elle produit s'engendrent, se complètent et se reproduisent les uns par les autres. Dès l'instant qu'une municipalité, une paroisse, un monument historique et classé comme tel reçoivent une allocation de l'Etat, celui-ci prétend en surveiller l'emploi ; rien de plus juste. Seulement, il arrive constamment, à de très rares exceptions près (je n'en connais guère mais je les suppose), que cette surveillance aboutit à mettre de côté complètement des éléments du personnel que la localité peut fournir et à Texpédier de Paris; d'où il résulte trois choses merveilleuses: i° La plus stricte uniformité unifie, confond et centralise toutes les provinces, en dépit des traditions locales, de l'originalité particulière des caractères propres aux gens du pays, et sans nul égard pour ceux qui y sont, qui y ont vécu, et dont la capacité n'a qu'un tort, mais très grave, celui de s'être développée en dehors de Paris. Gela s'appelle faire grand, cela s'appelle dédaigner les influences de clocher. Sculptures, peintures cursives au dernier genre, hautes nouveautés portant la garantie et l'estampille de l'Etat, panthéons ou parthénons de pacotille, à défrayer les mairies, les corps de garde, bourses, théâtres, églises, palais de justice et préfectures, Paris possède de tout cela un stock que n'épuiserait pas le
monde entier. Ah? vraiment oui, les excès du particularisme, des fueros, de la tradition, de l'intelligence et du caractère, sont battus à plate couture. Toutes les villes de France ne sont qu'une banlieue utilisée pour l'écoulement des produits de la capitale. S'agit-il d'architecture : si un département, une ville, possède un homme capable, si par hasard il y est connu et par exception soutenu, le conseil des bâtiments exige les plans, et, à distance, sans se préoccuper du rôle des matériaux, de mille circonstances locales, corrige les plans envoyés comme il corrigerait un simple devoir d'écolier. Quelle injustifiable intrusion! et comme elle est faite pour sauvegarder l'indépendance de l'artiste et l'originalité de l'œuvre.
Qui se doute, en ce moment, qu'au fond d'une province vit retiré et dédaigné de l'art officiel, le plus grand architecte de ce siècle. Aussi étant religieux, et conséquemment en dehors de la protection officielle, de quoi va-t-il se mêler d'avoir du talent, et mieux que cela une valeur hors ligne? Le conseil des bâtiments le connaît fort bien, car il eut maintes fois des luttes avec lui pour lui faire modifier des projets trop distants de ceux qu'il a l'habitude de concevoir ou de patronner. Cet artiste éminent qui joint au sens exquis de la proportion grecque une originalité qui ne procède que de lui, a nom Bossan. Les fils de ceux qui s'étonnent à ce nom aujourd'hui inconnu, cela va sans dire, s'étonneront moins que leurs pères, et la génération suivante ne s'étonnera plus que de l'étonnement de celle qui l'aura précédée. Ce miême conseil des bâtiments qui chicanait Bossan a parfaitement approuvé ce hideux palais de justice de Lyon, dû à M. Balthard, membre de l'Institut. Il n'est pas licite à la province d'élever un monument qui ne soit pas du goût des
Parisiens, lesquels ne la consultent guère pour l'emploi qu'ils font de ses deniers en pareille matière, sans préjudice de beaucoup d'autres. Je crois cependant que pour le cas du palais de justice de Lyon, il fallait la consécration que donne la capitale, pour oser quelque chose de si pitoyable. Fermons l'incident; il n'est pas de département qui ne puisse fournir le sien ou les siens. Celui de Bayeux n'est pas un des moins intéressants ni des moins instructifs. La magnifique tour de sa cathédrale devait être démolie par ordre de ce conseil supérieur de qui relèvent les bâtiments historiques. Grand effroi à Bayeux! Son conseil municipal, ses habitants, donnant en cela un exemple trop peu suivi, opposèrent une résistance si ferme et si vive au vandalisme qui les menaçait, qu'ils lui firent lâcher prise; d'autres architectes furent consultés, un nouveau plan adopté, et la magnifique tour reprise par ses fondations, est encore debout et survivra des siècles et des siècles à ceux qui la voulaient abattre !
Une église ogivale de petite dimension sxistait à Lyon, il y aura bientôt quarante ans, dans un des quartiers les plus pittoresques, qu'elle contribuait singulièrement à embellir et à compléter. Cette ravissante chapelle, dite de l'Observance, qui pouvait parfaitement être restaurée, a été impitoyablement détruite, et remplacée par le plus plat^ le plus vulgaire des pastiches greco - romains ; architecte et décorateur furent expédiés de Paris. Qui a protesté alors ? Personne, hors un seul que je ne veux pas nommer.
Les conséquences inévitables de cette exploitation de la province, des importations d'œuvres ou de personnel qu'elle subit sans droits protecteurs, sont faciles à saisir, elles tuent l'art sur place. Le peu d'artistes restés enpro-
vince qui se voient frustrés, soit des rares travaux, soit des fonctions qui sont à leur portée, ou renoncent à leur carrière, ou se rejettent sur le bibelot pittoresque qui défraye lesbazars plus oumoins artistiques, périodiques et à loterie de la localité. Adieu l'art applicable aux monuments, aux grandes surfaces, aux idées en dehors du simple pittoresque, de la nature morte ou du pot au feu. Son objectif unique doit être de correspondre à Tidéal bourgeois, celui de la décoration d'un salon ou d'une salle à manger. Nous voilà loin des vraies conditions au milieu desquelles l'art peut se développer avec largeur et liberté. Ces opiniâtres qui veulent persister quand même dans une voie opposée et rester fidèles à des inspirations plus hautes que leur fortune (les deux ne marchant guère ensemble sur ce terrain) prennent la route de Paris. îls emportent l'illusion que là, du moins, ils seront reconnus les égaux de ceux qui, sans plus de valeur, souvent avec moins, furent expédiés pour les supplanter; excellent moyen pour leur faire expier ainsi leur courageuse abnégation à rester fidèles à l'idéal, à le réaliser dans leurs œuvres, en dépit d'un milieu où ils ne rencontrent que le dédain, l'hostilité ou l'oubli. Ils ont des titres cependant, ceux-là même que l'administration parisienne donne avec tant de parcimonie aux artistes qui vivent loin d'elle. Plus ils sont mérités, plus il a fallu un long temps et des preuves réitérées pour les arracher de si loin, plus la réception qui attend le naïf candidat a quelque chose de navrant, et d'un haut comique en même temps. — Ah! vous avez des médailles, répond d'un air distrait le directeur, ou chef, ou sous-chef de division, mais tout le monde en a, cela ne veut rien dire, depuis le temps qu'on en donne. Première stupéfaction. Je suppose toujours quelqu'un de peu d'expérience, un provincial en
un mot, qui n'a d'autre recommandation que celle de ses œuvres. Ce sont surtout ces dernières sur lesquelles il s'appuie. — Mais, Monsieur, où sont-elles ces œuvres, et quelles sont-elles? je ne les connais pas. — Monsieur, elles sont à tel endroit, dans tel monument, sur les murs de telle église. — Eh bien, répond le bureaucrate, estce que je puis les connaître, si elles ne sont pas à Paris, et, dans ce cas là, c'est comme si elles n'existaient pas. Quand vous aurez fait quelque peinture murale à Paris, alors nous verrons. — Alors, fournissez-m'en l'occasion. — Ah mais, pas du tout, les choses ne vont pas si vite. Il y en a tant ici qui attendent, qui sont de la ville même, ou qui ont eu le bon esprit de quitter leur province bien longtemps avant vous! Quel est le député, le personnage influent dont vous puissiez vous recommander en attendant? L'honorable fonctionnaire dit ces énormités, ou du moins qui paraissent telles quand on manque d'expérience, sans malice, tout naturellement. C'est un instrument accordé au diapason, aux habitudes du lieu où la valeur intrinsèque des œuvres et des personnes ne compte guère qu'après tout le reste ou après décès; ou bien il est, si l'on veut, comme la cinquantième roue d'une machine qu'il n'a pas inventée, et tourne innocemment et fatalement, avec les engrenages ses confrères. Entre les dents de fer de ce mécanisme, soigneusement, luxueusement entretenu, graissé et luisant, résultat le plus clair de toute administration des beaux-arts, s'il y a des gens broyés, tant pis; s'ils méritaient mieux, c'est fâcheux. Et en pareille matière il ne faut pas accuser un régime politique plus qu'un autre; ils se valent tous par ce côté où ils ne valent guère. Une partie des fonds de l'Etat a toujours été gaspillée en commandes de faveur vis-à-vis de gens bien recommandés, et la pro-
vince n'a jamais compté pour rien. En ce qui concerne les commandes de copies, il y eut jadis quelque chose de fort joli et de très usuel. On donnait la commande de tel ou tel tableau à copier dans un musée de TEtat à quelqu'un qui n'avait jamais touché le pinceau^ et qui la faisait faire à vil prix par un artiste pourvu de plus de talent que de ressources. Les femmes surtout ont eu le bénéfice peu délicat de ce genre d'industrie. Leur présence, du reste, et leur rôle actif dans le monde des arts (je dirai un peu plus loin pourquoi) est presque toujours un fléau pour eux et pour elles. En somme, l'Etat, par ses hauts fonctionnaires, ne peut guère s'occuper d'art que dans le sens qui touche à sa politique et la peut servir, et il est difficile d'imaginer un plus déplorable point de vue.
Le second résultat, aussi fatal que les précédents et tout aussi inévitable, c'est l'encombrement à Paris et la désertion des provinces; je ne parle toujours que des hommes qui s'occupent d'art, bien que la constatation de ce fait lamentable puisse être faite sur un champ plus vaste et plus désastreux au point de vue économique. Dans ce tohu-bohu général, dans cette exubérance de produits, le mérite est loin d'être en proportion du nombre qui va grandissant toujours. Pour beaucoup, c'est une véritable lutte pour la vie, lutte de jour en jour plus âpre, plus difficile, et dans laquelle les caractères ne conservent pas plus d'indépendance que les œuvres. Inutile de redire à ce propos ce qui se dit tous les jours et que j'ai indiqué au commencement en parlant de l'art contemporain. Entre ces lutteurs et compétiteurs si nombreux, comment se fait la sélection ? Elle est tout autre que naturelle, on en peut être sûr. La réclame sous toutes sesformes y joue souvent le premier rôle. Au
milieu de tous ces bruits discordants, de ces jugements opposés, énoncés avec une sûreté égale, le public se désintéresse; puis il faut bien avouer que devant les milliers d'œuvres exposées chaque année, les forces humaines sont insuffisantes. Dans cette foule de productions incohérentes qui parlent toutes à la fois de choses différentes, ou différemment des mêmes choses, il est naturel que la plus criarde paraisseavoir raison. Se rappelle-t-on les écrivains judicieux qui, il y a quelques années, ne pouvaient faireun article surle salon etacheverl'examen destableaux religieux ou historiques sans bâiller, et s'écrier en manière de soulagement : « Enfin, nous en avons fini avec la grande peinture! » Enfin! oui, Messeigneurs, et vous avez de quoi vous amuser à parler de l'autre. Seulement vous êtes peu logiques, du moins ceux d'entre vous qui font des lamentations sur la mort ou l'agonie du grand art. C'était bien le moins de la prévoir, puisque vous n'aviez rien négligé pour l'obtenir.
On conçoit que les malheureux exposants de province n'ont aucun appui auprès de ces trompettes de la renommée ; leurs œuvres obtiennent naturellement les plus mauvaises places, et quant à celles qui ne peuvent être portées aux expositions, elles sont aussi profondément ignorées que si elles étaient dans un district perdu de l'empire chinois; tout est donc parfaitement combiné, arrangé, pour arriver à stériliser les germes de l'art en province, et pour faire affluer à Paris dans une proportion exorbitante tous ceux qui peuvent se déplacer et qui sont forcés de le faire par les motifs que je viens d'exposer.
Faire une enquête dans les provinces au moyen des inspecteurs, rendre compte des travaux qui y ont été faits, les encourager, leur rendre justice simplement, serait un remède à ce déplacement continu et fatal, en
même temps qu'un acte de justice, de bon gouvernement et de bon sens, aussi personne n'y pense et le mal continue. Peu m'importe, disait M. Dardel, ancien architecte officiel de la ville de Lyon, et en dernier lieu constructeur du Palais de la Bourse, peu m'importe pour les décorations du plafond de la grande salle, le plus ou moins de valeur, de talent intrinsèque de l'artiste que je choisirai ; pour moi^ V essentiel avant tout, est que ce talent ait une consécration officielle^ afin que je sois à couvert. Peut-on imaginer une phrase plus caractéristique, plus clairement dénonciatrice de cet incurable virus officiel passé pour ainsi dire dans le sang. A Paris, l'architecte de l'Opéra trouva une formule plus simple pour motiver ses choix. Ceux qui lui demandaient et étaient en droit de lui demander des travaux de décoration, se sont fait répondre qu'il pensait abord à ses amis. Le mode du concours, malgré ce qu'il peut avoir de défectueux, semblait toutefois s'imposer tout particulièrement en cette circonstance. Outre l'équité du moyen, au point de vue général, il y avait quelque convenance personnelle à ce qu'il ne fût pas repoussé de la part d'un architecte qui ne dut qu'à ce mode de concours, recommencé une seconde fois en sa faveur, les travaux dont il fut chargé. Le très remarquable talent qu'il y a montré et qu'on ne lui connaissait pas, alors qu'il était simplement architecte de l'Entrepôt des liquides, prouve que ce mode d'élection par le concours a parfois du bon, et il eût été de bon goût que celui qui en a si bien profité ne le repoussât pas (i). J'insiste sur ce point, car il paraît exorbitant que l'argent des contribuables soit
(ï) La parfaite honorabilité de M. Garnier n'est point ici en cause, pas
mis en disponibilité pour une catégorie privilégiée, par le fait de volontés et de préférences personnelles.
Aussi les mêmes causes concourent à tuer l'art en province, et à favoriser dans la métropole ses tendances industrielles, à les imposer en quelque sorte à un grand nombre, auquel l'indépendance de situation manque parfois bien plus que celle du caractère. Telle n'est pas toutefois l'intention réelle et la plupart du temps hautement exprimée par les hauts fonctionnaires de l'administration des beaux-arts. A chaque remaniement de personnel qui s'opère dans ces mystérieuses régions, à chaque cérémonie où l'administration est officiellement représentée, on peut entendre certaines phrases sur les encouragements, les préférences données au grand art, sur l'amélioration d'une infinité de choses qui, au fond, restent toujours les mêmes. Ce sont autant de clichés de décors de vieille connaissance qu'on sort des bureaux et des armoires pour les grandes solennités. Ils y rentrent la solennité finie : car ils font partie du mobilier et du local, où ils restent plus longtemps que les locataires. Gela suffit pour le public qui ne demande pas mieux que de n'être pas éclairé, afin de s'en rapporter toujours pour ne se mêler de rien. En somme^ à travers toutes ces phrases d'apparat, au fond de toutes ces paperasses, vis-à-vis de toutes ces commissions, dans les diverses façons de distribuer récompenses ou travaux, les artistes n'ont qu'une conclusion pratique à tirer; elle se résume dans ces simples mots: il a jamais des ajantsdroit, il n'y a que des obligés.
plus que sa haute valeur d'artiste ; sans doute en agissant comme il l'a fait pour les commandes de l'Opéra, il a dû s'appuyer sur des précédents et des coutumes. Ce sont ces précédents et ces coutumes n'ayant aucune bonne raison d'être sur lesquels le blâme doit porter.
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