EDUCATION ET INSTRUCTION DES ARTISTES
écessité de l'éducation libérale pour ceux qui se destinent à la carrière des arts ; préjugés à ce propos. — Comment on doit fonder les bases solides pour asseoir la virilité du caractère, pour élargir dans tous les sens le sentiment de la responsabilité. — Les programmes arrêtés d'avance sur tous les points, les codes fermés ne sont pas nés viables. Ils ne naissent ainsi que sous la poussée des faits. — Direction des études artistiques. — Le moyen et le but ne doivent pas être séparés. — Mot de M. Ingres. — L'enseignement cliez les vieux maîtres. — Son action et ses résultais comparés à ceux de l'enseignement moderne.
Dans la masse de préjugés qui forment comme une brume épaisse autour du monde des arts, un des plus communs est de s'imaginer l'instruction et la droite raison comme moins nécessaires aux artistes qu'à tous autres voués aux carrières libérales. En vertu de quel privilège ou de quelle déchéance, les premiers échapperaient-ils à cette nécessité bien démontrée, de faire précéder tout emploi spécial de nos facultés, par une instruction générale qui découvre en entier le vaste
champ où elles peuvent s'exercer. Il n'est aucune carrière pour laquelle cette ouverture de vue, ce défrichement préliminaire soient plus indispensables que pour celle des arts. Sans imposer aux futurs disciples de l'école réformée dont je veux tracer les principaux traits, une épreuve comme celle du baccalauréat, qui, à travers ses exagérations, a du bon, il faut cependant que l'élève donne des preuves écrites et orales d'une instruction suffisante. Il embrasse une carrière à laquelle nulle élévation, nulle délicatesse de l'esprit ne doivent rester inconnues, afin de le préserver des attraits des compromissions et des familiarités de mauvais aloi. Il faut donc se garder, comme de la peste, des poursuivants grossiers, des ignorants, aussi bien que des petits prodiges qui savent tout à dix ans, et à vingt ne sont bons à rien. Nul n'a la science infuse; les mieux doués, sans le travail et la patience ne porteront pas de fruits, et n'auront rien de plus que des dispositions, pour le reste de leur vie. Je sais bien quels exemples du passé on peut me citer, mais ils sont très rares, et il ne faut pas oublier que les milieux étaient autres, et que les dangers d'aujourd'hui n'existaient pas. Quand le pâtre Giotto, qui n'est du reste qu'une exception, quitta la garde des troupeaux, ce fut pour devenir Télève de Gimabué. Auprès de ce grand ancêtre, il trouva une instruction, une éducation qui, indépendamment de leur valeur intrinsèque, n'étaient contrebalancées à cette époque par nulle compétition hostile, ou même différente quant aux principes. Il n'avait qu'à suivre, et il était sûr de ne pas s'écarter de cette route que prirent tous les grands hommes de son époque, et dans laquelle il rencontra le Dante, dont il devint l'ami. Qu'un pâtre, aujourd'hui arrive sans transition de son village
dans n'importe quel atelier de Paris, la première chose qu'il y apprendra sera de se moquer de son curé qui lui a fait faire sa première communion. Où qu'on aille maintenant, et quelles que soient les aptitudes particulières, il ne faut pas être désarmé d'instruction, car partout il y a à se défendre. C'est ainsi que, dans les temps de trouble, alors que la sécurité personnelle est mal garantie, il ne faut pas sortir sans armes, précaution inutile quand la paix et l'ordre sont assurés. Maintenant, à toutes les issues par où la pensée peut se faire jour, des bandes d'empoisonneurs, publics ou privés, sont aux aguets et font bonne garde. C'est pour se débarrasser de nous qu'ils prêchent l'instruction ; c'est par elle, précisément, que nous devons nous défendre et nous débarrasser d'eux.
Sans doute, des dispositions exceptionnelles, une riche organisation, se font jour malgré tout, mais l'homme est en péril, et ses plus belles qualités d'artiste peuvent, ou mal s'engager ou s'évanouir dans un déclin précoce. Il est comme un navire qui a bon vent dans ses voiles, mais ni lest ni boussole; il va de l'avant, ce qui est beaucoup, mais ne peut se diriger, et court risque d'échouer à bref délai. La liberté d'aller où il veut lui manque : pour être libre il faut savoir. Les hommes, bons tant qu'on voudra, qu'une spécialité réussie met en vue, dès l'instant que leur éducation ou leur instruction première est insuffisante ou nulle, échappent rarement à certaines faiblesses de conduite ou de caractère. Qu'une occasion se présente, et il s'en présente sans cesse quand on jouit de quelque notoriété, où il y ait à dire carrément oui ou non, où il y ait à choisir ses amis ou à mériter des ennemis, elle sera éludée. On n'obtiendra rien que des formules banales, des adhésions restricti-
ves, des censures prudentes, des silences bien placés, des réticences ou des retards diplomatiques qui forment comme un tampon de sûreté, un rempart de précaution dont il ne se prive jamais. Assez fin pour remarquer et juger ce qu'elle vaut, la morgue idiote d'un parvenu dans l'ordre des écus, d'un venu dans l'ordre de la naissance sans autre mérite à l'appui, d'un fonctionnaire infaillible et irresponsable, il n'en est pas moins leur très humble serviteur. A force d'effacement ou d'obséquiosité, il obtient de gens qui n'ont de supériorité d'aucune sorte, le pardon de celle qu'il a, et par surcroît, sa mise en pleine valeur, grâce à leurs bons offices. L'indépendance, pour un homme ainsi fait, et j'ai choisi à dessein un type honnête, est chose bien confuse, n'implique pas des devoirs bien héroïques, ne s'oppose à aucune démarche et ne gêne aucune réussite. Elle lui permet d'abandonner avec une grâce aisée les absents qu'il y aurait quelque justice à défendre, les présents quelque impopularité à soutenir. Tout le monde, et surtout ceux qu'il croit devoir ménager, peuvent développer devant lui les thèses les plus opposées à ses préférences. La chose ne lui sera pas agréable, mais il ne sourcillera pas. Ou bien il trouvera que ces doctrines erronées sont en dehors de la sphère d'activité qui lui est propre et dans laquelle il prétend se renfermer, ou bien, et c'est le cas le plus fréquent, il ne comprendra pas, il ne saura pas quel rapport intime elles ont avec elle, quelles conséquences en peuvent sortir.
Si nous insistons pour que l'instruction générale soit aussi complète que possible afin de creuser plus profondément le sens de la responsabilité et fonder sur des bases solides la virilité du caractère, nous ne prétendons nullement distraire quoi que ce soit des études spéciales.
Celles-ci ne peuvent que gagner à n'être pas commencées de trop bonne heure. Elles ne peuvent l'être avec fruit qu'à un certain âge, car elles ne font nul appel à l'habileté de la main, mais à la faculté toute intellectuelle qui compare, apprend à juger les proportions, c'est-à-dire les rapports des choses entre elles, du détail à l'ensemble et de l'ensemble au détail.
Quant au mode d'organisation des écoles nouvelles, il n'y a pour le moment, aucune opportunité à en indiquer rien de plus que les traits principaux. Ces codes faits d'avance, où tout est prévu minute par minute, heure par heure, où il ne manque pas un iota quand tous les élèves manquent encore, ne sont pas nés viables. Si l'esprit qui doit faire naître ces centres d'enseignement existe vraiment, bien sincère et bien compris, les règlements de détail , n'auront pas à marcher plus vite que les faits, ni même à les précéder. Ils auront à s'inspirer d'eux, du lieu, du nombre, des ressources, et surtout à suivre l'impulsion de la personnalité qui sera chargée de les fonder. Cette banalité de programmes officiels (i) qui, sous toutes les latitudes, et pour des tournures d'esprit les plus différentes, s'impose dans une inintelligente et rigide uniformité, vient d'une erreur radicale que nous avons déjà vue à l'œuvre. Ne consultant ni la réalité des choses, ni le résultat donné par l'examen constant des faits, c'est elle qui dicte un code unique de lois pour toutes les nations, soit dans la maturité, soit dans la vieillesse, soit dans la jeunesse, soit à naître. Un peuple suit pendant de longues années un code de coutu-
(i) Rien n'est comique comme l'importance sérieuse que donnent ces programmes à des amusettes géométriques, à des balivernes linéaires dont les élèves tirent des notions aussi lumineuses que M. Jourdain en apprenant qu'il faisait de la prose.
mes tacitement consenties, fruit de ses propres entrailles, de ses origines, de ses tendances instinctives et providentielles, avant qu'il ait une seule loi écrite. Delà même façon, on ne crée pas une langue avec la grammaire, car une langue est achevée avant qu'un érudit ait songé à en extraire, à en réunir les lois ou règles depuis longtemps complètes et observées, sans qu'il y ait eu besoin de les écrire. Ne laissons pas toutefois de remarquer que cette base de toute méthode qui consiste à assembler en un corps de doctrines, avec exemples à l'appui, les résultats de l'expérience, est naturelle, légitime en soi et féconde dans ses justes limites. Là où elle les dépasse, c'est quand elle prétend régenter les inventeurs et les enfermer dans un cadre d'où il ne leur est pas permis de sortir. La partie scientifique de Fart relève des grammaires et des méthodes dans une certaine mesure, mais le reste, qui est l'art proprement dit, demeure en dehors. Le mal n'est pas d'être fort en thème, mais de n'être fort qu'en thème. Les études doivent être dirigées de façon à donner le plus complet démienti à cette assertion venant à la fois de camps très opposés, c'est que l'enseignement de l'art, au point de vue chrétien, doit négliger la forme au profit de l'esprit. Dans ce préjugé ainsi formulé il y a autant d'erreurs que de mots. L'enseignement de l'art est un comme l'art luimême, et quel que soit son caractère, chrétien ou autre, les lois qui régissent les formes, l'ombre et la lumière, la coloration, les proportions des parties entre elles, ne peuvent varier au point de vue technique (i).
(î) C'est ainsi que les modes d'architecture de tout temps et de tout pays, les plus dissemblables par le caractère, la destination, la dimension, le choix des matériaux, n'en obéissent pas moins, tous sans exception, à des lois d'équilibre et de cohésion hors desquelles ils ne peuvent exister.
Si l'art rentre dans sa voie de sincérité, il ne peut renaître que chrétien dans une société chrétienne. Là, ou sera la grande nouveauté ou plutôt la différence tranchée avec l'enseignement qui se donne partout, c'est que, dès les premiers principes, l'enseignement du moyen ne sera pas isolé, comme il l'est toujours, et souvent pendant des années, du but à atteindre. En un mot, si nul n'est dispensé de rien ignorer de ce qu'il est essentiel de savoir, d'anatomJe, de perspective, de mathématiques, de géométrie, du modèle vivant, du paysage et des œuvres des maîtres soit antiques soit modernes, nul n'est dispensé d'en faire l'application à un sujet déterminé, reçu ou choisi, et cela le plus tôt et le plus souvent possible. A ce propos se montre dans toute son évidence la nécessité d'une organisation dans le genre de celle des maîtres du moyen âge vis-à-vis de leurs élèves. Hors cette sorte de paternité dans l'enseignement, qu'on ne retrouve aujourd'hui qu'à l'état d'exception très rare, rien n'indique à l'élève l'emploi des matériaux qui sont mis entre ses mains, et n'ont trait qu'à certaines parties de l'exécution. L'élève a appris à copier convenablement des estampes, des bosses, le modèle vivant ; enfin, il a un bagage assez complet, et plus il est complet, plus il se trouve empêché quand il s'agit de l'utiliser à ce pourquoi il est uniquement fait, c'est-à-dire à rendre un sujet. De cette chose seulement il ne lui a jamais été parlé. Entre un élève très fort ^ dans le sens que je viens de critiquer, et un artiste, un poète, il y a un abîme que l'expérience de tous les jours démontre, mais qui ne suggère que des demi-mesures ou même rien pour le combler. Des matériaux ont été rassemblés, c'est beaucoup ; des notions précieuses sur le modelé, la couleur, ont été acquises, c'est nécessaire ; mais elles sont lettre
morte, une monnaie sans valeur, tant qu'elles ne s'appliquent pas à un but déterminé qui contrôle leur valeur utilisable et peut seul enseigner de quelle manière elles doivent être faites pour pouvoir être utilisées. Avant d'être celui qui sait, qui veut et qui peut, que de tâtonnements laborieux, que d'études douteuses ou inutiles^ parce qu'elles sont sans adaptation précise et voulue et n'ont été entassées dans les cartons que pour des prévisions d'emploi possible et inconnu. Pauvre impulsion, celle qui vous fait dire : faisons ceci ou cela, cette tête, ce ciel, ce paysage, ce rocher, cette masure, ce mendiant; on pourra peut-être s'en servir. Vous n'en savez rien, l'étude faite intentionnellement est la seule qui sert réellement : elle a un tout autre entrain, une tout autre saveur, des sous-entendus, des indications autrement riches, originales et mouvementées. Ce qui se fait dans le vague, à l'aventure est un pur exercice de rhétorique, moule à pâté, quelque farine qu'on y mette. M. Ingres faisait à ce propos un aveu bien significatif, singulièrement en désaccord avec la pratique habituelle de son enseignement, ce Si j'avais un fils, disait-il, je voudrais qu'il n'apprît à peindre qu'en faisant des tableaux »; quel retour au vrai point de vue ! Il semble, du reste, que cette ligne de conduite ait été celle de l'époque des grands maîtres. En effet, il est peu d'études parmi celles qu'ils nous ont laissées, dont l'appropriation et le but ne soient connus. Dans les époques postérieures, au contraire, et à mesure qu'elles se rapprochent de nous, le nombre de ces exercices, de ces études vagues, de ces lieux communs, se multiplie outre mesure.
Pour rendre plus sensible la différence fondamentale qui existe entre ces ateliers comme on en trouve partout,
qu'un maître quelconque visite une fois ou deux par semaine, à qui ses élèves restent étrangers par les côtés qui devraient lui être les mieux connus, reportons-nous à cette longue période de fécondité artistique si frappante avant le xvi^ siècle. Voyons de quelle façon se faisait l'enseignement, quel point de ressemblance ou de différence on peut relever avec celui qui lui a succédé.
Le maître d'alors, tel que les documents de cette époque nous le représente, n'a pas, hors du local où il travaille lui-même, ce que nous appelons un atelier, c'est-à-dire un lieu où se réunissent des élèves auxquels il va de temps à autre, d'une manière plus ou moins suivie, donner la leçon. Rien de pareil : il a son atelier,dans lequel il exécute ses travaux, e/z présenceei avec Vaide de ses élèves. Ces deux mots : en présence et avec Vaide indiquent d'une manière précise la ligne de démarcation entre l'enseignement point séparé non seulement du but à atteindre, mais intimement lié à son application immédiate, àun but nettement visible, particulier et déterminé. Au lieu d'avoir à se débrouiller avec un corps de doctrines vagues, éclectiques, les élèves sont en face d'une individualité vivante, exprimant par la parole et l'exemple comment elle comprend un sujet, de quelle façon elle entend se servir du dessin, de la couleur, de la forme, de l'expression, de toutes les ressources qui sont en son pouvoir, afin de rendre ce sujet le plus parlant, le plus réel, par conséquent le plus idéal possible. Les élèves ne peuvent pas ne pas être initiés : ils sont à la fois auditeurs, témoins et coopérateurs au degré précis où leur capacité et leurs progrès peuvent les classer; ils thésaurisent, notez bien ceci, sans hésitation, par conséquent sans gaspillage de temps sans arrière-pensée, sinon sans efforts, tout ce qui tient au côté le plus rare, le plus intime, le plus
substantiel, le plus inconnu, le plus efficacement initiateur de leur éducation artistique. Ils savent dans quel sens se dirigent leurs études, parce qu'ils en saisissent le point d'arrivée, du mêncie coup d'œil que le point de départ. Ce qu'il y a d'animation, de mouvement générateur et incessant dans cette impulsion unique, au souffle vivifiant de la parole, portant à la fois sur le moyen et sur la fin, affirmant le précepte, appliquant l'exemple, ne peut être mis en parallèle avec ces cours éclectiques aux tendances anonymes, où le maître et les élèves n'ont ni doctrine ni solidarité qui les lient. L'impulsion individuelle et prépondérante d'un maître autorisé peut avoir l'inconvénient trop redouté et très exagéré de s'imposer quelque peu, d'être dominatrice; mais elle a appris à commander en enseignant à obéir; elle a donné à l'élève une franche impulsion qui, bien qu'infléchie tôt ou tard de sa direction première, n'en gardera pas moins la force initiale qui lui a été communiquée et qu'il sera capable de communiquer à son tour. C'est à cette individualisation de l'enseignement, ainsi compris et pratiqué, qu'il faut demander l'explication d'un phénomène à peu près inconnu de nos jours, celui de ces écoles dont la variété, la fécondité et l'originalité nous charment autant qu'elles nous étonnent. Choisis selon leurs aptitudes par celui-là seul qui peut bien les connaître, les élèves concourent à ses travaux jusqu'à ce qu'ils deviennent maîtres. Telle est, en partie, l'explication de travaux immenses menés à bonne fin et d'une supériorité soutenue. Au lieu de salariés indifférents et inexpérimentés, il y a des initiés et des aides. Qu'on les cherche à présent! Ceux-là seuls qui ont affaire avec eux, savent de quelle qualité et à quelle condition on les trouve. Dès qu'un élève, s'il y a encore des
élèves, sait ou croit savoir quelque chose, il veut immédiatement être à son compte^ comme disent les commerçants, et il va de l'avant avec l'inexpérience qui ne doute de rien et l'incapacité qui ose tout. C'est à ces conditions générales qu'il faut attribuer cette multitude d'œuvres insipides, bizarres, sans originalité, sans raison d'être, qui engloutissent comme un déluge le peu de bien qui se fait et le peu de goût qui surnage pour l'apprécier. Au lieu de maîtres entourés dej respect, au lieu d'élèves reconnaissants pour une initiation supérieure, qu'unit cette sorte de responsabilité qu'elle impose, qu'anime une noble et légitime ardeur de prosélytisme, vous avez des individus isolés ou enrôlés en coteries, que le flux incessant des modes et des engouements de la foule soulève, ballotte et gouverne à son gré. C'est bien la condition normale de l'industrie, qui n'a rien de mieux à faire que d'obéir à ces impulsions diverses le plus tôt et le plus docilement possible, puisque la réussite pécuniaire, son unique but, est à ce prix. Pour l'art, c'est une condition mortelle; pour l'artiste, si souvent empêché par ce que Tacite nomme res angusta domi^ c'est une situation périlleuse, dans laquelle, s'il a du cœur comme il en a le plus souvent, il souffre cruellement, plus à plaindre qu'à blâmer s'il n'a pas la liberté de suivre la voie primitivement choisie.
Il s'est fait certainement de notables progrès depuis l'époque dont j'ai été témoin, où, dans les écoles de dessin, on passait des années aux principes^ c'est-à-dire à copier scrupuleusement, longuement, ennuyeusement, les lourdes, immenses et écœurantes gravures d'après David ou d'après Gérard et Girodet. Mais l'enseignement, en dehors de celui qui vient d'être rappelé et qui forma la presque totalité des grands artistes,
est toujours uniquement absorbé par tout ce qui peut concourir à l'exécution superficielle. Le côté du sujet, de la conception, est considéré comme si peu important, que beaucoup d'artistes, en considérant une œuvre, n'y pensent même pas, regardent, jugent, apprécient, sans chercher à le connaître. Cette distraction est poussée à un tel degré, que le public ignorant est moins aveuglément, moins systématiquement parqué que les artistes eux-mêmes dans ce dédain et cet oubli. Il veut savoir de quoi on lui parle plutôt que comment on lui parle. Car il ne peut raisonnablement pas s'intéresser à la multitude de procédés savants, d'habiletés de vituose, qui ne sont que le support, le vêtement de l'idée et non l'idée elle-même.
La transition de l'étude sur nature comme pur exercice, à l'étude de la nature comme devant s'appliquer à un sujet voulu, est d'autant plus périlleuse qu'elle s'est fait plus attendre. Ce moment venu, les élèves, lassés, blasés par d'interminables préliminaires sans application, ressemblent à ces nageurs timorés qui n'osent se lancer en pleine eau. S'ils ne sentent, s'ils ne voient la terre, ils se croient perdus. Vous les poussez au large vers l'idéal, et la crainte de perdre pied les paralyse. Si l'appât d'une rémunération fructueuse les décide, ils ont recours à des engins de louage pour se soutenir. Suspendus entre deux abîmes, le ciel et l'eau, sans impulsion, sans guide, ils vont à la dérive, et à l'inverse de ce qui doit être, c'est alors que la terre les gêne le moins que la liberté de mouvement leur manque le plus.
Terminons ce chapitre par une remarque fertile en enseignements de plus d'un genre. Pourquoi voit-on des artistes produire des œuvres d'une certaine valeur pendant quelques années, puis s'éteindre comme de passa-
gers météores et survivre à leurs œuvres? Pourquoi d'autres, au contraire, conservent-ils la force d'inspiration, d'impulsion vitale et active, jusque dans la vieillesse, à laquelle leurs œuvres survivent? Il n'est pas difficile de vérifier que ceux qui appartiennent à la première catégorie sont ceux-là même chez lesquels les dispositions natives, le tempérament d'artiste, condition toujours la plus indispensable, agissent seuls pour ainsi dire, sans but, sans guide supérieur. Favorisés des mêmes dons, ceux qui appartiennent à la seconde sont aptes à les faire valoir plus longtemps, bien mieux à les développer toujours. Il semble que la maturité de l'âge et même au-delà donnent à leurs œuvres une valeur plus complète. J'engage les jeunes gens qui se destinent à la carrière des arts à ne pas traiter à la légère ces considérations, dont la mort exceptionnellement prématurée de quelques grands artistes n'infirme point la justesse. Il faut qu'ils demeurent bien convaincus qu'elles intéressent directement la valeur et la durée de leur talent, non moins que la dignité de leur vie.