‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 22 sur 49 · ENSEIGNEMENT DES ARTS · texte numérisé non relu

ENSEIGNEMENT DES ARTS

Conclusions pratiques. — De l'enseignement des arts dans les maisons d'éducation. — Sous le nom d'arts d'agrément ils sont mis de pair avec l'escrime et la danse. — Raisons qui militent en faveur d'une réforme à cet endroit. — L'enseignement des arts aux jeunes filles tel qu'il est et tel qu'il devrait être. — Légende ridicule et fantastique des maîtres qui excellent à enseigner ce qu'ils ne savent pas. — Les méthodes ont la valeur de ceux qui les emploient. — Ligue du mensonge poli et national qui maintient les femmes dans une notion fausse ou ignorance absolue de la véritable valeur des idées et des œuvres, à commencer par les leurs. — Conséquences multiples d'une semblable ligne de conduite, aussi bien que celle qui lui est tout opposée. — Fléau des femmes artistes. — Quelle part d'influence les femmes possèdent sur le sort des artistes et de leurs œuvres.

On pourrait m'objecter qu'il ne suffit pas de constater le mal et qu'il faut indiquer le remède ; cela est vrai et je vais passer aux conclusions pratiques, bien que n'ayant pas grand espoir de les voir adopter. En effet, elles supposent des connaissances adlioc^ une part d'intérêt et des convictions qui ne se rencontrent guère. La réforme en pareille matière comme en toutes, doit être inaugurée, si on la veut efficace, par l'instruction et l'éducation des enfants ; mais, comme je l'ai entendu

dire à un éducateur émérite (i), la plus grande difficulté, en fait d'éducation, ne vient pas des enfants, mais de leur famille d'abord, de leurs maîtres ensuite. Cette difficulté se rencontre, bien qu'à des degrés de gravité variables, dans toutes les maisons où l'on élève la jeunesse. Qu'elles appartiennent ou non à l'Université, sur ce point particulier qui nous occupe les errements sont les mêmes. Comme le dessin figure dans les programmes à remplir pour l'admission à la majeure partie des carrières, il est enseigné à presque tous les élèves. Il y aurait donc là, pour les initier à l'enseignement du beau, une occasion que personne ne s'empresse de saisir. Mais ici ce ne sont plus les parents seulement qui sont fautifs, mais les instituteurs eux-mêmes au premier chef. Comment pourraient-ils signaler aux parents, à ce propos, l'importance d'une étude qui leur échappe complètement. Il ne leur vient pas à l'idée d'exiger des élèves autre chose que cette discipline de l'œil et de la main qui les met à même d'exécuter tant bien que mal le dessin exigé comme annexe aux examens d'admission à différentes écoles. Cependant il serait utile, à ceux qui ont acquis cette discipline de savoir que l'art du dessin ne se borne pas plus que celui de la musique à ce degré primaire d'exécution, que c'est même là le côté le moins intéressant et qu'enfin ce genre d'écriture est aussi et avant tout l'expression de la pensée humaine. Malgré de nombreuses lacunes, l'enseignement des lettres et des sciences est incomparablement et plus intelligemment développé. Il n'est pas d'élève si mince qui n'emporte au sortir de l'école, cette notion précieuse, cette impression salutaire d'avoir été mis en contact

(i) Le R. P. Gaptier.

avec les esprits les plus hauts, les âmes les plus grandes qui aient honoré l'humanité. De leurs études des arts emportent-ils la moindre idée de ce genre? Sans consacrer beaucoup plus de temps, mais en l'employant mieux, verrait-on un grand inconvénient à ce que les jeunes gens apprissent que le génie antique n'apparaît pas tout entier dans les lettres, mais qu'il se révèle au moins aussi grand sous la forme plastique, et que même nous ne le pouvons bien comprendre et admirer sans elle ? en abordant plus sérieusement les hommes et les choses des temps modernes toujours relégués au second plan, il se dégagerait cette vérité, c'est qu'aux époques de foi et de liberté correspondent notre grandeur et notre originalité dans les arts, et qu'en proportion ou ceux-ci deviennent païens ils perdent leur originalité et leur popularité. Si pareilles vérités venaient à se faire jour, si on constatait que la restauration du diviis Cœsar remplaçant le roi paternel, coïncidait, et pour les mêmes causes, avec notre apostasie dans les arts et les lettres vis-à-vis de la foi et de la tradition nationale, croit-on qu'on ferait de moins bons citoyens, de moins bons députés ou préfets, ou ministres d'mstruction publique et même de beauxarts? Puisque ceux qui doivent régenter ce domaine n'ont pas assez de loisir pour n'y pas être complètement étrangers, il ne serait pas inutile qu'ils trouvassent dans les souvenirs de leur éducation première, autre chose que des idées complètement erronées, ou plutôt un néant d'idées à ce sujet. Enfin, ceux qui ne sont destinés à autre chose qu'à faire partie du public instruit, éclairé, emporteraient de cet enseignement primaire, basé sur des notions justes, le germe de la seule réforme hors laquelle rien ne se peut fonder d'une manière durable, ni épanouir en liberté, la réforme de l'opinion publique.

Il est encore, pour obtenir ce résultat, un moyen plus énergique et plus sûr que nous allons indiquer.

On s'est demandé souvent s'il était bon d'initier les femmes à la connaissance des arts ; s'il était préférable et pour elle et pour eux de les leur enseigner. Je suis, pour mon compte, si convaincu de l'heureuse influence qu'elles en peuvent recevoir^ de celle qu'elles y peuvent exercer, que c'est par elles que j'aurais dû commencer, comme cela est naturel, toutes les fois qu'il s'agit des bases premières d'un enseignement quelconque. En fait, pratiquement parlant et d'une manière générale, l'enseignement des arts, tel qu'il est donné aux jeunes filles, ne leur apprend réellement rien du tout. Quelle différence y a-t-il entre ce rien et ce quelque chose qu'elles sont censées apprendre sur d'autres matières? c'est ce que je n'ai pas à examiner (i). En ce qui concerne leur initiation au beau, j'ai avancé qu'elle était nulle et je vais le prouver. Ce ne sera que trop facile, car elle fait complètement défaut à ceux ou à celles qui sont chargés de la leur donner. Ce vice radical, j'admets toutes les exceptions qu'on voudra, ne caractérise guère moins les maîtres chargés, vis-à-vis des jeunes gens, de cette partie de leur éducation. Ces maîtres appartiennent pour la plupart à cette catégorie d'incapables privilégiés dont on dit : Ils ne savent rien faire, mais ils sont excellents pour enseigner. Cette idée saugrenue est entretenue avec soin par ceux qui ont tout intérêt à ce qu'elle ait cours indéfiniment, et par les gobe-mouches, si raisonnables sur d'autres points, et qui n'ont pas la

(i) « Rien n'est plus ne'gligé que re'ducation des filles. La coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout ; on suppose' qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction ». (Fénelon, Education des Filles, chap. i).

moindre lucidité ni justesse d'esprit, dès qu'une question d'art est en jeu. Qu'ils me permettent de leur demander s'ils ont jamais entendu parler de ce quelque chose qui s'appelle l'éloquence. Oui, certainement. Or, ce quelque chose par où vaut-il ? à quoi sert-il ? comment peut-il nous émouvoir, et par là nous convaincre? Je ne leur apprendrai rien en leur rappelant que Téloquence est faite de savoir réel et de conviction sincère, que cette double force donne un accent qui fait comprendre, qui persuade, qui ne s'imite pas et ne se remplace jamais. Savez-vous pourquoi ? C'est que celui dont la conviction est éclairée et profonde, se rappelle les obstacles qu'il eut à vaincre pour l'acquérir, et ceux contre lesquels il dut lutter sans cesse pour l'agrandir, afin de la garder; cela encore ne s'imite pas. Veuillez me suivre. Pouvez-vous me dire comment vous pouvez prendre au sérieux un professeur dont le rôle, quelque soit la matière enseignée, consiste à démontrer à ses élèves que, pour obtenir certains bons résultats, il n'y a rien de mieux que d'employer cette méthode dont il s'est servi lui-même, et au moyen de laquelle il ne les a pas obtenus. Ne vous récriez pas, c'est exactement cela, puisqu'il n'a aucun talent, mais qu'il excelle a montrer aux autres le moyen d'en acquérir. Vous aurez beau retourner la proposition en tous sens, il en sort toujours ceci, quelqu'un qui vous enseigne ce qu'il ignore, qui, par le fait seul de vouloir vous l'enseigner, se trouve miraculeusement doué d'une capacité et d'un savoir qui, en dehors de cette circonstance unique, lui font absolument défaut. Il est cependant si simple, même sans recourir à la logique, de s'assurer que l'histoire des enseignements féconds ne se sépare pas de celle des noms féconds en œuvres d'une valeur

réelle intrinsèque. Les anecdotes^ aussi charmantes que peu réelles, les situations les plus dignes d'intérêt ne changent rien à ce fait inniable. Citons un exemple à la portée de tous : Qu'est-ce que les grands maîtres de la vie spirituelle ? Ce sont les saints. Pourquoi donc ? et pourquoi pas ceux qui alignent en des livres longs et ennuyeux toutes les recettes infaillibles pour arriver à la sainteté ; que de manuels de la perfection et pas un élève ! Il y a également des manuels complets et progressifs pour apprendre le dessin, la musique et tous les arts possibles sans maître. Si vous en choisissez un, tenez pour certain que ce Prométhée qui vous communiquera le feu sacré, ou l'éveillera en vous, a commencé à le prendre lui-même, et que s'il ne s'y est pas brûlé quelque peu, il vous laissera froid comme glace. Celui qui sait comment se font les œuvres et qui en a donné la seule preuve réelle, qui est d'en faire soi-même, dut-il répéter les mêmes mots, les mêmes gestes que vous avez déjà entendus et vus sans les comprendre, ce maître véritable, les douera de la virtualité communicative qui ressort de l'expérience, qui remue, éclaire et persuade. Placé dans les conditions de l'orateur éloquent dont je parlais tout à l'heure, il donne à ses auditeurs, élèves capables de devenir disciples, l'activité d'esprit, la curiosité saine qui s'intéresse, qui cherche et qui trouve. Rendre l'élève actif, tout l'enseignement est là (i). En fait d'art surtout, la méthode employée n'a jamais que la

(i) Cette parole est du plus capable, du plus digne, du plus aimé des maîtres. Parmi ceux qui ont eu le bonheur et l'honneur de compter au nombre de ses e'ièves, même à la plus humble place, il n'en est pas un qui ne soit heureux de toute occasion qui se présente d'adresser son témoignage de reconnaissance, d'affection et de respect à M. l'abbé Noirot qui, pendant trente années, fut professeur de philosophie au lycée de Lyon.

valeur exacte de celui qui remploie. Du reste, la pratique sérieuse de l'enseignement démontre assez vite qu'il faut comme une méthode différente pour chaque élève. Tout ce fracas, la plupart du temps mercantile, qui se fait autour de telle ou telle méthode, est absolument puéril. S'imaginer que telle méthode, sortie pour s'adresser à nous d'un milieu banal et inerte, possédera par elle-même une vertu quelconque pour nous en faire sortir, si nous y sommes, est tout à fait chimérique. Elle nous y mettra si nous n'y sommes pas ; et si nous y sommes, nous y laissera en compagnie des professeurs émérites qui n'en sont pas sortis eux-mêmes. Leur science et leurs procédés, sont à la hauteur des recettes de la cuisine bourgeoise, sans les valoir. Parqués dans leurs spécialités de pastel, d'aquarelle, de gouache, de paysage, de fleur, d'éventails, de pots variés, ils font hausser les épaules. Ces possesseurs prétentieux des recettes infaillibles, qui les ont personnellement si mal servis, font assez l'effet de ses vieux oncles, dont la jeunesse a été moins que studieuse et plus que légère, et qui se jugent excellents casuistes en tous points qui relèvent de la discipline scolaire et de la morale. Moins ils les ont pratiquées, plus ils sont aptes à les faire pratiquer aux autres; on ne peut, disent-ils, leur en imposer, et aveugles sur les côtés vraiment vicieux, ils abondent en tirades rigoristes, à propos d'une espièglerie, d'une frisure ou d'un chiffon. Parfaitement ignorants de la loi morale souveraine qui rend innocentes bien des audaces, ou qui, selon la parole d'un saint, donne pour voiles ces vertus dont l'absence rend toutes les précautions, tous les discours et tous les voiles inutiles, et envenime les moindres témérités, ils ennuient toujours sans convertir jamais ; c'est par les côtés grands et fondamentaux en

toutes choses, et non par les petites pratiques que l'enseignement à tous les degrés est attachant et fructueux pour les élèves. Quand ils seront initiés, quand ils sauront par la base, par les principes, lesquels sont souvent confondus avec la manière de choisir son papier, de tenir ou tailler son crayon, de le manœuvrer de telle façon pour le feuille et autres billevesées de ce genre, ils peindront ou dessineront ce qu'ils voudront; le procédé qu'il leur plaira de choisir ne les arrêtera pas longtemps, car il n'en est guère qui demande plus d'un quart d'heure pour être amplement expliqué à qui sait le reste ; il n'y a pas de doigté pour dessiner et peindre. Celui qui sait lire, lit partout; celui qui sait la musique, déchiffre tout; celui qui sait dessiner, dessine tout. On apprend pas à lire tel livre ou telle musique, à dessiner tel objet. La question des instruments de musique demeure réservée, car là il y a une gymnastique des doigts qui ne s'acquiert que par de longs et fastidieux exercices. Je voudrais pouvoir me faire bien clairement comprendre. Voyons, par exemple, en fait de dessin, qui empêche la main la plus novice de mettre un trait, une ligne plutôt à droite qu'à gauche, plus haut ou plus bas, plus courbe ou plus rectiligne, plus longue ou plus courte, rien, absolument rien. La main, le trait se porteront avec la même facilité où l'on voudra, comme on voudra. Un compositeur de musique, au contraire, un bon lecteur auront beau lire et chanter en eux-mêmes les notes écrites, dans le ton et la mesure, leurs mains non exercées au mécanisme du violon ou du piano, ne pourront leur faire répéter vite et bien ce qu'ils comprennent et entendent clairement, qu'après des études ad hoc tout à fait spéciales à chaque instrument. Je demande pardon de cette longue explication un peu technique, mais elle est nécessaire pour

déraciner cette opinion absurde qui met au premier rang une dextérité, une habitude de main, là où tout est affaire de jugement, de comparaison , de rapport de parties entre elles. Un enfant de six ou sept ans peut commencer utilement l'étude d'un instrument de musique. Le double d'âge suffit à peine pour commencer à copier un dessin ; cette différence explique tout.

La plupart des mères de famille sont prêtes à me répondre : « Vous le prenez de trop haut, de trop loin. Certainement... sans doute... vos théories peuvent être bonnes, excellentes, mais elles n'ont pas l'importance que vous y attachez, puisqu'il ne s'agit pour nos enfants que d'un simple passe-temps. » — Et pourquoi ne pas mettre à profit ce passe-temps, puisque c'est le terme que vous adoptez. S'il n^est pas utile, il est nuisible, car c'est du temps perdu qui pourrait, qui devrait être bien employé. Je dis qu'il est nuisible, parce qu'il laisse un vide que remplissent bientôt des idées fausses, mesquines, lesquelles se transmettent et ont des conséquences fatales de plus d'un genre. Voyons d'abord celles qui sont personnelles à l'élève, en attendant que le contre-coup s'en fasse ressentir ailleurs. Ce qui devrait être un aliment pour son esprit, se métamorphose en un simple exercice des doigts. La musique et le dessin sont bornés à une gymnastique où l'intelligence n'a point part. C'est cette gymnastique isolée de son but qui, au lieu d'ouvrir et d'élargir, obstrue et restreint le chemin par où la notion du beau doit entrer. Ce qui s'en trouve déjà à l'état instinctif, inné, faute de nourriture, de communication avec l'air extérieur, est atrophié, faussé ou étouffé. Dieu sait ce qui vient à sa place. On traite ces pauvres enfants, dont le rôle doit être si important au bout de peu d'années, exactement comme des poupées. On ne leur fait

pas assez d'honneur pour les croire capables d'entendre la vérité sur la valeur intrinsèque de leurs essais, de leurs études de jeune fille, excellent moyen pour les rendre incapables de l'entendre plus tard. C'est un concert unanime de flatteries banales et mensongères : c'est une entente générale pour les entretenir dans le mesquin, le clinquant, le factice, le vide; c'est avec tout cela qu'on leur érige un petit piédestal du haut duquel elles acquiè" rent une notion bien judicieuse des choses de la vie intellectuelle et morale même, car pour elles plus que toute autre elles ne doivent se séparer. Rien ne sera négligé, afin qu'elles demeurent fermement convaincues que les petits bouquets, bonshommes, maisonnettes, airs variés et autres bibelots prétentieux et frelatés qu'elles tricotent de leurs jolis doigts, ont un rapport quelconque avec l'art ; avec ce monde lumineux de pensée, de vraie et fraîche poésie, de simplicité touchante et sincère, de nobles et pures émotions qui gravite autour d'elles, dont elles portent au dedans d'elles-mêmes la vision voilée qui, peut-être, ne se révélera jamais. — Et avec beaucoup de raison, se hâtent de répondre plusieurs personnes à la fois. — C'est à savoir et en supposant au sujet quelque imagination (et le moins expansif en a souvent plus qu'on ne pense) , n'est-il pas prudent d'ouvrir une échappée sur les chants illimités de l'art, où cette imagination trouvera un aliment, un refuge au besoin contre les dangers qui peuvent lui venir d'ailleurs. Ensuite quelque terre à terre qu'on suppose les milieux et les sujets de conversation qui s'y naturalisent, il est inévitable qu'une circonstance fortuite ne les fasse traverser de temps en temps par quelques noms glorieux. Lorsque ces noms sont ceux de Fiésole, Raphaël, Michel- Ange, Mozart, Beethoven, est-il bien séant pour des jeu-

nés filles d'une éducation parfaite ^quQ ces noms ne re'veillent dans leur esprit rien de plus que dans celui de leurs femmes de chambre, ce qui est le cas neuf fois sur dix. Aussi quand le contraire a lieu, on craint qu'elles ne se fassent remarquer, et que cet indice du goût des arts qui, dans le monde, est confondu avec celui de dissipation, de simple récréation ou de luxe, ne nuise à leur établissement (i). Or le vrai goût des arts, et tel que je veux qu'on l'inspire, a si peu de rapports avec la dissipation et le luxe, qu'ils ne se rencontrent point ensemble étant ennemis déclarés l'un de l'autre. Le péril n'est vraiment pas grand pour une famille même des plus modestes, lorsque pour satisfaire au goût des arts le plus délicat, le plus sincère, il suffit d'un instrument peu coûteux, et lorsqu'avec le prix d'une toilette de bal on peut acquérir les partitions, les photographies ou gravures des plus grands chefs-d'œuvres de la peinture et de la musique. Ce n'était pas la manière de voir d'une jeune fille, musicienne du reste, à qui j'ai entendu dire : « Je donnerais toute la collection de Weber, de Gluk, de Mozart et de Beethoven pour une garniture de cheminée en argent. » Voilà du moins de la franchise. Elle a surtout du bon quand elle arrive à temps. Avec les habitudes de dissimulation, de diplomatie qui s'emparent des plus honnêtes familles, alors qu'il s'agit d'un mariage, alors que la sincérité est l'unique garantie contre ce redoutable inconnu que nos mœurs maintiennent si résolument, quels précieux services rendrait le goût du beau, s'il apportait ses notions révélatrices. Il est peu de liens plus forts et plus doux que ceux d'une admiration

(i) Quelle inappréciable garantie contre les cre'tins ! Ce sont, il est vrai, bien souvent de si bons partis !

commune, il n'en est pas de plus désintéressés; par contre, un point de vue à l'inverse du nôtre pour les objets de notre admiration, l'inaptitude ou l'indifférence absolue à leur égard, creusent une séparation que rien ne saurait combler.

Apprendre que les belles choses existent, les connaître assez pour les mettre en première ligne, n'interdit pas dans la pratique, le pur passe-temps qui fait le bonheur de ses proches, pas plus que faire des boutsrimés pour se distraire, n'implique qu'on soit étranger à toute autre littérature ; seulement il est bon de se rendre compte de ce qu'ils sont vis-à-vis d'elle. Se servir de quelques notions de dessin pour une broderie ou un croquis d'album, rien n'est plus naturel, mais il faut savoir qu'il y a quelque chose au delà. Il faut avoir contemplé et même quelque peu copié les admirables visions du frère Angélique et des incomparables maîtres de cette époque pour ne plus s'attarder aux vignettes prétentieuses et niaises qui, à peine dignes du Journal des Modes, sont chargées d'exciter à la piété.. Grâce à de telles notions, il est vrai, certaines industries qui pullulent à la porte des sanctuaires seraient frappées de mort et n'offusqueraient plus le regard des vivants. On verrait disparaître, il est vrai, des autels du mois de Marie, des crèches de la Noël, une infinité de petites mignardises d'un ridicule achevé. Entre les pages du plus beau, du plus grave, du plus simple, du plus divin des livres, on ne verrait plus, encadrés au milieu de dentelles de papier, ces plats emblèmes chargés d'instruire et d'édifier. Ils nous montrent pour cela mille choses réjouissantes, entre autres des cœurs enflammés qui gravissent en sautillant les degrés de la divine perfection. Ces cœurs attachés comme des pantins à de petits rubans, vont se réunir

dans la main très visible de la Providence qui les guide. Quel assainissement dans les régions du bons sens, quel bien-être pour celles du beau, si ces innombrables et désobligeants produits allaient rejoindre les petits manuels, les airs variés, les plates romances, et si, compris dans le même dédain, ils étaient chassés du même coup de balai ! Il est très rare qu'en présence de pareilles observations, une mère de famille ne réponde : Tout cela est très bien, mais je ne veux pas que ma fille soit artiste ni tentée de le devenir. Je réplique à mon tour : si vous entendez par être artiste ou tentée de le devenir l'initiation à l'intelligence et au sentiment du beau, je ne puis partager votre avis, car la raison et le cœur, en toutes circonstances, ne peuvent que gagner à bien sentir et à bien savoir. Mais si vous entendez par être artiste faire de l'art sa profession, je partage entièrement votre opinion sans partager vos craintes. En effet, c'est avec les conditions d'enseignement que je demande qu'elles auront le moins de risques de se réaliser. Permettez-moi la question suivante afin de mieux vous expliquer ma pensée. Pourquoi dans l'enseignement des lettres qu'on donne tel quel aux jeunes filles, a-t-on du moins l'idée de les mettre en contact avec les noms et les œuvres les plus illustres et les plus admirés ? La crainte de leur voir composer des sermons, écrire ou jouer des tragédies, a-t-elle jamais empêché de leur faire connaître Bossuet, Fénelon, Corneille et Racine ; de leur faire apprendre par cœur et même déclamer de nombreux passages de ces grands maîtres ? — Mais, répond la mère de famille, ce n'est pas la même chose. La connaissance, l'étude de pareilles œuvres est nécessaire à l'instruction, au développement intellectuel, tandis que...- — Tandis que celle des grands artistes ne l'est pas. C'est cela que vous voulez dire et cette

manière de voir est celle qui vous a été transmise. J'ajoute que c'est précisément en raison des idées fausses ou très incomplètes que les jeunes filles ont sur les arts, qu'un si grand nombre a l'idée néfaste de se lancer dans une carrière si peu faite pour elles. Mieux instruites de son histoire, de son but, des obligations et des sacrifices qu'elle impose, des difficultés sans nombre qu'elle présente, très spécialement pour elles, elles abandonneraient sans regrets l'idée d'y consacrer leur vie, mieux employée en toute autre condition ; on ne les verrait pas augmenter le nombre déjà si grand de ces infortunées qui encombrent les musées de leurs désastreuses copies, les expositions de leurs désastreuses bimbloteries, les bureaux des beaux-arts de leur désastreuse influence, les maisons d'éducation de leurs leçons plus désastreuses que tout le reste. Voilà bien des désastres ! dira-t-on. A ceux qui crieraient à l'exagération et citeraient à rencontre des noms de femmes d'un certain talent et d'un fort grand renom, je ferai cette simple question : Pensezvous que si leurs œuvres n'existaient pas il manquerait une seule page à l'histoire de l'art ? Non, évidement ; là où il en manquerait une, et des plus illustres, c'est à celle des grands exécutants, surtout sur la scène. Il en manquerait aussi plusieurs, des plus glorieuses, des plus immortelles, à l'histoire des lettres et à l'histoire de France, gardons-nous de jamais Toublier, mais il s'agit d'art en ce moment. Bien fixées sur la réalité des choses, initiées à une notion saine et juste du beau, les femmes tiendraient plus à se renfermer dans leur véritable mission qui est de l'inspirer et non de le produire. Leurs petits succès de famille et leurs prix de pension ne leur paraîtraient plus suffisants pour juger si vite et si légèrement des hommes et des œuvres restés en dehors de

leur compétence. On leur aura donné celle qui est la plus indispensable si on les a instruites assez pour qu'elles se défient d'elles-mêmes (i). Le mieux, au lieu de les amuser avec des enfantillages vaniteux, est de leur montrer, dès leur première jeunesse, ce qui est beau, comme on leur montre ce qui est bien, sans alliage. De cette façon, au lieu de passer obstinément à côté, quand elles le rencontrent sur leur chemin, elles sauront l'honorer parce qu'elles sauront le reconnaître. Bien mieux, elles iront au-devant de lui et leurs encouragements précieux ne s'adresseraient pas à des productions dont la nullité la plus absolue est parfois le moindre défaut. Placées dans certaines situations, elles useraient avec plus de discernement de leur influence souveraine, et mettraient quelque scrupule à faire pencher les plateaux de la balance officielle ou de l'opinion, dont elles disposent plus qu'on ne pense, en faveur des incapables et des intrigants. Eugène Delacroix, qui connaissait son monde comme personne, disait à quelqu'un, en ma pré-

(i) Parmi les faits nombreux qui me reviennent en mémoire à ce propos, il en est un trop typique pour le passer sous silence. Une jeune femme, fort intelligente du reste, pria un de mes amis de la conduire à une exposition de peinture, peu importe l'année et la ville. La visiteuse dessinait et peignait. Or, dès qu'une femme dessine, c'est dans la perfection ; si elle peint, c'est comme un ange. Va pour l'ange. Or, il advint que cet ange conduit par un simple mortel, artiste de talent et d'expérience, montra des goûts très différents de ceux de son leader. Ce dernier, naturellement, cherchait à attirer l'attention sur les toiles les plus remarquables, les plus originales- Vains efforts, car non moins naturellement l'ange n'était attiré que par les œuvres inférieures et les plus banales. Pensez-vous qu'il en conclût à une erreur de sa part, à une insuffisance d'instruction ou de goût? Bien loin de là ; il fut persuadé, et l'est encore, à moins qu'il ne soit retourné en paradis, qu'il a été victime d'une mystification ; il s'en est plaint hautement, supposant une gageure, un parti pris de lui montrer et faire adopter comme bonnes les choses mauvaises, comme mauvaises, les bonnes.

sence : Savez-vous ce qui vous a manqué pour réussir? une femme qui le voulût.

Je tiens pour très réelle cette assertion, dont les femmes n'ont pas le droit de se plaindre, qu'elles sont moins aptes à faire de l'art qu'à l'inspirer, j'ajoute qu'une femme ne l'inspire jamais plus sûrement que comme mère de famille. C'est bien elle qui est la véritable muse du foyer, et les trésors de poésie qu'elle possède ne doivent point être dissipés en dehors de ce sanctuaire. C'est là seulement qu'ils atteignent leur plus haut point de perfection et de forme expansive. C^est là que, mêlées aux enseignements de la première enfance, les notions du beau doivent être données en même temps que les notions du bien, afin de ne pouvoir plus être séparées. Sait-on jamais ce que l'initiative généreuse et la persévérance d'une femme de cœur et de courage peuvent préparer pour l'avenir ? On voit dans une famille surgir et grandir peu à peu une aptitude dominante qui, dans sa marche ascensionnelle et longtemps cachée, finit par se résumer, se condenser dans quelque personnalité marquante, l'honneur de son pays et de sa race. Nul ne se doute qu'à un moment donné une élection ferme et libre qui, de toutes les voies à suivre, a pris, sans hésiter, celle de la grandeur morale, y entraîne ses descendants aussi longtemps qu'ils ne s'aveuglent pas sur le privilège d'y être et renouvellent le mérite d'y rester. Car, selon des causes variables où le hasard n'a point de part, et dont l'appréciation, quoique difficile, n'est point insaisissable, toute valeur morale se traduit en manifestations diverses dans l'ordre des faits. Par contre, dès l'instant qu'il a pris racine dans le cœur et dans la raison, le ferment du mal, de la déchéance agit à son tour. C'est ainsi qu'un

viras morbide qualifié, se transforme pour ceux qui en héritent, en maladies, affections diverses, dont l'apport individuel détermine la forme particulière, dans son action soit aggravante, soit réparatrice. Mais mille pardons pour cette disgression, et rentrons dans la famille dont la femme est le ressort toujours actif et le plus puissant à condition de demeurer le plus caché. On le voit, ce que je demande pour complément et non point comme supplément, dans l'éducation des femmes, n'a pour but ni de les exclure de la connaissance du beau ni de leur en confier la pratique ou la garde en dehors de leur rôle le plus naturel et le plus précieux. — Vous pouvez avoir raison, peut objecter mon interlocutrice ; on vous accorde volontiers que le meilleur rôle d'une femme est celui qu'elle doit remplir dans sa maison visà-vis des siens ; mais en dehors de certaines situations rares et exceptionnelles, leur influence ne peut guère être aussi grande et, par conséquent, aussi coupable que celle que vous leur avez attribuée tout à l'heure. — Eh bien, je ne crois pas difficile de démontrer qu'une part de cette influence extérieure aussi bien qu'intérieure est celle de toute femme. — Gomment cela ? — Si vous y consentez, je vais vous le prouver de suite par vous et pour vous-même. Voulez-vous me permettre d'examiner telle collection de morceaux de musique que je vois à côté du piano, et ces cartons de photographies et cet album de dessins ? — Mais très volontiers. — Eh bien, voici comme toujours les éternels morceaux variés, les perles, les sources, etc., il y en a en quantité; au milieu de tout cela, sur tous ces beaux frontispices de romances, chants de toute sorte, je ne puis lire nulle part les noms de Gluck, de Mozart, de Haendel, de Weber, de Beethoven. — Mais, Monsieur, il faut bien

amuser les gens comme ils veulent l'être. — Voilà où est l'erreur, la musique pas plus que les autres arts n'est faite pour amuser, il vaut mieux dans cette intention jouer des charades ou des quadrilles. De même, les gravures, dessins de ce carton et de cet album sont de tous points semblables comme choix et comme valeur aux morceaux de musique. Lorsqu'on raconte devant des femmes bien éleve'es, les tribulations sans nombre que tant d'hommes célèbres ont eu à supporter, j'ai souvent été témoin de leur étonnement indigné contre tous ceux qui, de près ou de loin, ont été complices de tant de disgrâces imméritées, et qui par leur silence calculé ou par la calomnie ont empoisonné leur vie. Eh bien, à la place de cette S3aiipathie tardive et rétrospective, il eût mieux valu que leurs contemporaines ne fissent pas vis-à-vis d'eux ce que, si innocemment, si inconsciemment, vous, vous-même, faites aujourd'hui. Vous les oubliez pour d'indignes rivaux ; vous les sacrifiez aux répulsions des inintelligents et des distraits ou à une mode d'un jour. Organisez-vous un concert, il y aura toujours d'excellentes raisons pour que les plus belles œuvres soient évincées.

Qu'il nous soit permis d'ajouter que la façon superficielle dont les arts sont enseignés aux femmes, ne diffère pas beaucoup de celle qui est en usage pour le reste. En somme on ne saurait trop le répéter, le crier : Ce n'est pas la quantité de choses que les femmes ont apprise par cœur qui mesure leur valeur réelle, mais bien la qualité des choses et des idées aux- QUELLES ELLES s'intéressent. Ot, il faut bien l'avouer, en dehors de ces trois points : mode, cancans de salon, et pot-au-feu, elles ne s'intéressent à rien. Ces points, agrandis outre mesure, bornent leur horizon.

Ce qui est au delà, leur es.t inconnu ou étranger. N'ayant donc rien, par le développement intellectuel, qui les distingue et les diversifie, elles tiennent avec un acharnement qui touche au fanatisme à ces deux signes très apparents qui les classent dans le monde, c'est-à-dire au costume et aux titres. Ce dernier point, surtout dans les petites villes, les sépare en deux classes parfaitement distinctes, dont les limitesjsont maintenues avec une implacable rigueur. Les hommes ne peuvent tomber aussi aisément dans cet excès de ridicule. Ils ont des situations souvent acquises par le travail et l'intelligence ; ils ont bien été forcés d'apprendre, même dès le collège, que les plus capables n'étaient pas forcément les plus titrés, et j'ajoute les plus rentés : en effet, si la sévère consigne que les femmes maintiennent avec une intolérance si risible, peut mollir en quelque point, c'est à propos de la question argent : un riche mobilier, un train de maison fastueux comblent bien des lacunes, et les lacunes intellectuelles en premier lieu. Ceux dont la situation est à l'inverse ne cadrent pas dans un pareil milieu. Le professorat, surtout dans les carrières libérales, constitue une irrémédiable infériorité. Il n'est guère fait d'exception qu'en faveur des maîtres de piano. C'est tout naturel. La plupart des femmes, ayant usé une grande partie de leur temps et de leurs aptitudes patientes a étudier le mécanisme de ce redoutable instrument, peuvent apprécier ceux qui le possèdent, de plus s'en faire valoir en les utilisant aux jours de réception. En somme, tout concourt à maintenir les femmes dans cette étroitesse et cet orgueil de l'esprit qui ne connaissent que le privilège, rarement le mérite. Il faut les voir se mettre en campagne pour obtenir telle faveur, telle place. La valeur intrinsèque de leur protégé ne les occupe pas un instant. Il

s'agit bien de cela ; ce qui est important, c'est sa situation de fortune, ses alliances, ses relations, sa manière de se vêtir, de saluer, d'entrer, de sortir et de se lever ou de s'asseoir. Les infortunés examinateurs, les jurés de toute catégorie, tous ceux en un mot, dont la décision peut être influente, en savent quelque chose. Rien ne lasse ces solliciteuses, et rien ne se peut comparer à la verdeur de leurs attaques ou de leurs répliques, aux ruses de leur diplomatie, si ce n'est le manque absolu des notions les plus élémentaires de la logique et de la justice. Gela se conçoit. La valeur intrinsèque des hommes, des choses et des idées n'existe pas pour elles, s'il n'y a une enseigne, un plumet, un appointement, un uniforme, un train de maison pour les faire reconnaître. En dehors de ce genre de signalement, tout est sur le même plan. Observez ce qui se passe le plus souvent lorsqu'un sujet quelconque, en dehors de leurs deux ou trois préoccupations habituelles, est traité devant elles. Elles n'écoutent pas, ne s'y mêlent pas et ne sont jamais plus pressées de parler d'autre chose à leur voisine. Si elles s'y mêlent, c'est encore pis. Le ton pour parler des plus grands intérêts ou des plus grands esprits de leur pays ne différera pas de celui avec lequel elles diront : Faites-moi passer une assiette. On sent que le degré d'importance est égal de chaque côté, à moins qu'il ne soit plus marqué, ce qui est le cas ordinaire, du côté de l'assiette. Il est parfaitement faux, du reste, que les femmes d'esprit et d'intelligence cultivée en soient moins aptes à comprendre les soins de leur intérieur et s'en acquittent moins bien. La vérité est qu'elles apportent les mêmes soins et plus de goût à tout ce qui concerne le house keeping- le plus complet. Seulement, elles n'en font ni bruit ni étalage, et ont le tact de ne jamais cou-

per une conversation intéressante par un détail de service. Les travers ou les oublis qu'on prête à ces femmes charmantes, dont plusieurs acquièrent parfois une grande notoriété sans la chercher, sont inventés comme petite vengeance par celles qui ne peuvent leur ressembler ou par ceux qui ne parviennent pas à être reçus chez elles.

Certes, nous apprécions à sa valeur la lamentable fondation des lycées de jeunes filles. Il y avait mieux à faire que de la maudire ; c'était de la prévenir, oui, de la prévenir par des réformes sérieuses dans les traditions d'enseignement vis-à-vis des jeunes filles. L'état misérable, où était laissée !a culture de leur intelligence a donné le prétexte. Partout où un grand devoir est négligé par ceux qui ont tout intérêt à le bien remplir, d'autres viennent et le remplissent à leur place. Toutes les fois que des utopies dangereuses sont mises en avant et exécutées, elles ont toujours été motivées par une lacune large et coupable. Si elle eût été bien remplie et à temps, l'utopie que vous maudissez n'aurait pas eu sa raison d'être, et, dans tous les cas, n'aurait pas passé dans les faits. Pesez à cette mesure les bouleversements de la fin du dernier siècle, ceux dont nous sommes témoins ou qui nous menacent encore, et vous serez convaincu que là où ceux qui ont la vérité se désintéressent de la propager, de la pratiquer et de l'appliquer, l'erreur prend sa place et s'impose par la force. îl y aurait toute une étude à faire à ce point de vue, et l'histoire et l'exposé des erreurs seraient aux vérités mises en oubli ou restées inactives, dans les rapports d'un cliché négatif à l'épreuve finale, les ombres tenant précisément la place de ce qui doit être la lumière.

Il ne faut pas finir ce chapitre, sans tenir compte

des exceptions frappantes, à l'état général rapidement esquissé. Mais plus ces exceptions tranchent sur le fond commun, plus il est à regretter qu'elles ne soient pas la règle générale. La nature des idées exposées précédemment sur la part qui doit être faite aux femmes dans l'enseignement des arts, répond par avance aux développement fantaisistes ou gouailleurs, pardon de l'expression, qui ne manqueront pas de travestir consciencieusement ma pensée. En vérité, demander que l'intelligence des femmes soit cultivée assez pour qu'elles comprennent la langue parlée par leur père, leur mari, leurs fils ou leurs frères, n'implique pas un grand bouleversement social. Il se borne, en définitive, à bannir certains préjugés, à avoir plus de respect pour les âmes qu'on doit diriger, à tout faire pour que l'action de la famille se substitue, le plus et le mieux possible, à un enseignement forcément défectueux dès qu'il entraîne l'exil de la maison paternelle. Toutes ces critiques ne portent pas sur le plus ou le moins de capacité intellectuelle des femmes, mais sur la coutume invétérée de la laisser en friche. Que les professeurs et pères ou mères de famille, c'est-à-dire que ceux à qui incombe la tâche et le devoir de les enseigner, sachent se plier à la tournure primesautière et intuitive de leur esprit et de leur imagination, que la bonne route leur soit montrée et qu'on ne s'inquiète pas du reste. Leurs grâces, et leurs vertus ne perdront rien à croître et à fleurir sur un sol plus riche ; elles n'auront plus peur du mot de bas bleu avec lequel les sots et les fats de tous les régimes veulent leur imposer une tutelle et une infériorité humiliantes, afin de se ménager des succès plus faciles.

Ce serait un inqualifiable oubli de finir un chapitre où les femmes sont accusées de tant aimer le privilège, sans

faire ressortir le point particulier, peut-être unique, où, logiques avec elles-mêmes, elles le recherchent et l'aiment jusqu'au bout. Constamment mises en présence de devoirs plus difficiles et plus pressants que ceux dont la méconnaissance ou l'oubli viennent de leur être signalés, elles les acceptent avec un courage et une constance que nulle épreuve ne saurait abattre. C'est que, là encore, loin d'oublier leur passion pour le privilège, elles réclament le plus grand, le plus beau de tous, et dont personne n'est plus digne, celui du dévouement et du sacrifice.

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