LES OBSTACLES EXTÉRIEURS
CONSEILS PRÉVENTIFS. FORCE d'iNERTIE
Préjugés^ généraux qui créent l'isolement autour des artistes. — Le but qu'ils poursuivent et la mesure dans laquelle ils l'atteignent, également ignorés. — L'esprit bourgeois. — A qui il s'applique.
Guidé, à défaut d'autres titres, par une longue expérience, par un amour sincère de la vérité, nous avons étudié Tart en lui-même, et dans ses manifestations multiples. La constatation des circonstances qui ont été les plus favorables à son développement et la recherche de celles qui pourraient l'être encore, nous ont fait aborder deux ordres de difficultés : les unes constantes, puisqu'elles sont inhérentes à la pratique même de Tart ; les autres variables comme intensité et comme nombre, selon les époques et les milieux. C'est principalement et spécialement de ces dernières que nous allons nous occuper, dans ce chapitre qui les classe en trois catégories, savoir : force inertie ^ force agressive, force délétère^ et les résume toutes sous ce titre général : Obstacles extérieurs. Son but est naturellement de rendre ces obstacles moins redoutables en les faisant mieux connaître.
Ceux que tourmente la noble ambition de se consacrer aux beaux-arts doivent tout d'abord être persuadés qu'il n'entrera jamais dans la tête des gens, que les études nécessaires pour cette carrière puissent, par leur valeur intrinsèque, par la dose de capacité, le temps et les sacrifices qu'elle exige, entrer en parallèle avec celles qui sont nécessaires pour former un notaire, un jurisconsulte, un ingénieur, un médecin, un officier d'étatmajor, ou même un receveur de l'enregistrement. Si l'on vient à parler d'un homme remplissant une de ces nombreuses fonctions dont quelques-unes seulement viennent d'être mentionnées, tout le monde sait de quoi il s'agit; pour peu que cette position sociale soit honorablement et intelligemment remplie, il en est tenu compte. Un artiste, au contraire, a beau remplir toute une vie de travaux d'un mérite réel, il peut être discuté jusqu'à la fin. Il ne sera pas même reconnu comme remplissant, comme ayant une carrière. S'il n'amasse de lafortune,ou s'il n'est marqué d'une estampille officielle quelconque, il est considéré comme travaillant uniquement pour se distraire, pour son agrément. A quoi servent ces travaux ? Quelle est leur signification, leur raison d'être, leur rang dans le grand labeur social ? x. Ainsi, jeune homme, élève aujourd'hui, notre confrère demain, sachez bien à quoi vous vous exposer en voulant le devenir. Gomment ! vat-on s'écrier, c'est ainsi que vous encouragez les débutants, c'est ainsi que vous fauchez leurs illusions à ceux qui peuvent le moins s'en passer ! Eh ! pourquoi ne s'en passeraient-ils pas? On ne vit pas d'illusions, on en meurt. La seule chose qui ne soit pas illusion dans une vie d'artiste, c'est l'amour désintéressé du beau : lui seul peut donner la force attrayante, la persévérance virile pour le poursuivre, le reconnaître et l'atteindre. En
outre, n'est-il pas évident que moins une route est fréquentée, moins elle est unie et tracée, plus il est nécessaire de savoir ce qu'il faut apporter de résolutions énergiques et même de provisions de voyage? De cette façon, on sera moins exposé à s'arrêter à mi-chemin, plus apte à jouir de la note gaie, ce qui ne nuit pas, plus sûr de n'être troublé ni par les déboires ni par le succès. Combien avez-vous vu de personnes aimant vraiment les beauxarts, demandions-nous un jour à Ghenevard ? « En dehors de quelques artistes, nous fut-il répondu, pas une. )> Or, pendant ces soixantes dernières années, qui fut mieux placé pour être bien renseigné à cet égard ?
En somme, comme les beaux-arts n'occupent pas la moindre place dans les préoccupations quotidiennes, comme chacun s'en passe sans ombre de privation, sans même s'en apercevoir, il n'y a ni exagération ni paradoxe à dire qu'un artiste n'est pai^tout qu'un étranger. En butte à la méfiance des simples, à la gouaillerie de l'ouvrier des villes, à l'ahurissement des gens de la campagne, à la politesse non moins exquise qu'impertinente des grands seigneurs, à leurs grands airs de supériorité indiscutable et innée, au dédain, souvent motivé il est vrai, des financiers, à la réception glaciale et solennelle des hauts fonctionnaires, à la suffisance rogue de leurs commis, à la curiosité des reporters plutôt qu'à l'observation impartiale des gens de lettres, l'artiste est une énigme pour tous (i). De plus, on le fait solidaire des bizarreries ou du manque de tenue de quelques-uns de ses confrères, et il portera fatalement l'endos des préventions aussi peu flatteuses qu'exagérées auxquelles
(i) Faut-il tout de même qu'il y ait des états bêtes, s'écriait^, à bout d'indignation, un bonhomme qui, depuis quelques instants, regardait le célèbre paysagiste Français, peignant une étude sur nature dans les envi-
ils ont donné lieu. Il est particulièrement triste d'avoir à constater que ces mêmes préventions se rencontrent fort marquées dans le clergé. Tantôt il montre une répulsion peu faite pour rendre moins profonde, entre l'art et la religion, la scission qui date du xvi^ siècle, tantôt il prend le ton d'une familiarité protectrice que rien n'explique ni ne justifie. Nous n'avons pas besoin d'être renseigné sur les circonstances atténuantes (nous les plaiderons nous-mêmes dans le chapitre suivant), sur les exceptions dont il faut tenir compte. Pour les connnaître et les apprécier, nul ne fut mieux placé que celui qui écrit ces lignes dont la vérité ne saurait être démentie et qu'il préférerait n'avoir pas à écrire.
La somme d'imperméabilité la plus dense à l'art et au sens artistique, la somme d'obstruction la plus opaque,
rons de Paris. Dans une circonstance semblable, un spectateur plus mal impressionné encore, menaça le peintre de lui faire un mauvais parti, tant il e'tait courroucé de voir un grand garçon, asse:^ fort pour travailler, perdre son temps à de pareils enfantillages. Pour ce spectateur tout badiné, l'éminent artiste n'est qu'une variété du propre à rien, du feignant. Le trait suivant, plusieurs fois renouvelé, tant il est dans la nature des choses, ne le cède en rien aux précédents : « Est-il possible que I. R. se destine à la peinture, s'écrie d'un ton navré un honnête commençant, moi qui ai connu son père qui était un si brave homme ! I. R. devenait un de nos élèves des plus remarquables, sinon des plus remarqués. La carrière d'artiste, considérée d'un point de vue à peu près aussi bienveillant et judicieux dans le monde titré, lui paraît surtout déchoir par le professorat, et ne se relève qu'en donnant des leçons à des ^ jeunes filles bien nées. Un très respectable ecclésiastique refuse à un peintre, non dépourvu de toute notoriété, qui lui proposait, en pur don, de faire une peinture murale dans son église nue comme la main : « Je ne puis me décider à accepter, dit-il, car le caractère essentiel de mon église, c'est la propreté. » Ce ne sont que des anecdotes, c'est vrai, mais elles sont symptomatiques, et ce n'est pas sans raison qu'elles se rencontrent et se renouvellent par milliers. En dépit de leur signification peu encourageante, ce sont elles qui donnent la note gaie dont il vient d'être parlé.
la force d'inertie en un mot, la plus invincible, se rencontre dans ce qui a nom Vesprit bourgeois (i).
Il ne coûte rien d'avouer qu'il y a une cinquantaine d'années, les romantiques ont fort abusé de cette expression à tort confondue par eux avec celle du sens commun, lequel leur a souvent fait défaut. Malgré les exagérations d'une époque moins lointaine que dissemblable de la nôtre, ce mot de bourgeois quoique sentant un peu l'atelier, n'en exprime pas moins un état intellectuel sui generis et fréquent, à la condition équitable de ne pas en restreindre l'application au citoyen classé sous ce nom si peu populaire aujourd'hui. Très apte, par certains défauts autant que par certaines qualités, à acquérir la fortune, nul intérêt au monde ne le distrait de cette préoccupation souveraine. Son tort n'est pas de s'apercevoir que l'argent peut beaucoup, mais de croire qu'il peut tout ; car il ne manque pas de prouver le contraire dès l'instant qu'il en a, ce qui est fréquent, et qu'il veut s'en faire honneur, ce qui est rare. Cherche-t-il l'influence politique, il se noie dans les détails, ou dans les rivalités mesquines de personnes. Veut-il faire parade de goûts artistiques, les œuvres qui lui plaisent ont la vulgarité de ses goûts ; il arrive aux objets de luxe, d'art, jamais. Gomment le reconnaîtrait-il, n'en ayant jamais eu ni besoin ni souci ? Un indicible malaise s'empare de lui dès qu'il est en contact avec une œuvre s'affirmant par la qualité maîtresse dont il est l'antithèse, par le caractère. Quelle prédesti-
(i) Lire à ce propos la scène amusante, fort bien racontée par Amaury Duval, dans laquelle M. Thiers, le bourgeois incarne', soutient, contre M. Ingres, que les saintes familles occupent la première place dans l'œuvre de Raphaël. S'il avait dit la plus connue, il e'tait dans le vrai ; cette appréciation de M. Thiers étant assez fausse pour être générale.
nation pour être fonctionnaire ! C'est dans cette condition, par lai la plus convoitée, que son attitude offre le plus d'intérêt quand il se trouve en face d'une œuvre d'art reconnue illustre et qu'il doit admirer. L'infortuné! il n'y trouve rien de remarquable ; bien plus, elle ne lui inspire que de l'antipathie, et il ne peut s'expliquer pourquoi. Il se perd en conjectures sur ce qui peut bien annuler ses facultés admiratives, et l'infirmité de son intelligence, seule cause qui puisse tout expliquer, est la seule qu'il ne soupçonne pas. Vous ne le verrez jamais plus complètement désarçonné que devant le Jugement dernier de Michel-Ange. Le représenter ainsi, c'est une idée qui nemeserait jamais venue, se répète-t-il à lui-même et avec raison. Pour les vierges de Raphaël , passe, mais les stances, les loges, les sibylles sont inadmissibles et incompréhensibles, au même degré et aux mêmes titres que les chefs-d'œuvre des autres arts. Tâchez de le faire expliquer sur ce qui lui déplaît en eux, et vous verrez que peu à peu il démolira tout ce qui en fait la valeur propre et les empêche d'être confondus avec les banalités dontil se nourrit; illes désossera jusqu'àce qu'il les puisse avaler. Le mot est trop expressif pour n'être pas conservé, d'autant que c'est celui dont il se sert. Au fond, persuadé qu'il s'y connaît autant qu'un autre, il se le confirme à lui-même au moyen du joli raisonnement que voici : « Si l'on pouvait faire entendre ou montrer, sous les noms de Mozart, de Corneille, de Bossuet, de Raphaël, d'un génie quelconque, les œuvres courantes traitées de médiocres, je suis bien sûr que les plus clairvoyants de ceux qui les traitent ainsi s'y laisseraient prendre comme moi. » C'est à lui surtout que le moyen âge ne dit absolument rien. Le mysticisme est sa bête noire, en réalité et en peinture. C'est peine perdue de vouloir l'entraîner
en dehors des terrains plats que son esprit parcourt sans avoir plus à monter qu'à descendre. Si la meilleure partie des œuvres humaines lui échappe, ne nous étonnons pas qu'une notable partie de la création soit pour lui lettre close. Le paysage en lui-même n'existe pas (i). Pour lui, il n'y a que des poiîits de vne, et encore d'une certaine façon. Qu'il y ait des vallons, des ruisseaux, des fleuves, des lacs, des plaines, bien; mais, ces rochers arides à perte de vue, ces précipices affreux, l'océan qui tient tant de place, comme c'est mal imaginé 1 Les fleurs, les papillons, les oiseaux, les poissons, comestibles surtout, le bœuf, le cheval et l'âne, cela se conçoit, mais ces animaux terribles, le lion, le tigre, l'aigle, le requin, et tant d'autres, petits ou grands, quelle singularité de mauvais goût ! Le beau est confondu avec l'utilisable visible et immédiat, avec la régularité symétrique.
Mais toute cette pauvreté ne se borne pas à l'esthétique; l'esprit bourgeois est Fennemi-né de toutes les supériorités, où qu'elles soient, et ne perd aucune occasion de les rabaisser. Cette besogne lui coûte cher, mais a paru, jusqu'à présent, le satisfaire plus qu'elle ne lui coûte. Aussi la notion de Dieu à laquelle tout se mesure, hommes et choses, est, chez ceux de cette catégorie, réduite à son minimum: plus ils la rapetissent, plus
(i) Il faut bien reconnaître que cette inintelligence du paysage vis-à-vis de sa beauté intrinsèque, indépendante de tout autre intérêt topographique ou historique, est Téiat général. Combien d'esprits, distingués d'ailleurs, en fournissent des exemples. Mérimée, dans son livre si justement célèbre de Colomba, a trouvé la formule : « Rien de plus ennuyeux, dit-il, qu'un paysage anonyme », chap. ii, p. 19. Rien de plus faux et de plus antiarlistique. Que de lieux célèbres n'offrent aucun intérêt pittoresque, la fontaine de Vaucluse entre autres. Alors racontez, mais ne peignez pas. Il y a décidemment bien des gens qui ne comprennent ni la nature ni la musique sans paroles, ce qui équivaut à dire qu'ils n'aiment ni la nature ni la musique.
ils croient se grandir. Le dieu des horlogers, comme l'appelle de Maistre, ou mieux le Dieu des bonnes gens, toléré, chanté même, par leur compère Béranger, est seul admissible. Si restreinte que soit la place qu'ils lui laissent, quand ils en laissent une, ce n'est encore qu'à une condition, c'est qu'il se mêlera le moins possible de leurs affaires. En lui accordant un acte premier et créateur, perdu dans la nuit du passé, ils le supposent assez honoré et en même temps assez désintéressé de nous pour que nous ayons le droit de nous désintéresser de lui. Quant à ce grand Dieii^ selon l'expression de Bossuet, inspirateur, type et centre de tout bien, ils lui font sournoisement et constamment la guerre.
Cette guerre n'est pas sans porter quelques fruits, et le peuple a si bien compris les leçons et les exemples de pareils maîtres, que ces derniers commencent à s'effrayer eux-mêmes de tant de succès. Avec une logique impitoyable, leur terrible élève prétend que, puisqu'ils ont détruit le paradis dans l'autre vie, ils lui en doivent un comme dédommagement dans celle-ci, et que de plus ils le lui ont promis. Comme à son gré ce paradis tarde trop à venir, il ajoute, avec des menaces dont la clarté ne laisse rien à désirer, que s'il ne lui est pas donné il le prendra lui-même. Tâcher de lui faire comprendre qu'il offre, à son tour, le spectacle de ce même égoïsme jaloux, de cette même soif de jouissances qui rendent aveugles sur les vrais remèdes à ses maux ceux qu'il charge des plus amers reproches, serait peine perdue et n'est pas notre affaire. Aussi bien, faudrait-il mettre en première ligne, et comme les plus responsables, les vaniteux de haut et bas étage que cette absence de tout sursum corda a peut-être le plus profondément, le plus irrémédiablement atteints.
C'est elle qui les fait se complaire dans la plus prétentieuse et la plus complète nullité, afficher leur désœuvrement dans les villes d'eaux et de jeux, être avantageusement cotés chez les bookmakers et les maîtres d'hôtel, être des premiers aux tirs aux pigeons, s'exhiber comme gymnasiarques émérites devant un public de choix variés. C'est vraiment reculer les bornes de la vulgarité des goûts, de la pauvreté de l'intelligence, jusqu'à ses dernières limites. Ceux-là sont bien les pires des bourgeois, puisqu'ils étaient les mieux placés pour ne les pas être.
Il faut être bien convamcu que, pas plus dans une catégorie sociale que dans une autre, la recherche et Tamour du beau ne sont assurés de trouver des prosélytes ou des alliés. La bourgeoisie des idées ^ à tous les degrés de l'échelle sociale, joue son même air connu et peu varié, avec ricanement à la clef. Constamment aux antipodes de ce qui est grand, généreux, passionné, enthousiaste et novateur, elle se reconnaît avant tout par l'instinct répulsif de cette qualité rare qui, dans les hommes et dans les œuvres, s'exprime par un mot unique, le caractère. En résumé, l'obstacle le plus fréquent, la force d'inertie jamais vaincue, se rencontrent fatalement en travers de tout effort vers l'idéal, de toute tentative pour le traduire sous une forme quelconque, et lui faire sa place dans la vie.