‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 26 sur 49 · FORCE AGRESSIVE · texte numérisé non relu

FORCE AGRESSIVE

Les critiques d'art. — Degré de compétence des écrivains de cet ordre. ^ Quel bien ils ne font pas; quel mal ils font. — Théorie et applications,— Schelling, Winkelman, Lamennais, M. Vitet, xMercey, Th. Gautier. — Espèces diverses de feuillelonnistes. — Honnêtes gens et commerçants.

En mentionnant, chapitre xiii, page 278, la remarque amusante d'un humoriste anglais à propos d'une tête à perruque, sur la conformité des termes admiratifs dont se serviraient un sauvage et un lettré, il a été dit un mot des écrivains en matière d'art, mais il y a plus à dire. Ils ont assez d'hommes de talent parmi eux, ils ont assez de puissance, pour devoir être signalés aux artistes parmi les obstacles de la route. Flatteurs émérites ou démolisseurs à tout prix,oublieux par ignorance ou silencieux par calcul, le rôle de cette sorte d'écrivains est d'une utilité contestable. La critique d'art, telle qu'elle existe d'une manière très générale, renseigne mal le public, est raiement profitable à l'art et aux artistes, et leur nuit souvent à tous deux. Parmi ceux qui la représentent, il est cependant des esprits éminents et sincèrement admirateurs de la beauté. Malgré ce, il n'est pas téméraire d'affirmer que, dans l'inventaire général des richesses intellectuelles, les écrivains qui ont apprécié les beaux-arts ne sont pas ceux qui ont le mieux rempli leur tâche. Quand il ne leur manque pas le sérieux du point de départ, il leur manque d'être initiés par des études particulières,

par la pratique même, au discernement réel des choses dont ils parlent. C'est là, cependant, la condition essentielle pour qu'un traité sur n'importe quel sujet soit écrit avec justesse et lu avec profit. On a changé tout cela, en matière d'art : il n'en est aucune dont on parle tant, la connaissant moins. Bien peu débutent dans la carrière littéraire sans faire leurs premières armes dans l'article beaux-arts, très demandé aux directeurs de journaux ou revues. C'est pour ainsi dire la tête de Turc sur laquelle chacun essaie la force de son poignet. On y va avec un entrain, un sans gêne où les plus vulgaires notions des couvenances sont mises de côté. Ces allures de la part d'un débutant (car lorsque sa carrière sera faite il ne s'amusera plus à ces bagatelles) vis-à-vis d'hommes mûris dans la pratique de l'art, ce ton tranchant, ces conseils où l'ignorance la plus profonde se joint à la plus indécente familiarité, sont tout simplement révoltants. Nous pouvons bien répéter ici ce que nous avons déjà écrit ailleurs : on se demande comment des jeunes gens à peine échappés du collège, sans autre mission que celle qu'ils se sont donnée et que ne justifie nulle étude antérieure et spéciale, peuvent parler d'un tableau, d'une statue, sur un ton que la plus élémentaire politesse leur interdirait si leurs auteurs étaient présents. Les artistes ont le droit de réponse, dit-on ; en fait cela n'est pas vrai. C'est vrai pour des lettrés qui se jugent entre eux, qui combattent sur le même terrain, avec les mêmes armes, et dont c'est le métier de savoir s'en servir. Vis-à-vis des artistes la partie n'est pas égale: l'inviolable confrérie des feuilletonnistes, afin de défendre les droits imprescriptibles de la critique, tombera tout entière, avec une touchante unanimité, sur un récalcitrant isolé et parfois peu habitué à se servir de la plume. Passons sous silence les

pertes de temps et la difficulté de faire insérer la réponse dans le journal, la revue où l'attaque aura paru, et où cette réponse, si elle est insérée, le sera dans le coin le plus caché. Le feuilletonniste n'a pas à se déranger : bonne ou mauvaise il continue à faire de la copie, c'est sa profession, ce n'est pas celle de l'artiste. Un tableau, une statue, sont attaquables à merci, mais un feuilleton c'est chose sacrée. Et pourtant ce devrait être à charge de revanche. Un peintre qui critique un écrit est bien de pair avec un écrivain qui critique une peinture. Mais ce n'est pas admis, tous les torts seront donnés à l'artiste qui n'est qu'un orgueilleux de ne pas se laisser morigéner par le premier venu.

Certaines attaques pourtant, au début d'une carrière, peuvent la compromettre lamentablement ; à son déclin, elles sont autres que compromettantes, elles sont une mauvaise action. Qui ne se rappelle la mort de Gros et les causes qui l'ont amenée. Il avait exposé, en i834, un Hercule et Diomède : ce tableau n'était pas de beaucoup inférieur au plafond si vanté du dôme de Sainte-Geneviève, ni à d'autres tableaux du même auteur. Mais si ce dernier avait peu changé, le public était tout autre. Ce revirement lui fut brusquement, brutalement révélé par des articles de journaux ne conservant aucune mesure, ni dans le fond ni dans la forme. Le pauvre artiste nepouvait comprendre la nouvelle et douloureuse situation qui lui était faite : l'amertume du présent lui parut insulter d'une façon trop cruelle à son glorieux passé, et il se tua de désespoir. Il est facile de dire qu'il a manqué de force. En ont-ils eu beaucoup, ceux qui ont insulté cet illustre vétéran seul contre eux tous ? Certainement, nul n'a le droit d'assigner des limites à la critique, ni même d'en attendre la moindre justice ; mais tout le

monde a le droit d'attendre d'elle assez de savoir vivre, et de respect, pour qu'il devienne possible de la prendre au sérieux et de la respecter elle-même.

En dehors de cette tourbe d'étourneaux et d'incapables présompteux, il y a des hommes d'un vrai mérite et placés à un point de vue aussi élevé qu'impartial. On peut toutefois demander pourquoi ils ont si peu d'action, bien qu'ils développent des points théoriques très sûrement choisis, et montrent la voie véritable, en termes excellents, avec une grande portée et une grande justesse d'esprit. En voici la raison : c'est que, lorsqu'ils tentent de prouver la justesse de leurs idées générales par l'application qu'ils en font à des œuvres particulières, ils se trompent souvent du tout au tout. Leur jugement n'est point assez éclairé sur la valeur intrinsèque, sur la signification technique et esthétique des œuvres qu'ils invoquent comme explication ou comme exemple. Il arrive même fréquemment que l'exemple cité à l'appui du précepte n'y ait aucun rapport ou même soit la preuve du contraire. En voici un spécimen entre mille, car on les pourrait multiplier indéfiniment; il ne manque pas d'intérêt étant donnée la notoriété de son auteur. « L'équilibre gardé par Raphaël semble avoir été rompu par le Guide au profit plus grand de l'âme dans la figure de la Vierge (tableau de l'Assomption). Tout ce que peuvent enlever la rigueur et la sévérité plastique, est enlevé jusqu'à la dernière trace, (i) » Voilà un penseur éminent qui prend pour de l'expression, ou pour sa condition essentielle, le vide de la forme. Il ne comprend rien du tout, ni à Raphaël, aussi riche d'expression que de forme, ni au Guide, aussi pauvre de l'une que de

(i) Schelling cité par M. Levêque, p. 253.

l'autre. Le plus mince artiste sait cela. Quelle créance accordera-t-il aux excellentes choses que l'auteur dit si bien ailleurs, et que, par les exemples cités à l'appui, il prouve si mal. Les mêmes réflexions peuvent s'appliquer à Lamennais. Son troisième volume sur les arts est un des livres les plus saillants, les plus complets qui aient été écrits sur la matière. Il compromet ce qu'il a dit de bien, en citant les Pêcheurs de F Adriatique^ de Léopold Robert, comme le chef-d'œuvre de la peinture de ce siècle (i). Lamartine, dans son cours de littérature, partage la même erreur. Enfin, M. Vitet n'est pas mieux inspiré quand il parle des artistes contemporains. Nous n'ignorons pas qu'on peut objecter que les lacunes ou erreurs de la critique nous frappent plus sur ce sujet, mais qu'elles sont les mêmes pour tous les autres. La réponse n'est pas difficile, et nous semble assez péremptoire. Voyons, par exemple, pour les productions littéraires, qui en rend compte. Sont-ce des musiciens, des peintres, des architectes? Non, c'est un littérateur, c'est-à-dire un homme qui a fait les mêmes études que l'auteur dont il juge les œuvres ; il parle la même langue, et n'a pas à sortir du terrain commun à tous deux. Celui de la poésie, comme tous ceux de la langue écrite ou parlée, confine toujours au sien par quelque côté. Tout en cultivant son bout de terre, il n'a pas laissé de regarder souvent par-dessus le mur mitoyen ou les haies plus épineuses que protectrices, pour savoir comment les fleurs viennent chez le

(i) Ce sujet si simple (le départ des pêcheurs), où le peintre, inspiré par je ne sais quelle secrète douleur qui semble être celle de l'humanité entière, a caché comme un mystère de tristesse immense, nous paraît être, sous le rapport le plus élevé de tous, l'œuvre capitale de ce siècle. (Lamennais, Esquisse d'une philosophie, vol. III, p. 270, chap. 5.)

voisin. Il résiste même rarement à la tentation de l'enjamber pour rapporter quelques boutures ou quelques graines, afin d'essayer de les faire pousser chez lui ; le pire qui puisse arriver, c'est que rien ne pousse. En ce cas, il a du moins appris comment ce genre de plantes ne poussait pas, et dès lors il est moins tenté d'affirmer que la méthode qu'il a employée, et qui n'a pas réussi chez lui, est la meilleure, l'unique pour réussir chez les autres. Un peu de cette expérience serait bien nécessaire à l'écrivain qui, parlant de beaux-arts, cède à la manie aventureuse de donner des conseils sur l'exécution, employant à tort et à travers des termes techniques dont le sens lui est peu connu. Voici un exemple assez réussi du danger auquel ils s'exposent. « La pâte est au tableau ce que le corps du style est à un livre ; la pâte, comme le style, a son mouvement large et saccadé, sa solidité et son harmonie ; son tissu a des beautés matérielles, appréciées surtout des hommes du métier, saisies même par la foule, beautés plus faciles à sentir qu'à définir. Si la pâte est le corps du style, la touche est son esprit, la touche, c'est l'expression, etc.. » Ce ridicule galimatias se trouve pourtant dans un ouvrage intéressant, de longue haleine, plein de renseignements utiles ; l'auteur est M. de Mercey, autrefois directeur de l'école des beaux-arts. Il est donc bien difficile de se taire sur les choses qu'on ne sait pas ! Prenons un autre exemple qui a bien son prix. Il ne s'agit plus de la théorie pure, mais d'un article critique qui ne contribua pas peu à l'insuccès complet que rencontra le tableau du Naufrage de la Méduse^ exposé en 1819. Personne ne put se douter alors de la célébrité qu'il devait acquérir, son auteur moins que tout autre, car il mourut un an après ; il ne put jouir de la justice tardive qui lui fut rendue et

le vengea pleinement de l'article impertinent que voici (son auteur, M. de Keratry, était, cela va sans dire, un ÔQS princes de la critique à cette époque) :

« Il me tarde d'être débarrassé (comme ce début est poli) d'un grand tableau qui m'offusque lorsque j'entre au Salon, je veux parier du Naufrage de la Méduse. Ce n'est pas assez de savoir composer un sujet, ce n'est pas assez que d'en distribuer les masses (comment sauraiton le com.poser sans cela ?), que d'en dessiner habilement les figures, que d'en varier les expressions ; ce ne serait même pas assez que de s'y montrer savant coloriste (peste ! ce n'est déjà pas mal que savoir tout cela , et il faut être bien avisé pour découvrir ce qui manque encore), avant tout il faut savoir le choisir. Or, je vous le demande, une vingtaine de malheureux abandonnés sur un radeau où leur destinée devient le triste jouet de la faim, d'un ciel inclément et d'une discorde plus rigoureuse encore, est-elle bien faite pour offrir au pinceau l'occasion d'exercer son talent ? Le moment choisi par l'artiste est précisément celui qu'il fallait éviter (ce n'est pas l'auteur de ce bel article qui eût été capable de cette bévue). ïi s'est décidé à représenter le tableau du naufrage de la Méduse après leur triste abandon dans les mers désertes, tandis qu'il avait le choix de nous les représenter quand la hache fatale tranche les câbles qui les retenaient encore à la frégate française, ou quand l'équipage d'un brick anglais vient recueillir leur infortune (recueillir une infortune!). Il eût pu varier mieux les expressions de ses personnages; les marins du brick, qu'il aurait mêlés à ceux du radeau, lui auraient fourni des contrastes et des oppositions, toujours précieux dans les tableaux de ce genre. » C'est entendu, M. de Kératry aurait fait un tableau différent. Un peintre qui

critiquerait sur ce ton une œuvre littéraire paraîtrait digne du dernier supplice, mais tout est permis quand il s'agit des beaux-arts. Cet article ampoulé, où il y a autant de non-sens que de mots, fut trouvé très bien dans son temps. Il s'en fait tous les jours qui ne valent pas mieux. Cette appréciation se trouve toutefois dépassée en ridicule par le patriarche de la critique d'art moderne, l'illustre et lourd Winkelman déjà nommé. Voici de quelle façon lyrique il s'exprime sur son ami Raphaël Maengs, qui, après avoir dérobé le secret du mérite particulier aux trois ou quatre plus grands peintres, n'en reste pas moins un des plus insignifiants et des plus ennuyeux : « Le sommaire de toutes les beautés que les anciens artistes ont répandues sur leurs figures, et dont j'ai rapporté les principaux traits, se trouve dans les chefs-d'œuvre immortels de M. R. Maengs, le premier artiste de son temps, et peut-être des siècles futurs. Semblable au Phénix, on peut dire que c'est Raphaël ressuscité de ses cendres, pour enseigner à l'univers la perfection de l'art, et pour y atteindre lui-même autant qu'il est possible aux forces de l'homme!!! »

On peut affirmer hardiment que presque toujours le côté intéressant d'une critique d'art a peu de rapport avec le profit qu'on en peut retirer comme renseignements sur la valeur intrinsèque d'une œuvre. En lisant les Salons si justement célèbres de Diderot, il est évident que l'intérêt que nous y prenons ne tient pas au critique qui nous éclaire, mais à l'écrivain qui nous charme. Nous sommes fort incomplètement renseignés sur le mérite réel de telle statue, de tel tableau, mais nous admirons l'œuvre d'art de style produite elle-même à leur propos. Un homme d'imagination et de talent peut se monter la tête sur une œuvre médiocre et nous en

décrire les qualités dont il l'aura dotée lui-même. Th. Gauthier fut un exemple frappant et un maître du genre. Que d'œuvres il a parées en les colorant de la magie de son style, qui n'y répondaient en réalité que peu ou pas, et que parfois, assure-t-on, il n'avait pas même vues ! Il eut cependant la bonne fortune de distinguer et de mettre au premier rang les deux plus grandes personnalités artistiques de son temps, M. Ingres et Eug. Delacroix. C'était assurément un mérite, à Tépoque où il l'a fait et où ces deux maîtres subissaient souvent les attaques les plus injustes et les plus passionnées. Nous avons dit la bonne fortune, et c'est à dessein, car l'anecdote, suivante dont l'authenticité peut être garantie, prouve que pour ne pas errer dans ses jugements esthétiques, ce même Th. Gauthier avait besoin de se faire bien renseigner. C'est ce qu'il eut le bon esprit de faire souvent. Voici l'anecdote : Chenavard (i) reçoit un jour une lettre du célèbre critique, alors en résidence à Auteuil, le priant de venir l'y trouver pour lui donner son avis sur un envoi de tableaux nouvellement arrivés de Florence. Un marchand, leur possesseur, avait eu recours à l'entremise du célèbre feuilletonniste pour tenter de faire acheter ces tableaux par M. de Nieuwerkerke, alors surintendant des beaux-arts. Chenavard arrive, et à première vue, reconnaît un ramassis de mauvaises copies, dont les originaux fort connus étaient un peu partout, et la plupart dans la

(i) Chenavard a connu la plupart des hommes illustres de son temps, et fut l'ami de plusieurs. Il est illustre lui-même par diverses œuvres parmi lesquelles les cartons du Panthéon, aujourd'hui au Musée de Lyon, tiennent la première place; par ses appréciations critiques philosophiques et techniques sur l'art, dont personne n'a dépassé l'étendue et la portée.

galerie du palais Pitti. Mais, dit-il à son ami, gardezvous bien de présenter tout cela, vous vous feriez du tort, vous ne voyez donc pas que ce sont des copies et des plus inférieures. Vraiment, répondit l'écrivain un peu surpris, mais se rendant sans difficulté à une opinion qu'il reconnaît plus éclairée que la sienne, je les trouvais aussi bien que les originaux. Qu'on veuille bien comparer ce qui a été écrit comme appréciation des Maîtres ou de la technique de l'art par des écrivains amateurs ou des amateurs écrivains, avec les articles publiés par la Revue des deux Mondes et signés Fromentin. Personne ne pouvait mieux connaître par certains côtés les choses dont il parle, personne n'en a mieux parlé; le talent fort réel de l'écrivain, guidé d'une manière sûre par celui du peintre, va de pair avec lui, et, malgré les hardiesses et les vivacités de sa manière d'écrire, tout porte juste et renseigne efficacement. Dans un autre ordre, lorsque Berlioz faisait de la critique musicale, il avait cette même autorité, car il était maître dans l'art qu'il jugeait. Il fallait bien reconnaître que nul ne connaissait mieux le sujet dont il parlait, condition sine quâ non pour se garantir soit des admirations trop complaisantes, soit des répulsions obstinées, dues toutes deux à la pauvreté de compétence ou de caractère. C'est peut-être pour avoir frappé si juste et si ferme que le critique a dû mourir avant que le compositeur fût connu ce qu'il valait. Sa dernière parole, que nous tenons de la bouche même de celui qui Ta recueillie, fut celle-ci : « Je vais mourir, on va commencer à exécuter ma musique. » Il a dit vrai.

En résumé, à de rares exceptions près, ceux qui écrivent sur les beaux-arts, ceux surtout qui font Varticle salon^ peuvent se classer en trois groupes principaux:

ceux d'abord qui ne savent pas, tout simplement; ensuite ceux, en petit nombre, qui savent qu'ils ne savent pas. Les premiers, avec la louable intention de ne se laisser influencer par personne, ne cherchent à s'éclairer d'aucun conseil, découvrent et disent, à leurs risques et périls, les choses les plus fantastiques et les moins motivées; les seconds, plus clairvoyants et plus prudents, cherchent un homme du métier qui les renseigne et les sauvegarde de trop grosses bévues. L'intention est bonne aussi, mais que devient l'indépendance d'un juge obligé de demander conseil à ses justiciables? N'est-ce pas la porte ouverte aux coteries, aux rivalités privées, à tous les abus ? Des deux côtés, il faut bien le dire, la préoccupation principale n'est pas d'éclairer lartiste dont on parle ni le public auquel on s'adresse ; elle est, en premier lieu, de procurer la plus grosse part de notoriété à l'écrivain. Il est très semblable en ceci, par la nature de ses préférences et le choix de ses morceaux^ à l'instrumentiste plus jaloux de faire connaître son propre mérite que celui du compositeur qu'il interprète. Le procédé usuel consiste à flatter d'abord le public en lui disant qu'il est le meilleur juge, ce dont l'écrivain ne croit pas un mot ; autrement, quel prétexte aurait-il de chercher à l'instruire ? Il consiste, en second lieu, à faire de l'esprit, de Térudition, et surtout des plaisanteries à propos des qualités ou défauts qu'il croit apercevoir. Gomme un chat, il égratigne, il lèche, il mord ou fait patte de velours; il joue, en un mot, avec l'œuvre dont il s'est emparé ; le public, cruel comme un grand enfant qu'il est, trouve cela très réjouissant. Chercheurs sincères, enthousiastes, en proie à mille difficultés que personne ne soupçonne s'il ne les a éprouvées, pauvres artistes, vous donnez toutes vos forces, votre cœur et votre vie; voyez

ce qu'on en faiî et comme on vous saigne en badinant. Mais, pour îoutdire, plusieurs d'entre vous n'ont-ils pas contribué à faire prendre ces habitudes de sans façon plus que lestes, et moins que courtoises de la part de ceux qui vous jugent ? Ne leur avez-vous pas fait des avances compromettantes, ne sachant pas garder vis-à-vis d'eux une réserve qu'ils gardent si peu vis-à-vis de vous?

Il faut bien ici arracher une des illusions les plus naturelles, mais qui, dans le fait, ne se trouve nullement justifiée. S'imaginer, parce qu'un journal est conservateur, comme on dit, ou mieux, ami et défenseur des idées religieuses, qu'il prêtera son appui à des œuvres ou questions d'art qui, dans le rôle qui leur est dévolu, appuient ou propagent les mêmes doctrines, est une erreur du tout au tout. La rédaction n'a pas d'opinion ni la moindre notion de solidarité à cet endroit: un écrivain, dans les conditions habituelles déjà signalées, est chargé déparier beaux-arts; mais l'allure de ses appréciations et de sa critique peut être, et, la plupart du temps, est en contradiction absolue avec les opinions du journal, c'est sans conséquence. Les journaux antireligieux n'en jugent pas ainsi à l'égard des catholiques : où qu'ils les rencontrent, ils n'ont pas de ces distractions; car ils ont compris que, même sur ce terrain-là, même avec cette arme-là, il est peu profitable et assez ridicule de tirer sur ses propres troupes. îl était du devoir des catholiques d'être aussi clairvoyants et de ne pas se désintéresser de ce côté delà défense, au point d'être indifférents sur la capacité aussi bien que sur la ligne de conduite de ceux à qui ils l'ont abandonnée.

Il faut bien finir par dire quelques mots, mais le moins possible, de la dernière catégorie, de celle des écrivains qui n'ont ni conscience ni indépendance, ce qui est tout un.

Comme ils ne laissent pas de faire beaucoup de bruit et quelque mal, on peut leur appliquer l'adage latin qui caractérisait les esclaves par ces mots : non tam viles quant nulli. En retournant la phrase, elle se trouve tout à fait applicable à ce genre d'industriels qui vendent leur plume pour de l'argent, et dont on doit dire : non tam nulli quam viles, ils ne sont pas tant nuls que vils. Un des procédés visibles de cette industrie se montre surtout à l'approche des expositions, et, àl'aide de prospectus, prend la forme suivante, plus ou moins crue ou voilée. Monsieur, nous avons la plus grande estime pour votre personne et pour vos œuvres, et si vous voulez nous donner tant, nous ferons votre éloge. Vous pouvez au besoin le faire vous-même, et nous l'insérerons. Il faut bien que ces propositions soient agréées par un certain nombre, puisque ce commerce malpropre n'est pas encore tombé. Il nous explique comment quelques-uns occupent une place que, sans son aide, ils n'auraient jamais eue, et qu'ils gardent aussi longtemps que, par les mêmes procédés, ils continueront à la défendre. Il explique aussi pourquoi certains qui la mériteraient mieux ne l'obtiennent jamais, pendant leur vie du moins. La mort dérange tout cela, et met souvent les derniers à la place des premiers. Entre morts, c'est ainsi que les choses se passent. C'est un va-et-vient continuel, où la postérité, après un long temps écoulé, commence à voir clair et à se prononcer à coup sûr. Elle est la cour suprême de cassation, et les arrêts contemporains les plus bruyants et les plus acceptés sont souvent ceux qu'elle respecte le moins.

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