‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 5 sur 49 · DIX-HUITIEME SIECLE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIEME SIECLE

DE LA RÉVOLTE CONTRE l'idÉAL CHRETIEN

Art dit Louis XV. — Sa grande popularité. — Aspect étrange des créatures humaines de cette époque. — Le règne de Voltaire. — Signification du xviii» siècle au point de vue des arts. — Sa constante préoccupation de recruter des ennemis contre le Christianisme. — Au milieu de la décadence générale des arts, la musique acquiert un degré de perfection et de développement inconnu jusque-là. — Pourquoi ? — Raisons alléguées pour prouver que la musique est un art inférieur. — Réfutation de ces raisons.

La presque totalité du xviii^ siècle a vu s'épanouir cette période de l'art appelé genre Louis XV. Les semences et les causes cachées en sont antérieures. Nous suivons, en abordant cette époque, la marche déjà commencée. C'est ainsi que les magistrats chargés de poursuivre un criminel, constatent d'abord l'état de la victime et, guidés par des traces sanglantes, cherchent à découvrir le lieu précis où furent portés les premiers

coups. Cette comparaison iugubre ne semble pas le prélude naturel d'une époque qui dépensa tant de gaîté. Dans le cas présent, l'ouverture annonce le finale, et la gaîté est entre les deux.

Dut-on scandaliser plusieurs ou paraître donner trop raison à d'autres , il faut cependant dire les choses comme on les pense. Or, ce que je pense, c'est que cette donnée de l'art dit Louis XV semble avoir réalisé de la façon la plus complète l'idéal des français. L'idéal, entendons-nous, Tidéal auquel ils tendent constamment, virtuellement, dès qu'ils ont abandonné la grande tradition nationale et chrétienne à laquelle ils ne sont pas encore revenus. Cette façon d'envisager l'art leur appartient en propre et correspond, paraît-il, d'une manière bien fidèle, bien adéquate à leur manière d'être. Cela est si vrai, que cette singulière, stupéfiante représentation du beau est la seule qui ait eu, qui ait encore et qui aura jusqu'à un temps indéterminé le privilège de plaire au plus grand nombre. Depuis l'imagerie dite religieuse jusqu'au journal des modes, depuis la dévote jusqu'à la femme qui l'est le moins, depuis le monde des théâtres jusqu'à celui des salons, depuis la couturière jusqu'à la duchesse; le genre Louis XV défraie tout l'idéal sans cesse poursuivi, caressé et à jamais regretté. Il n'est pas de changement de mode ou de politique qui ne soit un prétexte et une occasion de tentatives pour le faire reparaître et refleurir de plus belle. La semence de cette mauvaise herbe est tellement abondante et acclimatée, qu'on ne peut remuer le sol sans qu'elle y repousse. On peut même dire qu'elle n'a jamais disparu, et que son universalité seule a cessé. Une séduction irrésistible est exercée, semble-t-il,par ce fard et ces grimaces, par cette négation

absolue de tout naturel, laquelle, depuis la pointe des pieds jusqu'à celle des cheveux, transforme une créature humaine en poupée ridicule. Cette recherche dans le faux, cette chasse aux grâces, cette mutilation de tout indice de caractère, cette substitution d'une machine à ressorts à l'être vivant réel, ont, à un moment donné, si bien subjugué les esprits, qu'elles y conservent encore en secret la meilleure place.

L'éclosion de ce phénomène a surtout favorisé notre pays; il est à croire cependant que le besoin, comme on dit, s'en faisait sentir ailleurs, puisque le succès a été européen. L'exportation a même laissé en certains lieux des spécimens aussi bien réussis et plus durables que dans son pays d'origine, puisque la perruque poudrée du Lord-Maire de Londres jouit encore d'une existence légale et honorée. Il faut, avouons-le, que les notions du beau et même du sens commun, soient oblitérées d'une façon désespérée pour que des êtres raisonnables consentent à se reconnaître pour tels, à s'admirer, à se plaire entre eux sous un accoutrement aussi extravagant. Ces êtres cependant n'y auraient jamais mieux réussi. On peut à toute rigueur loger une idée saine dans une tête dont le masque est couvert d'un badigeon blanc et rose relevé de points noirs semblables à des éclaboussures de boue, surexhaussé, écrasé ou élargi par un échafaudage de cheveux faux, mais à coup sûr une tête ainsi faite ne saurait, au point de vue plastique, aboutira autre chose qu'au ridicule : il y a même plus que des chances pour que ce ridicule de surface soit un indice véritable de celui du fond. Existe-t-il vraiment un point de vue quelconque d'où il soit possible de trouver du charme, du piquant (c'est le mot en usage) à ce qu'une dégoûtante farine cache ou fausse les trésors de forme et de couleur

en harmonie avec chaque individu, avec son sexe et son âge ? Quand on n'est pas choqué de voir des enfants avec les cheveux d'un vieillard, on n'a aucun droit de se moquer des sauvages qui se mettent un os dans le nez. Il doit y avoir certains secrets , certains abîmes de corruption dans l'âme pour arriver à cette perversion du goût. Ceux qui ont reculé si loin les limites de la laideur ne pouvaient être dépassés que par leurs bourreaux.

Un homme d'un très grand talent a été l'Homère de cette Odyssée de héros poudrés, fardés et enrubannés à la recherche de l'île de Gythère. La même physionomie sied aux Mentors,auxTélémaques,aux dieux, demi-dieux, nymphes et déesses, marquis et marquises, soubrettes et laquais, tous plus ou moins bergers. Tous aussi ont les mêmes traits égrillards et effacés, le même fond inépuisable de bonnes manières et de grâces, les mêmes dispositions avenantes et entreprenantes. C'est l'âge d'or de la galanterie facile. Mort six ans après Louis XIV, Wateau a vu toutes ces belles choses dans leur floraison première, les a devinées presque. Dans tous les cas, il les a rendues avec un esprit, une légèreté, une certame fantaisie sous lesquels se cache une valeur d'artiste très originale et très rare. Il a été sincère en exprimant des scènes qui ne l'étaient pas, mais qui posaient devant lui et avaient pour lui comme pour ses contemporains plus de réalité et de charmes que toute l'histoire ancienne et moderne.

Nul ne songeait que cette vie factice, bornée tout entière à des intrigues de boudoirs ou à des parties champêtres dut jamais finir. En effleurant le sol d'un pied si alerte, si dégagé, avait-on le loisir de s'apercevoir que ce sol commençait à trembler, que cette superficie bril-

lante , que ces efÏÏorescences putrides cachaient des abîmes? La fête dura jusqu'au jour où tout sombra à la fois; et une large tache de sang remontant à la surface, marqua la place où avait vécu la plus aveugle, la plus insouciante, la plus corrompue peut-être des générations modernes. Il est nécessaire d'ajouter qu'elle était représentée presque exclusivement par ces hautes classes de la société, que la fausse littérature, la fausse science, la fausse philosophie, la fausse esthétique et une infatuation d'elle-même que nous pouvons observer encore, avaient travaillé depuis longtemps et mis à point pour les plus honteux scandales : l'unité dans le faux a vu son jour.

Il est inutile de demander quel rôle fut réservé aux beaux-arts et quelle place y conserva l'inspiration lyrique, patriotique et religieuse. Le sens exquis de ces heureux temps avait éconduit ces étrangers, il ne s'indignait pas trop de les voir honnis et souffletés. Il fallait une pareille époque, un pareil milieu pour rendre possible une incarnation aussi complète des plus mauvais instincts de notre race. Voltaire a été à la hauteur de cette tâche. Sachons-lui gré de s'être, comme on dit, essayé dans tous les genres, afin de donner la démonstration et la mesure de ce que peut une intelligence qui n'a pas de cœur. Nul n'a été, en effet, plus riche de l'une, plus misérable de l'autre. Pour quelques-uns, rien n'est plus simple que de se figurer qu'avec de l'esprit et une culture ad hoc, on va se mettre sous l'armure d'un héros, sous le froc d'un saint et qu'on leur fera dire ce qu'ils diraient eux-mêmes. Mais pour le leur faire dire il faut pouvoir le penser, et pour pouvoir le penser il faut en quelque sorte être de la même étoffe et surtout n'être pas l'affirmation acharnée du contraire. Il peut être dans

— yoles entreprises, mais il n'est pas dans les ressources de l'âme humaine de faire vibrer la fibre patriotique et religieuse lorsqu'on a bafoué la religion, ses défenseurs et ceux de son pays. Non, ce n'est pas possible lorsqu'on est, pour comble de honte, le plat courtisan de l'ennemi qui Ta vaincu et qu'on l'en félicite. . Célébrer Henri IV, faire parler Lusignan, après les flagorneries au roi de Prusse et les rimes fangeuses jetées sur Jeanne d'Arc, est une audace de tartuferie, une absence de vergogne capables de récolter certains succès , voire même faire ériger des statues et octroyer les honneurs du Panthéon à leur auteur, mais dans une niche à part : il la faut placer aux antipodes de la place consacrée aux vrais artistes, aux vrais poètes, à ceux-là en un mot qui, au lieu de fiel et de venin, portaient dans la poitrine ce cœur d'où viennent les grandes pensées, ce cœur que Voltaire n'a jamais eu. Et cependant, personne eut-il jamais au même degré que lui les dons les plus propres à faire triompher la pensée indépendante de toute foi objective, de toute attache profonde, de toute sincérité? La pensée ainsi faite pourra façonner un homme vulgairement honnête, jamais saint Louis ; elle pourra former un peintre, un statuaire, un architecte très occupés, jamais un artiste. On ne se moque pas de Dieu, a dit saint Paul, et la punition de ceux qui nient ou qui raillent cette source de toute inspiration, c'est de n'en avoir jamais. Aussi avec quelle infaillible sûreté ce grand génie du mal se sent repoussé par ceux que l'inspiration véritable a visités. Le Dante et Shakespeare lui font horreur. Après avoir admiré Corneille et Racine, il devient avare d'éloges et les crible de critiques mesquines (i).

(i) J'insère ici une remarque suggérée par un professeur de littérature

Des arts, il s'en occupa peu, mais le peu qu'il en dit est précieux. Un des plus beaux exemples de l'architecture moderne est pour lui la façade de Saint-Gervais : savez-vous pourquoi ? Parce que les trois ordres dorique, ionique et corinthien sont superposés dans l'ordre voulu. On les trouve dans le même ordre au Golysée où les chrétiens étaient livrés aux bêtes. Du magnifique vaisseau qui, en dépit des détails style renaissance, garde le plan grandiose des anciennes cathédrales, il ne dit pas un mot. Le barbare ! il n'a vu de cette merveille que l'horrible façade qui la dépare : elle seule a le don de lui plaire. Que de gens en sont encore à cette façade! Toute l'histoire de l'art et en grande partie notre histoire de France est ainsi faite. Il y a une désastreuse façade mise après coup et qui défigure ou cache le vrai monument, la vraie et magnifique histoire qui sont au delà. Il faudra bien cependant, un jour ou l'autre, passer outre pour entrer dans la vérité.

Osera-t-on avancer que cette éclipse de l'art et de la poésie d'une part, que de l'autre ce règne de Voltaire sur la société élégante, immorale et railleuse du xvni^ siècle soient une coïncidence fortuite : et s'il est inévitable de voir la corrélation nécessaire entre ces deux faits patents, comment expliquer la singulière aberration de l'art sceptique et de Voltaire absous? Plusieurs ne nient pas la corrélation de ces faits, ni leurs conséquences; mais ils pardonnent tout au xvm^ siècle, parce qu'il a préparé la

des plus méritants, M. D. «Voltaire donne une leçon bien autrement haute : c'est l'exemple d'une intelligence même, d'un cœur souvent généreux, avilis, bétifiés par une passion sacrilège, une stupide et hideuse manie d'anticatholicisme. Son Commentaire de Corneille, présenté comme un acte de bienfaisance envers la famille du grand poète, est une trahison, une outrageante calomnie. Voltaire bafoue surtout les scènes (peu connues) qui lui ont le plus servi. »

révolution. Devant cet intérêt cosmopolite et humanitaire, tout autre intérêt s'efface. Parodiant la grande idée de la rédemption, ils ajoutent que la France a été l'holocauste, qu'elle a souffert au profit de l'humanité tout entière, et pour inaugurer l'ère d'une renaissance radicale et universelle. On voit ce que la France y a perdu et y perd encore, nullement ce que les autres nations y ont gagné, à moins qu'on ne compte à leur profit le salutaire enseignement donné par nos fautes, et leur prépondérance accrue dans la proportion où la nôtre diminue.

En résumé, l'art absorbé dans le rôle unique de servir de décor à des féeries, de distraction, d'amusement à des oisifs, s'épanouit dans un avilissement complet. Sous le long règne de Louis XV, il ne fait qu'accentuer la ligne déjà suivie sous le règne précédent. Le xvm^ siècle n'est à tout prendre qu'une constante et fervente insurrection contre l'Idéal. Quant à la science, ce n'est point pour elle-même qu'elle est recherchée, mais pour être montée en machine de guerre et pour étayer une philosophie matérialiste. Les gens d'esprit abondent. Voltaire en tête. Ils ont infiniment de talent et d'ingéniosité en toutes choses, mais le meîis divinior atque os magna sonatiirum sont absents. C'est gênant pour certaines théories, mais c'est ainsi. Dépouillé de toute indépendance, de toute grandeur, de tout point de contact avec le peuple encore croyant et sain, avec la sève de son vieil honneur patriotique et religieux, l'art a endossé une livrée galante et s'est fait le courtier servile des bassesses et des caprices d'un monde gangrené. Cet art est une anomalie sans précédent, à ce degré du moins; il est méconnaissable, il est horrible, et cependant il existe; il est quelque chose, car il reflète véridiquement le milieu de fausseté

qui l'entoure. Une seule tâche est sérieusement remplie, c'est celle des démolisseurs et des critiques. Ils ne perdent pas un moment, pas une occasion de réformer la société, tout en continuant à ricaner. Celle-ci paraît au milieu d'eux comme un grand arbre dont ils frappent sans relâche les racines profondes, afin, disent-ils en commençant, de faire tomber les branches mortes et flétries qui en déshonorent plus qu'elles n'en couronnent le faîte. Pendant qu'ils travaillent à cette patriotique besogne, le chœur des muses déguisées en bergères les entoure, se tenant par la main : le sein nu, le teint haut, le rire aux lèvres, la chevelure poudrée ou couronnée de jasmins et de roses, elles dansent une ronde folâtre. Une d'elles toutefois les quitte, pour s'asseoir à l'écart. Elle chante, et l'expression de son chant, aussi bien que de son visage, a quelque chose d'exalté et de sérieux, de tendre et de rêveur, dont on chercherait vainement le reflet ou la trace parmi ses compagnes. Un moment, celles-ci s'arrêtent pour la considérer et l'écouter. Une émotion inaccoutumée les effleure; mais ces chants, que le passé n'a pas connus, qu'un pressentiment de l'avenir inspire peut-être, le présent ne saurait les comprendre. Elles recommencent leur ronde folle, jusqu'à ce que le grand arbre, quatorze fois séculaire, tombe et se brise à leurs pieds. La terre tremble à ce choc redoutable et fait entendre un douloureux gémissement. Si accoutumée qu'elle soit à se couvrir de ruines, on dirait qu'elle les prévoit plus lamentables et en plus grand nombre que jamais.

Avant de passer outre, une halte est de saison. N'estil pas intéressant de savoir quelle est cette muse qui, à un moment donné, se sépare de ses compagnes sous l'empire de sentiments ou de pensées que celles-ci ne

connaissent plus ou ne connaissent pas encore. Comment se fait-il qu'à ce moment sinistre, au milieu de cette dépression de l'idéal, de cette rage furibonde contre tout ce qui en porte l'empreinte, au milieu de ce débordement général de toutes les fanges, de toutes les laideurs, une exception se rencontre? Antithèse frappante à tout ce qui se passe autour d'elle, la Musique prend tout à coup une allure plus indépendante, et, dans sa marche ascensionnelle et rapide, montre une force et une puissance de souffle que nul ne pouvait prévoir. Elle semble née d'hier, et pourtant elle avait eu sa place chez les peuples civilisés de tous les temps, mais rien ne pouvait faire prévoir celle qu'elle prit alors et qu'elle a gardée. Elle ne doit ses conceptions merveilleuses à nulle inspiration en dehors de notre ère. Ni Grecs, ni Romains ne lui servirent de pédagogue ou de caution. Elle ne répète rien de ce qu'ils ont pu enseigner, car elle n'est pas plus leur élève que leur fille, pleinement dégagée vis-à-vis d'eux de tout lien de parenté ou de vassèlage. Si quelque chose des mélopées antiques a été conservé dans le chant grégorien, il ne s'y mêle que par ce côté de l'âme humaine qui ne vieillit pas et se retrouve dans tout ce qui est primitif et sincère. Nul élément hétérogène n'altéra donc le caractère des mélodies sacrées qui bercèrent sa longue enfance. Elle se prolongeait encore, alors que tous les arts avaient atteint leur jeunesse; et, lorsqu'après avoir touché leur maturité, ils furent précipités dans un déclin précoce, cette muse nouvelle se lève et grandit. Gomme pour mieux marquer que sa destinée est indépendante de celle de ses sœurs, elle semble attendre pour s'élever le plus haut, le moment où celles-ci seront le plus abaissées. Au milieu des secousses terribles qui agitent le

monde, au milieu de cette tourmente qui ne laisse pas plus de place à la notion du beau qu'à celle du juste, elle se met à parler une langue nouvelle qui, pour comble de merveille, possède le don précieux de n'être étrangère à personne. A cette fille des temps modernes, faut-il refuser des lettres de noblesse, parce qu'elle est la dernière venue? Sa beauté est elle moins légitime pour ne rien devoir à un monde disparu; pour appartenir tout entière à celui où elle est née, où elle vit? A ce titre, il est vrai, il faudrait reconnaître une contravention formelle au privilège de supériorité des anciens, car il est évident que, par ce côté, la suprématie leur échappe : il y a là une difficulté pour la vieille théorie.

Ecoutons l'explication ingénieuse des détracteurs à tout prix de ce que les anciens n'ont pas trouvé. Dans la nomenclature chronologique et hiérarchique des arts, disent-ils, la musique ne vient qu'en dernier lieu et ne peut occuper que la dernière place. Ses chants à peine formulés dans l'enfance robuste des civilisations naissantes, se réveillent et se condensent pour bercer, dans leur seconde et sénile enfance, les civilisations qui vont s'éteindre. Le mieux qu'elle puisse faire est de leur répéter, dans une langue vague et harmonieuse, ce qu'elles ont affirmé et précisé jadis dans l'ordre des faits. Au milieu de ces accents indistincts et émus se reconnaissent les échos affaiblis des grandeurs qui ne sont plus. De même que les corps, à mesure qu'on les frappe, rendent, à qui sait écouter, un son révélateur de leur nature intime, de même des accents vibrants et passionnés s'échappent du sein meurtri des sociétés déchues. Ils ne sont plus qu'un écho affaibli et lointain, seul et dernier vestige de cette force qui, plus virile jadis, s'appelait héroïsme, enthousiasme et qui s'expri-

mait autrement alors qu'elle avait plus à cœur d'agir que de chanter. C'est une heure mélancolique celle où apparaît cette muse, la plus femme de toutes. Elle peut endormir un reste d'énergie , le réveiller jamais. Quelqu'enivrantes que soient ses joies ou ses larmes, les unes et les autres demeurent stériles. Elles ne dévoilent à l'âme nul horizon nouveau, car celle-ci n'y peut reconnaître que des débris harmonieusement mêlés dans leur chute commune. Plus les ruines sont imposantes, plus la verdure qui les recouvre est riche et fleurie, plus on comprend avec amertume qu'elles durent former debout un majestueux édifice qui ne se relèvera plus. Aussi la voix qui les évoque et les interprète, dès qu'elle est laissée à sa pente native, emprunte au mode mineur et plaintif sa forme naturelle et partout retrouvée. Pour les nations, cette voix mélodieuse, cette voix émue n'est que le chant du cygne, le chant du mourant. C'est ainsi qu'il résume, dans une dernière parole, une dernière plainte, un dernier regard, tout ce dont il a vécu; c'est ainsi que, dans un dernier soupir, s'exhale le plus éloquent, le suprême adieu.

Serait-il vrai ? Non, ceux qui parlent ainsi ne sont pas des vivants mais des survivants. Ils ne songent à accuser le présent que pour se justifier eux-mêmes, donner un prétexte à leur inaction et fronder un ensemble d'idées qui les accuse et dont ils sont les ennemis déclarés. A les entendre, tout ce qui valait la peine d'être dit l'a été avant le Christianisme. Ce dernier n'a fait autre chose que faire prédominer le sentiment sur la raison, laquelle ne fut jamais portée plus haut que dans l'antiquité. Le rôle nouveau, l'importance imprévue donnée à la femme lui furent heureusement inconnus, et l'art, essentiellement féminin et inférieur qui correspond à

cette nouvelle phase ne pouvait se développer sans elle. Tout cela n'est-il pas une pure hypothèse? Les Romains qui de tous les peuples de l'antiquité furent celui qui reconnut à la femme le plus de droits et accorda le plus de respect, n'en ont pas été plus faibles pour cela puisqu'ils ont pu vaincre les autres peuples; de plus un coup d'oeil jeté sur la carte de tous les états du globe, ne prouve pas que ceux où la femme occupe la place la moins honorée soient les plus puissants, car il prouve exactement le contraire. Dire que la Musique est un art inférieur est facile ; donner la preuve ne l'est pas. Dans cette manifestation d'un monde aussi immatériel, dans cet écho d'un côté si intime de nous-mêmes, qu'y a-t-il d'inférieur? Est-ce la nature de ce qui est manifesté ? Ne seraient-ce que les côtés inférieurs de notre être qui seraient mis en jeu ? Ou bien est-ce le mode de les faire apparaître qui est inférieur? Ce mode s'abaisse ou s'élève comme dans tout autre langage selon la nature des idées ou des sentiments qu'il exprime. Ces idées, ces sentiments sont de tel ordre que nulle autre langue ne les peut traduire. Tels qu'ils sont ils s'emparent de nous avec une grande puissance et, comme tous les autres modes d'expression par l'art, cette puissance est en raison même de nos aptitudes et de l'état particulier de notre âme. Ajoutez à cela que par sa nature éthérée, par son essence même il y a des degrés inférieurs où seul entre tous ce mode d'expression ne peut pas descendre, tandis que nulle limite ne s'impose à sa force d'expansion du côté des régions supérieures. Merveilleusement apte à exprimer ce qu'il y a de plus immatériel au dedans de nous, il s'en échappe pour monter comme la flamme et comme la prière. En quoi l'inspiration qui a dicté la symphonie en ut mineur de

Beethoven, pour ne citer qu'une merveille entre mille, doit-elle le céder à celle d'où sont sortis les poèmes, les œuvres plastiques les plus justement admire's ? L'auditeur qui emporte tour à tour recueilli, ému, enthousiasmé le souvenir de cette œuvre incom.parable, n'est inférieur à nul autre par l'exaltation de toutes ses facultés propres à communiquer avec le beau : il l'a senti, il l'a touché, s'en est emparé, s'en est nourri, a enrichi d'autant le trésor qu'il porte en lui et dont est fait le meilleur de son être. Il n'est pas moins prêt qu'un autre à tout noble amour, par conséquent à tout mâle combat, à tout grand sacrifice pour tout ce qui vaut la peine de vivre ou de mourir.

Il semble aussi qu'on peut démêler, dans les circonstances qui ont produit et accompagné l'éclosion tardive de ce grand art, une cause qui loin de le diminuer tendrait à l'agrandir. Ne dirait-on pas que l'âme humaine, depuis trois siècles entravée, trouvant, àtoutes les issues par où elle pouvait se faire jour, une consigne qui dictait ses conditions avant de livrer passage, s'échappe enfin par un élan suprême sous une forme et sur un point qui n'étaient ni prévus ni gardés? Il ne se trouvait à cette place ni rhéteur, ni grammairien, ni parasite pour mesurer le coup d'aile d'un essor si entraînant et si nouveau, et l'emprisonner dans des formules étroites et surannées. Sur quoi s'appuyer, en effet, de qui s'autoriser, quels exemples opposer puisque la musique des anciens ne nous est pas parvenue. A cette fin duxvm^ siècle, moment lugubre entre tous, où des fêtes, des enivrements insensés étaient les avant-coureurs d'effroyables convulsions, un cri ému, profond, irrésistible sort du plus profond des entrailles humaines ; il est tel qu'il échappe à toute comparaison antérieure, aux contrôles,

aux railleries, aux dédains, et, à mesure que les horizons inférieurs se voilent de plus épaisses ténèbres, de plus poignantes terreurs, il retentit plus vif et plus puissant. Il semble que Fange de la terre fasse entendre sa voix au-dessus de ses domaines dévastés (i). Il plane audessus des lieux bas, des marais empestés où jamais ne s'amassa tant de sang mêlé à tant de boue. L'horrible flot monte comme un nouveau déluge, mais le vol de l'ange est si haut que les miasmes putrides effleurent à peine ses blanches ailes. Bien plus, à ses accents de douleur se mêlent ceux de l'enthousiasme d'une joie céleste. Qu'at-il donc découvert au loin pour ne pas perdre l'espérance ? Qu'a-t-il donc aperçu dans le ciel profond audelà de l'horizon nébuleux qui borne notre vue? Découvre-t-ii une terre régénérée ? Pressent-il l'arrivée de ces temps si longuement attendus où doivent régner la paix, la justice et l'amour.^

Et cette langue, si noble que le sarcasme et le ridi-

(i) Au milieu de tant d'exemples qui prouvent à quel point la musique est mêlée aux plus grands et plus héroïques souvenirs d'un peuple, ceux que raconte Montalembert dans son Histoire de saint Colomban ne sauraient être oubliés. Ces pages éloquentes nous apprennent que, soit en Ecosse, soit en Irlande, les bardes, les harpistes jouaient un rôle si important que « dans les annales de la législation atroce édictée par le peuple anglais contre le peuple irlandais, avant comme après la Réforme^, on remarque à chaque pas des pénalités spéciales contre les ménestrels, les bardes^ les rimeurs et les généalogistes qui entretenaient les seigneurs et les gentilshommes dans l'amour de la rébellion et autres crimes. Jusque sous les ingrats Stuarts, cette proscription des poètes nationaux fut permanente, elle redoublait à chaque changement de règne, à chaque nouveau parlement. La rage des protestants Cromwelliens les portait à briser, partout où ils en rencontrait, les harpes qui servaient aux ménestrels et qu'on retrouvait encore dans les misérables chaumières des Irlandais affamés, comme onze siècles plus tôt au temps où la courageuse et sainte Brigitte les voyait suspendues à la paroi du palais des rois. »

Montalembert. — I.qs Moines d'Occident, vol. III, pp. 212 et 216.

cule ne peuvent l'atteindre, si ciiaste que sa forme éthérée se dérobe à toute souillure, si puissante qu'elle transporte des milliers d'hommes réunis, si éloquente qu'elle soulève et précipite leurs pas pour marcher à la mort, c'est cette langue qui, pour être la dernière parlée, serait la moins propre à interpréter ou à inspirer de grandes pensées. Les adorateurs de l'antiquité ne peuvent-ils du moins la reconnaître dans ce qu'elle a gardé d'éternellement vrai, et pourquoi ne saluent-ils pas le nouvel Orphée dont la lyre victorieuse fléchit les enfers, dompte les bêtes sauvages et reconstruit les cités ? Jamais son heure ne pouvait mieux venir. Puisque le mythe immortel s'est incarné de nouveau, sachons le reconnaître à ses prophétiques accords, sachons surtout y comprendre non les stériles regrets du passé, mais les préludes généreux de l'ère qui doit venir.

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