‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 23 sur 49 · LES RÉFORMES · texte numérisé non relu

LES RÉFORMES

De quel côté unique peuvent venir les réformes. — Attitudes diverses à leur encontre.

— Quelles causes ont fait perdre au clergé et aux fidèles la notion et l'autorité de leur intervention et de leur initiative en matière d'art, même sur leur propre terrain.

— Haute convenance, nécessité même d'un enseignement à ce propos dans les séminaires. — Lettre pastorale de Mgr Turinaz. — Fondation des Universités libres ou catholiques. — Une lacune; projets pour la combler. — Caractère des rapports de maîtres à élèves aux vraies époques d'art. — Quelles sources de vie sont taries par la centralisation. — L'amateur et l'hôtel Drouot.

Si j'ai accordé une grande place à cette question : doiton enseigner les beaux-arts aux femmes? et si j'ai insisté sur la nature de l'enseignement qui devait leur en être donné, c'est qu'il est évident que rien, dans le monde des arts pas plus qu'ailleurs, ne peut se fonder et grandir qu'implanté de bonne heure dans l'esprit par son éducateur naturel et le plus puissant, la mère de famille. 11 est une autre puissance, éducatrice par excellence, qui ne se sépare pas de la famille, qui en est au contraire le support et le lien le plus respecté, et à qui incombe la haute

mission de montrer le véritable but où doivent tendre et aboutirtous les chemins et tous les labeurs de la vie. Dans la sphère de l'art comme dans toute autre, s'il y a trouble, temps d'arrêt ou recul, c'est que l'idée religieuse est absente. C'est donc à elle que nous devons nous adresser, c'est parmi ceux qui se font honneur et ont le devoir de la défendre que nous devons chercher des alliés. Je n'ignore pas quelle difficulté entraîne cette partie de mon sujet, combien il sera facile de travestir mes intentions ou du moins de n'en pas reconnaître le vrai sens et la portée naturelle, mais je ne dois pas être pour cela découragé de dire ce que je crois être la vérité, dût-elle paraître cruelle à beaucoup qui l'ignorent ou a plusieurs qui la voudraient voir ignorer. Ceux qui, étrangers à ces matières et insouciants d'aller au fond des choses, seront tentés de traiter de récriminations stériles ou intéressées, les vérités parfois dures que je suis décidé à ne pas cacher, voudront bien considérer que celui qui leur parle est un vétéran à la fin de sa carrière. Par conséquent, de toutes les réformes qu'il conseille et à l'efficacité desquelles il croit fermement, il n'en est pas une seule dont l'application puisse lui offrir rien de plus, que la perspective désintéressée de laisser à ceux qui viendront après lui, un chemin moins ingrat et moins âpre que celui qu'il a rencontré.

N'ayant rien à attendre du côté des sceptiques, des athées, rien du côté des pouvoirs administratifs et politiques qui , fussent-ils moins irréligieux, par le choix de leurs fonctionnaires et les traditions de leur fonctionnement, ne sont nullement aptes à prêter aux questions d'art une attention sérieuse et intelligente, je m'adresse aux catholiques. Il y a aussi, je ne me le dissimule pas, une difficulté des plus graves ;

car, plus je tiens à leur rendre palpable l'importance du sujet, moins il est facile de s'y restreindre. Leur attitude à l'endroit des beaux-arts les classe en trois groupes principaux. L'un des trois^ et de beaucoup le moins nombreux, voit avec quelque clarté, et avec chagrin, les tendances presques irrésistibles et générales qui entraînent l'art dans une voie absolument en dehors de toute inspiration élevée. Il compte des adhérents dans le clergé, dans les classes éclairées de la société. A-t-il tenté quelques efforts pour faire entrer ses vœux dans l'ordre des faits? Nous tâcherons de nous en rendre compte. Dans le second groupe, assez nombreux, se trouvent les faiseurs de jérémiades sur la décadence de l'art en général, de l'art religieux en particulier, sur la futilité, l'immoralité parfois, des représentations plastiques. L'écho de leurs lamentations se fait jour un peu partout. Au moment des expositions, la presse en est remplie, et il arrive parfois que ce n'est pas là où la logique aurait le droit de la rencontrer, que se fait entendre le plus éloquemment cette note chagrine et trop motivée. Enfin, un troisième groupe, et il est triste de dire que c'est de beaucoup le plus nombreux, est parfaitement indifférent à toute espèce d'art. Pour savoir qu'il est en danger de mort, il lui faudrait savoir qu'il existe. A la nouvelle de sa mort définitive ils éprouveraient la même somme d'émotion et de surprise qu'éprouve, en ouvrant une lettre de part, un indifférent quelconque auquel elle n'était pas adressée : Ah ! un tel est mort, je ne m'étais pas douté qu'il fût au mionde. Me sera-t-il permis de leur soumettre à tous quelques réflexions générales que compléteront celles que des responsabilités particulières ont le droit de suggérer. Plus les catholiques sont sûrs de posséder la vérité, moins il leur est

permis de compter sur sa vertu propre pour les défendre. Son privilège le plus incontestable est d'être toujours attaquée, et de n'en accorder pas d'autre à ses défenseurs que celui d'une responsabilité plus grande et d'une obligation plus stricte à remplir les devoirs qu'elle impose. Elle est donc loin de donner à personne le droit de s'isoler, de se résigner au mal où qu'il soit et de quelque nature qu'il soit, encore moins d'abdiquer toute solidarité, dans la crainte de porter préjudice à nos aises, à notre sécurité et à notre fortune. Elle ne permet pas de dire : pourvu que nous fassions notre salut, qu'importe la politique, l'économie sociale, la science, l'art ? tout cela n'a qu'un temps. Oui sans doute, mais nous y avons été placés, dans ce temps, sur ce globe étrange, au milieu dételles difficultés, de telles souffrances, qu'il ne suffit pas pour faire son devoir de larmoyer sur elles en cherchant à s'en garantir par un effacement qui prouve moins l'humilité que l'amoindrissement des caractères. Il n'est pas rare et il est triste d'entendre des chrétiens, des hommes dire en parlant d'un enfant mort en bas âge : c'est bien heureux, il n'a pas eu à souffrir longtemps et il est en paradis. Ceux-là sont le type des poursuivants à outrance des exemptions et des privilèges ; ils prennent autant d'actions qu'ils peuvent sur les mérites d'autrui, afin de s'en constituer un bon revenu dans ce monde et d'en retrouver le capital dans Tautre. Méticuleux observateurs de tous les règlements de second ordre , des lois de police auxquelles ils attachent une importance pour ellesmêmes en dehors du but à atteindre, ils s'attardent à la lettre qui tue, et, méconnaissables héritiers de l'esprit qui vivifie et a subjugué les anciens barbares, ils reculent devant les nouveaux qui s'avancent, et ils ne

demandent pas mieux que de s'abstenir du périlleux honneur de les repousser. Ceux-là crient : Seigneur, Seigneur ! mais ils ne font pas les œuvres du père, et on aurait le droit de demander si ces croyants à tant de choses croient encore en lui ; s'ils croient à l'Evangile qui dit : vous les jugerez à leurs fruits, car là où il y a le plus de vérité, là il y a le plus de mouvement, de puissance d'expansion, d'amour et de vie. Certes, l'Europe, en grande majorité chrétienne, donne cette péremptoire démonstration ; car, soit directement, soit par ses émigrants et ses colonies, elle domine le monde. Mais il y a des places d'honneur qui sont désertes ou mal occupées. La France lutte pour garder la sienne et la gardera, mais jamais elle n'eut autant besoin de la défendre, car jamais elle ne fut autant menacée de la perdre.

Il est étrange, n'est-ce pas, qu'à propos d'art on en vienne à toucher des questions de cet ordre, à aborder un terrain si brûlant ; ceux-là même, en effet, qui daignent tenir les arts en haute estime, s'accordent à les reléguer dans ces régions sereines où, loin de se mêler à nos misérables discordes, etc.. Je laisse le lecteur achever cette phrase qu'il a rencontrée partout, partout aussi creuse et aussi niaise dans son vide olympien. Non, sans faire de la polémique sur le marbre ou sur la toile, l'art ne se désintéresse de rien; pour qu'il soit vivant il faut qu'il en soit ainsi, et pour qu'il en soit ainsi, il n'est permis à personne, aux catholiques moins qu'à tous autres, de se désintéresser de lui.

Un fait qui frappe tout d'abord, comme une anomalie des plus choquantes, c'est que le soin de décorer les édifices religieux ne soit plus, dans un grand nombre de cas, entre les mains du clergé, de la fabrique et des paroissiens d'une église ; ils peuvent y concou-

rir, cela est vrai, dans une certaine mesure, mais ce concours , par diverses circonstances , est réduit à peu de chose. Souvenons-nous des lacunes, des manques de goût et même de respect, des actes de vandalisme vis-à-vis des restes précieux d'un autre âge qui motivèrent et motivent encore des critiques et des récriminations trop justifiées.

Ce fut, de la part de l'Etat, un premier et spécieux prétexte pour prendre pied sur un terrain qui n'était pas le sien. Là où l'initiative privée, où la vigilance des gardiens naturels du temple fait résolument défaut, l'Etat, dont le poids appuie partout, s'infiltre et se dilate dans les vides laissés, c'est inévitable : il finirait par régler les cérémonies du culte et ferait le prône à sa manière. Par son administration des beaux-arts il fait quelque chose d'analogue, puisqu'il se charge des moyens plastiques de manifester vos croyances. Il a pour elles moins que des préférences, mais enfin il fait, il a fait du moins quelque chose, là où on ne dit, où on ne fait rien, ou si peu ou si mal.... Qui il emploie, on le sait ; ce qui en résulte, on le voit. Quand vous voudrez mieux, autrement, et par d'autres, vous agirez. Jusque-là, l'Etat, les municipalités même se moquent de vous, vous imposent leurs goûts, leur personnel, sans nul souci de gens que la chose touche peu et qui paient toujours. S'il agit mal, comment voulez-vous qu'il s'en aperçoive quand vous ne vous en apercevez pas vous-mêmes. Vous êtes d'autant plus inexcusables, querEtat,les administrations officielles ne seraient pas fâchées d'être déchargés de cette besogne qui, en somme, n'est pas la leur (i). La municipalité de

(i) Je m'étais trop engagé, car voici un passage du discours de M. J. Ferry à la clôture du congrès des sociétés savantes, en i883, où le ministre assigne à TEtat un rôle et des prétentions plus ridicules que je n'au-

Paris a pu vous éclairer à ce propos, en déclarant récemment que la décoration des édifices religieux ne l'intéressait nullement et qu'elle préférait employer son budget à décorer des monuments purement civils, mairies, écoles communales ; en un mot, des locaux d'utilité publique, parmi lesquels, selon elle, les édifices religieux ne doivent plus être classés. Lors donc que vous déclarez à ceux qui ont si peu de zèle l'intention d'agir par vous-mêmes, vous avez quelque chance, quoique catholiques, de n'être point mal venus, mais à une condition, c'est que vous ne cherchiez pas des subsides en dehors de vous-mêmes, et que vous soyez en mesure de les employer comme il faut. Pour cela, il faudrait attacher à ces sortes de questions une importance active, que ni maintenant ni en des temps plus heureux, vous n'avez pas laissé soupçonner; il faudrait, par des connaissances acquises sur la matière, par une instruction donnée ad hoc dans les séminaires, mettre les gardiens naturels du sanctuaire en état de le sauvegarder, de l'orner dignement, afin de le mettre à l'abri des leçons hautaines et des empiétements chaque jour plus envahisseurs ; il faudrait qu'une dignité de conduite et de caractère, si éloquente pourfaire connaître et aimer le bien, fût complétée par une éducation et une instruction capables de faire connaître et aimer le beau. Il s'est vu que ceux qui n'avaient pas la foi, vis-à-vis de ceux qui l'ont, qui la prati-

rais osé l'imaginer; il est vrai que c'est le rôle de l'Etat dans une socie'té démocratique, comme la noire à l'heure qu'il est : « ... Plus cette société est démocratique, plus la bataille pour la vie y est ardente, plus le flot de l'industrialisme y monte, comme une marée qui n'aurait plus de reflux, plus la société est laborieuse, égalitaire, plus il importe que l'Etat se charge du rôle, non seulement d'administrateur, de gendarme, de ménagère delà société, mais de tuteur des hautes études, et, permettez-moi le mot, de gardien de l'idéal. » Gomme le voilà bien gardé !

quenî, et enseignent à la pratiquer, avaient le rôle de la défendre dans ses manifestations par l'art. Il a fallu qu'à diverses reprises ces derniers fussent invités à respecter au nom de la science, ce qu'ils ne respectaient pas au nom de la foi, au nom de la foi qui a inspiré ces œuvres admirables dont le sens et la portée leur échappent, dont la conservation ne les intéresse guère, dont la beauté ne les touche plus. Je l'ai dit depuis longtemps et n'ai pas été seul à le dire, toutes les circonstances atténuantes, et ily en a beaucoup, que le clergé ou ses amis pourront invoquer pour le justifier, aussi longtemps qu'elles concluent au statu quo, sont comme non avenues. A l'œuvre! Voilà le seul argument vainqueur ; nul panégyrique du passé, nulle justification du présent ne vaudront jamais ce peu de mots qu'on voudrait pouvoir lire dans une circulaire émanée de tous les évêchés : « Des cours de beaux-arts, au point de vue philosophique, historique et religieux sont institués dans tous les séminaires de nos diocèses ; ils ont pour but de donner aux élèves les notions qui leur sont nécessaires pour reconnaître la valeur pour conserver le caractère des monuments, œuvres d'art, mobiliers d'église dont ils ont la responsabilité et la garde, pour juger de la convenance des œuvres nouvelles qu'il y aura lieu d'ajouter, et des travaux de toute nature que peuvent imposer les circonstances. » Avec le temps, les capables reconquièrent leur influence et leurs droits. Les deux font souvent défaut à l'être isolé, bien rarement à l'être collectif. Dans tous les cas, il s'agit d'un devoir. Plusieurs évêques l'ont compris ainsi, puisqu'ils ont pris avec éloquence, avec franchise, l'initiative de ces utiles réformes. Mais jusqu'à présent, il en est jusqu'à trois que je pourrais compter.

Parmi ces trois, il faut mettre en tête Mgr Turinaz, il

y a peu d'années évêque de Tarentaise (i). Sa lettre pastorale de 1875 indique avec autorité quelle est en cette matière la gravité du mal, et quelles mesures peuvent y porter remède. Nous lui empruntons quelques passages qui ont trait à ces deux points de vue (2), mais il faudrait

(i) Aujourd'hui évêque de Nancy.

{2) « ... Qui donc n'a vu des fenêtres ogivales fermées par une hideuse maçonnerie pour former des fenêtres en demi-cercle? Qui n'a vu des voûtes élancées et des arceaux élégants abattus au prix d'efforts et de dépenses considérables et remplacés par des voûtes que réprouvent toutes les règles de l'art ?

« Qui n'a vu un affreux badigeon couvrir d'antiques murailles, et des essais de perspectives tracés par les pinceaux les plus inhabiles? Qui n'a vu « de prétendus peintres, exploitant le goût des habitants des cam- « pagnes pour les couleurs vives, salir de rouge, de jaune ou de bleu les « murs du sanctuaire » ?

« Les dégradations de ce genre, opérées dans nos églises, dit M. André, leur ont été aussi funestes que les mutilations des iconoclastes et des huguenots du xvi*' siècle. » — « Ce vandalisme, qui s'attaque aux vieux monuments, et qui, sous prétexte de les rajeunir et de les conserver, les regratte, les farde et les badigeonne du haut en bas, est une brutalité, dit M. Dieulin, une sottise et un attentat qui a presque les caractères du sacrilège.

« Mesures pour prévenir de pareils abus :

« 1° MM. les Curés veilleront à ce que désormais aucun travail de quelque importance ne s'exécute dans leur église, même au point de vue de Tornementation, sans l'avis de personnes compétentes et sans notre approbation par écrit.

« 2° Ils protégeront leur église contre les prétendus embellissements proposés par des peintres incapables, et s'opposeront énergiquement à ce que, sous prétexte de réparation, on altère ou on détruise des objets précieux, tels que sculptures, boiseries, armoiries. Ils préféreront les teintes unies aux peintures représentant des personnages; presque toujours exécutés d'une façon déplorable.

« 3° Un musée diocésain est fondé à l'évêché et placé sous la direction de l'Académie de Laval.

« 4» Nous défendons d'aliéner ou d'échanger sans notre autorisation écrite, les meubles antiques ou les objets précieux appartenant aux églises.

« 5° Nous désirons obtenir un inventaire de tous les objets importants d'art et d'archéologie que possède le diocèse, afin d'en garantir la conservation. Les paragraphes suivants, 7, 8 et 9, sont complémentaires de ceux qui précèdent. »

pouvoir citer la lettre tout entière. Nous y renvoyons le lecteur comme à un modèle de haute raison, de netteté de sollicitude éclairée et active pour propager l'amour, le respect du beau, et pour les rappeler au clergé en même temps que les devoirs trop oubliés que ces deux sentiments lui imposent d'une manière plus spéciale et plus pressante.

Mgr Turinaz remarque très justement que « des questions d'une si haute importance n'ont pas échappé à la sollicitude de l'autorité civile. Il cite à ce propos les circulaires de M. le ministre de la justice et des cultes, du 20 mai, du 20 et du 29 décembre 1834. Équitable dans son principe puisqu'elle n'était que trop motivée par les actes de vandalisme qui viennent d'être signalés, cette immixtion du pouvoir civil en pareille matière devait dégénérer bientôt en empiétements intolérables.

Qu'il me soit permis d'indiquer comme mesure complémentaire de celles qui précèdent, la formation d'un comité provincial et diocésain qui, sous la présidence de l'évêque, réunirait les hommes de bonne volonté et en même temps les plus capables de la région. C'est dans son sein que seraient délibérées et adoptées les mesures à prendre, soit pour parer aux désastres si justement déplorés tout à l'heure, soit pour adopter des restaurations intelligentes, soit pour préparer des oeuvres nouvelles. C'est dans son sein que pourraient être choisis les hommes les plus aptes à faire dans les séminaires ces cours dont l'urgence n'est plus à démontrer. C'est enfin sous son patronage que seraient fondées les écoles provinciales dont il sera parlé un peu plus loin, et c'est à lui qu'incomberait le choix des maîtres à leur donner, et le soin de pourvoir aux nécessités matérielles. La question d'argent n'est pas sérieuse. Veut-on un moyen

de la résoudre avec double avantage, il est tout trouvé. Que tout l'argent qui se gaspille à patronner, achalander les non moins déplorables que florissantes boutiques où se débitent la parfumerie et la confiserie dites articles religieux, soit employé à ces deux fondations, cours dans les séminaires, écoles provinciales. Elles rendraient un bien signalé service, en faisant ouvrir les yeux à qui de droit sur le ridicule malfaisant de ces tristes produits, en faisant comprendre quelle haute et singulière idée ils donnent de ceux à qui ils s'adressent.

Un grand et digne effort, et le plus important, a cependant été tenté par ceux qui devaient le faire, et il a abouti à la création des Universités catholiques. Au milieu des noms glorieux et sympathiques qui ont, des premiers et de la manière la plus active, contribué à ce mouvement rénovateur, saluons celui-là même qui, le premier aussi et le plus vigoureusement, a signalé les conséquences de la renaissance païenne dans sa multiple et désastreuse influence, politique, artistique, religieuse et littéraire. Si nous avions le bonheur de posséder au milieu de nous ce grand citoyen, ce grand chrétien, Montalembert, parmi les lacunes qu'offrent encore les universités catholiques, il en est une qui ne lui échapperait pas, et que sa voix autorisée saurait signaler. Je veux parler de renseignement des arts vivant, traditionnel et moderne, en un mot chrétien. Certes, au bout de peu d'années d'une existence si violemment attaquée et mise en péril par les nombreux ennemis que chacun sait, il est honorable pour les Universités catholiques d'avoir résisté avec tant de courage : il est juste de reconnaître que cette question de l'enseignement de l'art dont l'importance et l'opportunité avaient semblé leur échapper dans les premières années, les ont préoccupés un peu plus tard. L'Université

de Lille peut revendiquer la première l'honneur d'avoir attiré l'attention des catholiques sur la haute opportunité qu'il y aurait à compléter le cadre si riche de ses facultés, par une branche annexe qui aurait pour but l'enseignement des beaux-arts. C'est dire assez haut que l'Université de Lille, en énonçant de semblables intentions, sortirait de cette routine fatale, qui, dans les maisons d'instruction sans en excepter aucune, c'est-àdire aussi bien dans les écoles libres que dans les écoles universitaires, refuse à l'art et à ceux qui l'enseignent, le degré d'importance qui devrait leur être donné.

Il serait à désirer que les vœux exprimés ne restassent pas purement platoniques. îl est même à craindre, lorsqu'on voudra qu'ils cessent de l'être, que les meilleures intentions ne se trouvent paralysées par une connaissance imparfaite de la matière, par cette habitude aussi calamiteuse que respectable de bon nombre de zélés catholiques qui dotent aisément les gens ornés de vertus chrétiennes, du don de parler toutes les langues, et surtout celles qu'ils n'ont pas apprises. On constate avec regret que, même dans ces milieux choisis, les préjugés à l'endroit des arts signalés à plusieurs reprises, conservent la majeure partie de leur action stérilisante, et que le bon sens, la prudence élémentaire qui font consulter des jurisconsultes en matière de droit, des docteurs médecins en matière médicale, des chimistes en matière de chimie, sont oubliés dès l'instant qu'il s'agit de questions d'art, pour lesquelles les artistes sont les derniers consultés, ou même ne le sont pas du tout. Il y a mieux : dans les congrès où l'on indique que de semblables questions devront être traitées , il arrive que ceux qui ont passé leur vie dans la pratique de l'art, sont obligés, pour qu'il leur soit permis de les traiter devant

le congrès, d'exposer et de soumettre leurs ide'es à une manière de comité d'enquête dont la composition est des plus respectables sans doute, mais où ne se trouve personne ayant une compétence quelconque pour juger en connaissance de cause. Ces procédés arrivent au résultat infaillible d'éloigner précisément ceux dont l'expérience et le caractère seraient les plus propres à apporter quelque lumière et à faire face à mille difficultés. En somme, les projets mis en avant pour réorganiser un enseignement des beaux arts témoignaient d'une notion insuffisante du sujet, aussi bien que de bonnes intentions de la part de leurs auteurs, n'introduisant guère que des réformes superficielles et disciplinaires. Au fond, à quelques détails près, c'est le même mode d'enseignement que partout ailleurs. Il serait pourtant bon de ne pas oublier que, sur ce terrain particulier, les Universités catholiques ne rencontrent aucun des obstacles qu'elles ont à vaincre sur tous les autres. L'Etat, les municipalités, en un mot le monde officiel n'a ni surveillance, ni ingérence, ni monopole à exercer. Le premier venu est libre d'enseiguer tous les arts, qu'il les possède ou ne les possède pas, de la façon qui lui plaira. Apprenez ici ou là, ayez du talent ou n'en ayez pas, dès l'instant que vous êtes catholique avéré^ vous avez tout ce qu'il faut pour être exclus de la direction de ses musées et de ses écoles, de toute part à ses commandes, mais vous êtes libre de produire et d'enseigner ce que voudrez. Gela se conçoit, puisqu'il a son Olympe qui n'est pas le vôtre, ses routes morales des arts d'imitation, que sa bureaucratie et ses administrations sont seules à bien connaître. Dès lors, au lieu de s'attarder et s'enfermer à quelques détails pris dans le mode d'enseignement vicié à sa source, que nous a légué la Renaissance païenne, n'est-ce pas le devoir d'une Re-

naissance chrétienne d'inaugurer, de replacer l'enseignement des arts sur sa vraie base.

Pour faire comprendre ce qu'elle est, il faut rappeler sommairement ce qu'elle a été pendant les époques les plus fécondes, les plus florissantes de l'art moderne. Tout d'abord, pour l'asseoir solidement, il faut tendre, par tous les moyens à reconstituer ces familles d'artistes, de disciples plutôt que d'élèves qui se groupaient par voie d'affinité autour du maître préféré. La nature du talent, la similitude des convictions, certaines préférences de doctrines dont les jeunes gens instruits peuvent se rendre compte, le lieu de naissance lui-même peuvent exercer une attraction naturelle et normale. Ces éléments divers doivent remplacer de la manière la plus heureuse des causes de détermination, de choix d'un ordre inférieur, c'est-à dire de mode, de hasard ou de calcul. Ainsi pourra se former un centre d'attraction réel, sincère, vivant de la même vie et mû par le même esprit. C'est en obéissant à des lois analogues que se forment les divers systèmes de philosophie et de science dont la variété et les luttes sont aussi intéressantes que fécondes. C'est ainsi que des familles d'esprits marquées d'un cachet particulier s'allient, se diversifient et fondent dans les arts cette variété d'un intérêt si puissant et dont le secret semble perdu : Voyez une exposition à Paris, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, c'est toujours la même. Bien mieux, voyez-la à Saint-Pétersbourg, à Copenhague, à Stockholm, à Vienne, à Rome, à Naples, à Florence, à Bruxelles, où vous voudrez, c'est encore la même. Figurons-nous, pour un moment, ces républiques italiennes si fi.ères, si personnelles, si remuantes, ayant renoncé à leur initiative spontanée, autonome dont sont nées tant de merveilles, en faveur

d'un mot d'ordre officiel, émanant d'une académie souveraine, d'une capitale unique; il est bien évident que ces écoles si fécondes, ces famiilles d'esprits si divers n'auraient pu naître ou n'auraient pu se manifester • La centralisation les tue. Ne faut-il pas remonter à l'antique division du sol français en provinces, pour s'expliquer la quantité de monuments, d'œuvres de toute espèce qu'elles ont eu la puissance de produire. Les municipalités, le clergé rivalisaient de zèle, s'imposaient des sacrifices dont le département n'a plus ni le vouloir ni le pouvoir. Là où abondaient la bonne volonté et les ressources pour créer sans cesse, c'est à peine s'il s'en retrouve assez pour empêcher de tomber ce qui reste encore ou édifier à neuf ce qui ne méritera pas de rester. Ah ! vous avez brisé ce vieux moule des provinces, élaboré par la topographie et par l'histoire, au profit de divisions, segmentations arbitraires, sans nulle autre donnée que la commodité ou la symétrie de vos machines administratives, de la perception des impôts ; vous avez mis à néant l'autonomie des communes, leurs traditions, leur physionomie locale ; eh bien ! vous avez exproprié la poésie et Vart, sous prétexte d'utilité publique. Il faut que les héritiers dégénérés et indifférents de ces legs d'honneur aillent voir à Paris par quoi vous les remplacez, et comment vous employez leur argent à certaines bâtisses qui ne leur serviront jamais de rien. Avec cette centralisation à outrance, qui peut s'intéresser à l'art en province, et même à quoi que ce soit, en dehors du commerce, des intérêts privés, de la politique grossière et des conflits mesquins renaissant à chaque heure. Est-ce un érudit nomade qui suppléera à l'insuffisance des conseillers municipaux, recrutés comme on sait ?

Mais restreignons-nous autant que possible à la question spéciale qui nous occupe. Il n'y a pas lieu, à ce propos, de revendiquer l'ancienne division territoriale en provinces, mais il y a force'ment lieu, dès qu'il s'agira de créer des écoles en dehors du patronage et des programmes de l'Etat, de déterminer leur nombre et leur situation par divisions provinciales. Grâce aux traces encore visibles de leur histoire, de la physionomie particulière de leurs habitants, que des recherches ingénieuses et sagaces font partout revivre, on possède assez de matériaux pour reconstituer un fonds de richesses artistiques inépuisable. Une vraie école des beaux-arts, avec des cours d'archéologie et d'histoire nationale, s'occuperait moins de l'héroïsme du divin Hector et des malheurs de Priam que de l'héroïsme et des' malheurs de la France. En les connaissant tous deux, elle travaillerait à renouveler l'un et à faire cesser les autres. Certainement, les différents modes de l'architecture grecque offrent un intérêt puissant ; sachons le comprendre en le leur laissant, et en nous occupant de nous-mêmes. Fvwôi (jsauTàv, connais-toi toi-même, est aussi vrai dans cet ordre d'idée, que dans tout autre. Oui, il faut regretter et faire renaître cette heureuse et naturelle disposition de l'esprit qui faisait dire jadis au paysan : voilà notre place publique, notre hôtel de ville, notre maison commune, notre école, notre église et ma place dans Téglise.Il faut qu'il soit copropriétaire, cofondateur, collaborateur de tout ce qui se fait là, autour de ses champs, de son cimetière, dans sa commune. Il faut qu'il sache que telle chapelle a été faite par la corporation des charpentiers -, telle autre par tel corps de métier, que le tableau qui la décore est d'un tel, son compatriote, qui vivait en telle année. L'église elle-même a été érigée aux frais de

la commune aidée par des donations particulières. C'est pour cela qu'on voit dans telle chapelle les tombes d'une des plus anciennes familles du pays ; l'histoire de ses ancêtres, des événements, des guerres où ils ont figuré est celle de la contrée, et tous ses habitants sont liés par les mêmes souvenirs. Telle famille au contraire, devenue oppressive pendant les dernières années de la féodalité, fut obligée de capituler devant les milices communales aidées par les milices du roi. Cette grande figure que vous voyez là, gravée sur une pierre tombale, mitre en tête, l'anneau et le bâton pastoral à la mam, c'est celle du saint évêque qui fut le promoteur de ce mouvement, et rédigea lui-même, d'accord avec les notables, la charte communale qui sanctionnait leurs droits. C'est comme cela qu'une nation mêle le sentiment du beau au souvenir de ses traditions glorieuses, et, grâce aux monuments qui les consacrent, se trouve sauvegardée avec eux de cet oubli honteux qui, sur le sol natal la rend étrangère à sa propre histoire. C'est par le fait de cette ignorance coupable qu'elle devient la proie facile des utopies qui lui arrivent de la capitale, des mots d'ordre impérieux et hypocrites des sociétés secrètes, des manœuvres électorales qui ont leur point de départ et leur récompense au cabaret. C'est ainsi que des cerveaux mal guidés et vides de toute tradition historique et locale, subissent l'invasion du socialisme cosmopolite qui détruit l'idée de patrie pour faire de tous les hommes un troupeau unique guidé par les mêmes instincts de haine, de revendication sauvage, de grossiers appétits, et par la même ignorance des premiers éléments de la liberté.

Les monuments, la peinture, la sculpture, voilà le livre des ignorants. Trouvez-vous qu'ils soi^^nt si mal

partagés ? Sans doute, il est bon qu'ils apprennent à lire dans les livres, mais pas à la condition de désapprendre à lire ailleurs. Il faut songer que dans les âmes voilées sous la plus grossière enveloppe, il se rencontre toujours quelque repli caché où se célèbre en secret un sacrifice à l'idéal, à l'insu du sacrificateur. Ce sacrifice pourra être de peu d'étalage, même invisible, mais sa signification profonde ne varie pas. Tenez pour certain que la pauvre famille, l'ouvrier le plus rude qui cultivent avec amour quelques humbles fleurs dans un angle de fenêtre, éprouvent à les considérer, à suivre leurs développements, à les attendre, à les lier au cours des saisons et des années, un intérêt de même nature que celui qui est éveillé par la vue du paysage le plus riche et le plus varié. C'est le beau en petit format, mais c'est le beau, et le modeste convolvulus qui, près de la lucarne enfumée d'un sixième étage, se tourne vers la lumière et lui présente ses fleurs du rose le plus délicat, du bleu le plus céleste, remplit dans la création une fonction plus haute que les lianes superbes qui étalent leurs splendides corolles dans les forêts d'un monde désert. En vain les rayons du soleil le plus généreux les peignent des plus éclatantes couleurs ; en vain elles reçoivent la visite et les caresses des papillons et des oiseaux les plus richement parés ; c'est peu, comparé à ce regard du plus ignoré des hommes qui, tombé sur la modeste fleur, en rapporte l'impression d'œuvre belle et parfaite. Si petite que soit l'ouverture, si faible que soit la lumière, elles suffisent pour livrer passage à ce quelque chose que rien ne remplace, la notion, l'amour de la puissance infinie qui a créé le monde, l'homme et son âme immortelle. C'est là le plus noble rôle que puisse jouer une œuvre d'art, qu'elle soit la plus illustre ou la plus oubliée.

N'est-ce pas une chose digne d'admiration que, par le seul fait d'être chrétien et catholique, le dernier des pâtres ou des manœuvres se trouve forcément en contact, au moins une fois par semaine, le jour du Seigneur, avec un ensemble de cérémonies, un langage, des chants, des prières, des formes, des couleurs qui, consacrés par le lieu, pénètrent dans son esprit que le recueillement ouvre et prépare à son insu, de la façon la plus favorable pour les lui faire aimer,pourrimpressionnerparleurvéritable par leur meilleur côté. Sur son lit de mort, il se rappellera ces heures de repos et de paix passées près du sanctuaire dont les flambeaux étincelants, les fleurs parfumées lui apparaissaient à travers la fumée de l'encens. S'il ne lui est pas donné, comme on le raconte de plusieurs saints, d'entendre les concerts des anges venus à sa rencontre, s'il ne voit pas leurs célestes visages, à cette heure du moins, les chants sacrés, les vieux Noëls qui ont bercé son enfance lui reviennent en mémoire et rendent plus présent le souvenir de ceux qui l'ont précédé dans la vie et dans la mort. Il les revoit mêlés à leurs saints patrons qui semblent sortir de leurs cadres ou de leurs niches de pierre, et accourir pour l'assister. Il croit reconnaître ces grandes figures lumineuses , au front serein, à l'expression douce et majestueuse, qui, à travers le rayonnement des vitraux, semblaient lui sourire et fixer leurs regards sur lui. C'est comme un cortège d'honneur qui l'entoure, comme une atmosphère réconfortante et purifiée^ un sursum corda éloquent qui fait trêve au côté matériel aux préoccupations journalières, dont ce poids fut si lourd pour lui. C'est, en ce moment solennel, comme une transition naturelle et bénie vers ce monde mystérieux qu'il n'a guère approfondi, mais auquel il a cru dans la simplicité de

son cœur, supportant avec plus de courage ses rudes labeurs, ses chagrins ou sa misère.

Si les œuvres d'art sont le livre des ignorants, si leur éloquence a cette action saine et moralisante, ce livre est loin d'être inutile, non seulement aux esprits cultivés, ce qui n'est pas en question, mais aux âmes qu'une piété exceptionnelle tourne constamment vers le monde idéal et surnaturel. Au milieu des nombreux exemples que nous fournit la vie des saints, je me bornerai aux deux suivants, comme étant des plus caractélistiques :

Sainte Thérèse arriva à Tolède le i6mars pour y fonder un couvent de son Ordre ; mais elle rencontra mille contradictions et causes de retard. Enfin, au bout de deux mois, n'ayant rien pu obtenir, elle parla au gouverneur avec toute la force et toutes les grâces de son éloquence ordinaire. Le gouverneur en fut ému; aussi lui accorda-t-il la permission qu'elle demandait, quoique avec quelques restrictions, car il exigea que le monastère n'eût ni rentes ni fondations. Cette clause ne laisse pas d'être assez particulière, étant donnés le pays et l'époque. Mais la sainte n'en regarda pas moins son œuvre comme achevée, quoiqu'elle ne possédât alors que cinq ducats pour toute richesse. Comme les prudents lui faisaient observer que cette somme était bien insuffisante pour fonder un monastère, elle répondit : Ce n'est pas grand chose que Thérèse et si peu d'argent; mais Dieu, Thérèse et cinq ducats, c'est quelque chose. Aussi, sans savoir où ni comment augmenter ses ressources, sans penser à conserver le peu qu'elle en avait, elle achète — c'est le comble de l'inattendu et de l'incompréhensible, pour le temps présent et surtout en pareille circonstance — Quoi ? Deux tableaux ! Elle y joint quelques meubles des plus

élémentaires sans savoir où trouver une maison pour les mettre. Enfin, il s'en trouve une des plus modestes, et Thérèse y fait transporter ses deux tableaux et son mobilier, qui consistait, nous raconte-t-eile, en une couverture et deux paillasses.

Avouez que c'est étrange et ne ressemble à rien de ce que nous vo3^ons autour de nous. Après des sommes considérables dépensées en bâtiments, il ne reste jamais un sou pour les œuvres d'art, jamais ! Loin de commencer par elles, comme sainte Thérèse, elles sont jugées inutiles et jamais prévues. Il n'y a que les saints pour agir d'une façon si diamétralement opposée, et pour se moquera ce point de la prudence humaine. Il n'y a qu'eux pour faire de ces folies d'amoureux, pour tout sacrifier à quelque chose qui rappelle l'objet aimé, qui le rappelle plus intimement, plus près du cœur et de la pensée que les plus vastes salles, les plus beaux ornements, les plus grands cierges, les plus splendides étoffes, les diamants les plus précieux, les chasubles et les vases où l'or est le plus prodigué. Non, de toutes ces splendeurs si exclusivement consacrées et recherchées, il n'en est pas une, pas plus que toutes ensemble, qui vaille un de ces regards doux et pénétrants, dont nous parlions tout à l'heure, que le Christ et sa divine Mère, les anges et les saints semblent adresser à qui les cherche au milieu de ses angoisses ou de ses joies. Au lieu de cette vision d'en haut, qui console, consacre et fortifie, que le génie de l'art a le pouvoir d'évoquer, de fixer dans une forme immortelle et transfigurée, faut-il en être réduit à contempler des souches de plusieurs mètres de haut, des cordons de gaz, des chefsd'œuvre de clinquant, de passementerie et de mauvais goût ? La grande sainte avait vu toutes ces choses dont l'excès et la prépondérance commençaient à envahir les

sanctuaires de cette époque; mais elle était peu sensible à leur genre d'éloquence, ou l'avait oublié pendant ce long temps d'épreuve où son âme hésitait entre des impulsions contraires qui la sollicitaient et la déchiraient. Ce qu'elle n'a garde d'oublier, c'est l'impression ressentie lorsqu'un jour elle entre dans l'oratoire de son couvent et se trouve vis-à-vis d'une image du Christ crucifié : (( Ily avait,dit-elle,dans ce tableau, un tel sentiment, que je fus troublée à l'idée des supplices que le Sauveur avait endurés pour nous; dans ma douleur d'avoir outragé cette auguste Victime, mon cœur semblait vouloir se fendre, et alors, fondant en larmes et prosternée contre terre, je priai ce divin Sauveur de me fortifier de telle sorte, qu'à partir de ce moment je ne l'offensasse plus, w Plus loin, elle revient à cette idée : « J'ai grande joie, dit-elle, à considérer l'image de notre Sauveur. Malheureux ceux qui négligent de la contempler. Il est évident qu'ils n'aiment pas Jésus-Christ, car s'ils V aimaient^ ils se plairaient à contempler ses traits, comme on contemple ceux d'un ami fidèle. » Pense-t-on que des impressions de cet ordre puissent naître à la vue des images grossières ou minaudières de l'art de pacotille, faites exprès, dirait-on, pour caricaturer ou insulter ceux-là mêmes qu'elles apprenaient à vénérer et à respecter jadis. Nous l'avons déjà constaté, le talent a d'autres visées, et le chœur des fidèles, l'enthousiasme des patriotes, la religion des traditions, ont fait place ou à l'indifférence générale, ou à la surenchère cosmopolite, à la fantaisie du riche amateur.

Ce dernier résume en lui toutes les niaiseries, toutes les banalités éparses çà et là. Les anecdotes apocryphes et ridicules racontées sur tel ou tel artiste, il les sait par cœur. Il raconte sérieusement que tel maître était

surtout habile à faire les mains, cet autre les pieds, celui-là les draperies, que les maîtres, au moyen âge, préféraient les têtes en profil, ne sachant pas les faire de face, que Raphaël a fait à telle place une faute d'anatomie, et mille impertinences de ce genre terminées par l'inévitable ritournelle de la découverte du clair-obscur, dont il ne comprend pas un mot, comme de tout le reste. Et c'est pour le bon plaisir de ces dignitaires de la vanité, pour ces outrecuidants bien rentés, ces collectionneurs commerçants, que cette muse sacrée de l'art , se pare, se farde, s'habille, se déshabille, et se vend au plus offrant. Ah ! comme les deniers du pauvre peuple, accumulés pour perpétuer le souvenir de ceux qui l'ont aimé et ont souffert pour lui, s'adressaient à une source d'inspiration plus féconde, plus durable et plus sincère. Ils s'adressent maintenant aux fabricants de Mariannes, types affreusement fidèles de pétroleuses ou de tricoteuses affublées du bonnet phrygien. C'est sa manière au peuple, tel qu'on l'a fait, de comprendre l'art grec ou romain. Il se cotise pour posséder l'image des charlatans qui l'empoisonnent en secret et le font tuer au grand jour. La facilité avec laquelle le cœur humain se laisse duper a quelque chose de lamentable et de touchant à la fois. Il a tant besoin d'être aimé qu'il ne peut s'empêcher de croire que quelques-uns l'aiment et se dévouent pour lui. Mais, le plus souvent, inhabile à les connaître, il s'imagine les rencontrer dans ceux qui le flattent : quand il reconnaît qu'il a été trompé, il se venge sur ceux-là seuls qui ne le trompaient pas, plus prompt que jamais à se laisser tromper encore.

Mais revenons à l'amateur un moment oublié, et voyons de quel côté il se dirige pour satisfaire sa passion dominante. Il va vers ce monument que la loi des

partages, que la suppression de la liberté testamentaire a élevé, pour rendre publiques, notre honte, notre instabilité ou notre misère. Sur ses portes, que la foule assiège, est affichée chaque jour, la liste de quelque bilan de malheur ou de spéculation malsaine. C'est la banqueroute publique et chronique des traditions du foyer (i). Oubliées ou déchirées sans pudeur, elles se dispersent à tous vents comme les branches arrachées de leur tronc séculaire. Quand les vieux souvenirs d'une famille ne sont plus respectés, quand les causes qui firent sa grandeur et sa durée n'ont plus personne qui les apprécie ou qui les continue, quand sa dignité est assez en baisse ou en oubli pour que ses héritiers lui préfèrent l'argent, ils se donnent rendez-vous à l'hôtel des ventes. Là sont apportés les portraits des ancêtres, les meubles précieux, les livres, tous ces documents d'un passé que ses descendants ne comprennent plus, ou que souvent, hélas ! ils ne peuvent plus recueillir. Ces témoins intimes, associés aux joies ou aux douleurs d'une famille, ces trésors, dont la valeur la plus précieuse et la plus rare se perd au seul contact de mains étrangères, sont pêlemêle entassés ou étalés en public, comme les débris d'un naufrage, d'une invasion ou d'un incendie. Et l'amateur dispute avec les chacals, les habitués du lieu, quelque occasion heureuse dont il pourra plus tard retirer de beaux bénéfices. Mais laissons de côté ce triste spectacle, et trions avec soin de cette vulgaire et vilaine compagnie quelques très rares, non plus amateurs, mais vrais amioureux de l'art, toujours à la

(i) Demandant un jour à M. le Play ce qu'il pensait de l'hôtel Drouot, il me répondit en propres termes : c'est une des plus grandes hontes de notre pays.

recherche de trésors nouveaux, qui les gardent et les contemplent jusqu'à la fin, et qui, pour les sauver des spéculations de boutique ou de l'exportation, les lèguent avec une généreuse intelligence au musée de leur pays.

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