DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
l'art courtisan
L'art au dix-septième siècle. — Lebrun, Poussin et Lesueur. — Dialogue à leur propos. — Jusqu'où va l'infaillibilité de l'opinion publique. — Opinion du Poussin surla compétence des juges en matière d'art. — Causes de la fréquente impopularité des hommes de génie. — Comment expliquer que les artistes chrétiens ont seuls compris et rappelé dans leurs œuvres la beauté antique. — La réciprocité est loin d'exister de la part des artistes antichrétiens. — Explication de ce double phénomène. — Quel rang occupent dans l'histoire de l'art les plus grands artistes du dix-septième siècle, quel rang dans l'opinion de leurs contemporains.
Dès qu'on aborde le dix-septième siècle, quelle que soit la face sous laquelle on l'examine, il semble difficile d'échapper au danger de redire ce qui a déjà été dit, et de le dire moins bien. Pour passer outre, il faut beaucoup de conviction et quelque courage ; il faut de plus compter sur cet avantage que le temps ne peut refuser aux derniers venus, celui de leur apporter le bénéfice de comparaisons plus nombreuses. A mesure qu'il marche, les faits devenus plus anciens prennent des aspects plus nouveaux, car la perspective se comporte un peu vis-à-
vis du temps comme vis-à-vis de l'espace. Il faut une certaine reculée pour se placer au vrai point de vue ; il faut que les germes de grandeur ou de décadence aient pris un certain développement pour les reconnaître à leur origine. Du reste, le côté par où je veux envisager le grand siècle a été relativement négligé, et le plus souvent apprécié d'une manière différente de celle qui me paraît être la vraie. Si le mérite des œuvres littéraires qu'il a contribué à faire éclore ne saurait être trop haut placé, est-il bien vrai qu'il en soit de même pour celles qui relèvent du domaine de l'art? Et dans le cas où ces dernières seraient inférieures, n'y aurait-il pas lieu de s'étonner de ce manque d'équilibre au milieu d'une époque et d'un règne dont l'unité forme un des caractères les plus saillants. Cependant, loin de vouloir s'y soustraire, les artistes suivent docilement et reflètent à leur manière les idées dominantes. Dans leur adoration fervente de l'antiquité, dans la façon dont ils célèbrent son culte, ils sont d'une orthodoxie irréprochable vis-à-vis des dogmes réputés infaillibles que la Renaissance a promulgués. Ces dogmes leur ont été enseignés par les peintres, sculpteurs et architectes italiens successivement appelés en France depuis François jusqu'à Louis XIII et Louis XIV. Les anciennes traditions françaises ne se rencontrent plus nulle part qu'à l'état d'épaves délaissées. Partout la fadeur des copies, l'absence de tout caractère individuel, vous frappent et vous lassent d'autant plus vite qu'elles visent à la grandeur; mais cette grandeur est de commande. Il y a bien dans l'ensemble de ces œuvres une noblesse intentionnelle. On sent bien que beaucoup d'artistes ont le respect de l'art et d'eux-mêmes, ce qui est quelque chose. Mais à deux ou trois exceptions près, dont nous allons parler, le
motii proprio n'existe pas ; nombre d'œuvres d'une certaine valeur sont le fruit unique du raisonnement de méthodes non moins savantes qu'autorisées plutôt que d'une inspiration spontanée. On dirait qu'elles ont fait effort pour mériter une manière de ciim privilégia r^egis dont Lebrun, le premier peintre du roi, élève et successeur de Simon Vouet, était tout à la fois le dépositaire, le dispensateur et le juge. Lebrun n'est pas le premier venu, et il résume très bien les défauts et certaines qualités de son temps; j'allais dire de son règne^ car son omnipotence officielle gouverna sans conteste. Il était juste de la taille qu'il fallait pour faire bonne figure dans un milieu qui eut toutes les grandeurs qu'on voudra, mais eu la notion juste de l'art, qu'il traita toujours en subalterne, dont Tambition la plus haute, dont le seul rôle apprécié devaient se borner à rehausser le pouvoir royal et à distraire les courtisans. La peinture des sujets religieux échappait heureusement à ces visées d'ordre inférieur; mais le reste d'intérêt, de part active, qu'un respect traditionnel lui conservait encore au commencement du dix-septième siècle, allait à la dérive chaque jour. L'histoire ancienne, l'allégorie païenne se prêtaient bien mieux que l'histoire de France et que les mystères terribles de la foi du chrétien (i) au rôle en sous-ordre de flatteur et de copiste.
Toutefois il s'est trouvé deux hommes que cette vassalité trop étroite n'a pu contenir ni soumettre. Leur nom est dans toutes les bouches, mais on oublie trop vite qu'il n'en était pas ainsi de leur vivant, et que ces deux noms de Poussin et de Lesueur résonnent à nos oreilles avec une toute autre signification, une valeur très dis-
(i) BoiLEAU, Art poétique.
semblable de celle qu'ils avaient pour leurs contemporains, même parmi leurs partisans les plus zélés (i). Tant de gloire posthume les a vengés de l'injustice et de l'oubli qu'il semble que la postérité, mise en garde contre ses propres jugements, ne se laissera plus surprendre au point de tomber dans les mêmes erreurs et de mériter les mêmes reproches. Le temps présent se croit toujours plus éclairé que celui qui Ta précédé, et cependant Poussin et Lesueur reviendraient aujourd'hui qu'en raison de leurs qualités mêmes, ils paraîtraient plus étrangers au xix^ siècle qu'ils ne le furent et ne le parurent au xvn^. Les erreurs fondamentales sont restées les mêmes sans parler des passions humaines, et les progrès les plus vantés ne sont guère que de surface. Comment et pourquoi ? Je supplie le lecteur de vouloir bien se prêter à la fiction suivante. Pour se reporter à une époque déjà lointaine, il lui suffit d'écouter ce qui se dit autour de lui et il s'apercevra bien vite que la fiction que je suppose, n'a été et ne cesse d'être, jusqu'à nouvel ordre, la pure réalité.
La scène se passe vers le milieu du xvn^ siècle, dans un salon de la riche bourgeoisie parisienne. La maîtresse de maison est femme d'un percepteur des gabelles. Tous deux ne sont ni plus ni moins au courant des choses d'art qu'on ne l'était de leur temps et qu'on ne l'est aujourd'hui. Ayant fait quelque peu de pastel pendant qu'elle était au couvent, la femme du percepteur ne dédaigne pas de parler des artistes du jour et, dans sa façon
( I ) M. Vitet dit très justement dans sa belle étude sur Lesueur : — « Le jour où son génie fut enlevé aux arts, personne dans tout le royaume ne mesura la perte que venait de faire la France. » Ghap, ii, p. i25. La même réflexion peut s'appliquer à Poussin.
de juger leurs œuvres en particulier et l'art en général, toute formule d'hésitation lui est étrangère. Les ignorants n'hésitent pas. Une conversation de cette nature est engagée, et le nom de Lebrun revient sans cesse, accueilli avec une faveur qui le met hors de pair dans toutes les citations et comparaisons que le sujet comporte. Quelle grâce ! Quelle force ! entend-on de tous côtés; comme le coloris est suave, la touche spirituelle! Et le clair obscur dont vous ne parlez pas, reprend une interlocutrice qui tenait en réserve le mot le plus savant pour le placer avec avantage. C'est une vieille et incurable manie que d'affecter dans l'appréciation des œuvres plastiques, l'emploi de mots et de formules techniques dont le sens est inconnu à ceux qui s'en servent et à ceux qui les écoutent. Cette phraséologie prétentieuse tombe infailliblement à côté, mais elle est ramassée avec soin et continue imperturbablement son service. — Comme j'aime mieux cette peinture-là, reprend la femme du percepteur dont la parole a beaucoup de poids grâce à ses pastels et à son train de maison, que ces vieilles peintures italiennes que le roi François P"^ a achetées il y a un siècle! Elles sont si peu agréables, si dures et elles ont coûté si cher ! Grâce à Dieu et à M. Lebrun, je fais état que nous n'avons rien à envier à l'Italie ni à aucun autre pays. Il n'y a guère que M. Mignard et M. Philippe de Champaigne qu'on puisse nommer à côté de lui, et encore n'est-ce que pour les portraits et les tableaux d'église. — Mais, madame, hasarde un des assistants qui jusque-là avait gardé le silence, vous paraissez oublier qu'il y a en Italie, en ce moment même, un peintre français qui surpasse ceux que vous venez de nommer et qui ni ici ni ailleurs n'est surpassé par personne. Peut-être, Madame, n'avez vous pas vu les œuvres de l'artiste au-
quel je viens de faire allusion ? — Et de quelle façon les aurais-je vues si elles sont à quatre cents lieues d'ici. — Madame, rien n'est plus facile que de demander à
M. Chanteloup (1) ou à M. Desnoyers (2) Gomment,
s'écrie la dame stupéfaite, c'était de M. Poussin que vous vouliez parler; celui qui a fait ces petits tableaux mélangés de paysage, et qui a un si mauvais caractère! Mais qui aurait pu supposer... C'est que je suis très au courant. Mon mari connaît beaucoup M. Lemercier (3) architecte du Louvre... N'est-ce pas, mon ami, ne vous aije pas entendu dire que M. Poussin était intraitable, qu'il avait osé bouleverser les plans de M. Lemercier, et tenir tête à M. de Fouquières, paysagiste d'un bien grand mérite, puisque le roi Louis XIII a pris de ses leçons et lui a conféré des lettres de noblesse? — Le Percepteur. Rien n'est plus vrai et la rupture a été si complète que M. Poussin est retourné en Italie où l'on n'ira certainement plus le chercher. Depuis la mort du roi et du cardinal de Richelieu, la situation de M. Desnoyers, surintendant des bâtiments bien que réintégré dans ses anciennes fonctions, n'était plus la même, et sa bonne volonté de protéger M. Poussin, fut-elle restée aussi marquée, ce qui est douteux, il n'aurait plus la même autorité pour la faire prévaloir. — La femme du percepteur. Vous voyez, Monsieur, que vous êtes seul de votre avis. Tenez, avouons entre nous que cette fantaisie du
^^i) M. de Chanteloup, ami et protecteur de Poussin.
(2) M. Desnoyers, surintendant des bâtinments royaux.
(3) Lemercier avait été chargé de terminer la grande galerie du Louvre que le baron de Fouquières, comme Poussin l'appelle en plaisantant, devait décorer de paysages. Ce travail fut confié à Poussin qui modifia complètement le plan de Lemercier. Ce fut le premier dont il eut à s'occuper lorsque, sur une invitation de Richelieu et une lettre autographe de Louis Xlll, il quitta Rome pour venir en France en 1640.
feu roi, de faire venir de Rome M. Poussin, était bien peu raisonnable et qu'elle a été mal récompensée. Sans revenir sur les incidents, les retards fâcheux relatifs à la décoration de la grande galerie du Louvre, il faut avouer que M. Poussin a mal reconnu les bontés du roi. J'ai su par ma tante qui est liée avec la marquise de C***, dame d'honneur de la reine, des détails incroyables que tout le monde ne connaît pas. Figurez-vous que M. Poussin mettait fort peu d'empressement à exécuter les commandes que voulaient bien lui confier les gentilshommes de la cour : frontispices pour des livres, réparations d'images précieuses et autres travaux de ce genre du plus vif intérêt ; enfin cette même marquise de G*** n'a jamais pu obtenir qu'il réparât un petit médaillon, précieux pour elle car c'était le portrait de son grand-père, (i) — Mais de grâce, Madame, répond celui à qui s'adressaient ces paroles, veuillez réfléchir et vous ne pourrez qu'être frappé comme je le suis du peu de convenance qu'il y avait à faire des propositions de cette nature. Avouez que c'était pour des motifs plus sérieux que le roi et le cardinal avaient décidé M. Poussin à quitter l'Italie. Du reste, en cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, les bonnes intentions du roi n'ont pas été mieux secondées que comprises par son entourage. Permettez-moi d'ajouter que, malgré la peine que j'éprouve à rencontrer ici des détracteurs d'un homme aussi supérieur par le talent et le caractère que M. Poussin, je ne puis m'empêcher de croire qu'il viendra un temps où
(i) « La facilité que ces Messieurs ont trouvée en moi, est cause que je ne puis me réserver aucun moment, ni pour moi ni pour servir qui que ce soit, étant employé continuellement à des bagatelles, comme dessins, frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets. »
(Lettre du 14 avril 1642, Lettres de Nicolas Poussin).
d'autres juges lui rendront justice. Ce qu'ayant dit, il salue et sort.
— Savez-vous, chère Madame, reprend une des assistantes en s'adressant à la maîtresse de maison, savezvous que votre visiteur est bien audacieux de se prononcer si nettement en dépit de l'opinion reçue. On ne s'y attendrait pas à le voir si jeune et d'un aspect plutôt timide. — Que voulez-vous, Madame, c'est un excellent homme, pauvre, de mœurs fort honnêtes, à qui mon mari a rendu quelques services entre autres celui de le faire recommander à M. de Thorigny pour les peintures décoratives de son hôtel (i). C'est tout vous dire, il est peintre lui-même, et vous n'ignorez pas que les plus mauvais juges des œuvres d'art ce sont les artistes et surtout ceux qui ne réussissent pas à la cour. — Mais quel est donc son nom ? Oh ! vous ne le connaissez certainement pas : il s'appelle M. Eustache Lesueur. — Non, il est vrai que je n'en ai pas entendu parler. — Mais si, ma chère, j'oubliais. N'étiez-vous pas un jour ici lorsque le père procureur des Chartreux a parlé de cette longue série de tableaux exécutés pour le cloître de son couvent et représentant la vie de saint Bruno ? — Oui, oui, je me le rappelle maintenant, et c'est le Monsieur qui a fait cette capucinade qui ose ainsi tout seul marcher à l'encontre de tous et donner la palme à M. Poussin ? Mais aussi, c'est trop fort ! Il n'y a que des artistes pour avoir des idées aussi originales. (Elle éclate de rire.)
Cette bonne dame nous paraît, comme celles qui l'entourent, sotte, suffisante et ridicule, et elle l'est;
(i) Connu aujourd'hui sous le nom d'hôtel Lambert, appartient aux Czartoryski.
mais elle ne paraissait que naturelle et sensée à son époque et dans son milieu. Eh bien ! on la rencontre encore tous les jours, car elle n'est ni morte ni changée; et peu de gens sont choqués de ses jugements tout aussi éclairés. Si elle consent à les modifier vis-à-vis des générations passées dans un sens plus équitable et plus clairvoyant, elle les maintient aussi aveugles, aussi injustes vis-à-vis des générations ses contemporaines. Comme elle était horripilée, il n'y a que peu d'années, lorsque quelqu'un avait l'audace de soutenir devant elle que le Saint Sjmphorien de M. Ingres, le Massacre de Chio de Delacroix étaient très supérieurs à la Jeanne Grey ou kV Hémjcicle de Paul Delaroche. Elle se croit d'autant plus infaillible qu'on court bien quelques risques à lui dire qu'elle ne l'est pas, elle se répète, en effet, par milliers d'exemplaires, et son nom seul a fait capituler bien des courages, son nom vous l'avez deviné ; elle s'appelle TOpinion publique. Sous ce rapport nous ne sommes pas si loin du siècle de Louis XIV qu'on se l'imagine. Il est vrai de dire que les hautes protections n'existent plus. Cet abus a cessé en ce qui concerne la hauteur du moins. En revanche la sotte et puissante taquinerie des Lemercier n'a fait que croître et embellir. Après tout, dira-t-on, ils n'ont pas souvent l'occasion de nuire aux Poussin et aux Lesueur. Et qu'en sait-on ? Lemercier et tant d'autres l'ont-ils jamais su ? D'abord tout est admirablement combiné pour qu'il n'en vienne pas, ei s'il en venait, l'équivalent des Lebrun, des Vouet, des Fouquières, des Lemercier a toute la bonne volonté, l'intrigue, le pouvoir et le myopisme nécessaires pour les écraser. En fait d'art, sinon plus qu'en toute autre chose, une minorité fort petite, un seul même peut avoir raison contre la foule. Qui donc a su découvrir, à
l'indigne place où il avait été relégué, un des chefsd'œuvre du Dominiquin, la Communion de saint Jérôme ? Qui donc a proclamé la supériorité de la fresque de San Gregorio sur tant d'oeuvres médiocres et contemporaines qui lui étaient préférées ? Qui ? Poussin ! et lui seul contre tous (i). Une lettre de lui que Félibien nous a conservée confirme ce que les historiens racontent à cet égard. Le grand artiste se plaint des dégoûts, des déboires personnels qu'il eut à supporter et qui peu après déterminèrent son départ de France. « Toute l'industrie des gens savants, est-il dit dans cette lettre, ne peut obliger les autres hommes à avoir une croyance entière en ce qu'ils disent ; ce qui, de tout temps a été assez connu à l'égard des peintres, non seulement les plus anciens, mais les modernes, comme d'un Annibal Garrache, d'un Dominiquin qui ne manquèrent ni d'art ni de science pour faire juger de leur mérite lequel pourtant ne fut point connu, soit par un effet de leur mauvaise fortune, soit par les brigues de leurs envieux qui jouirent pendant leur vie d'une réputation et d'un honneur qu'ils ne méritaient point, qu'il se peut mettre lui-même au rang des Garrache et des Dominiquin dans leur malheur. » (2)
(1) On raconte que Poussin copiant la Communion de saint Jérôme qu'il avait de'couverte à une place peu digne d'une telle œuvre, vit entrer un vieillard pauvrement vêtu qui manifesta un grand étonnement. S'adressant au copiste qu'il ne connaissait que de nom : — « Gomment se fait-il que vous donniez une telle marque de considération à une œuvre que tout le monde délaisse? » Poussin lui répondit qu'il ne trouvait rien de plus injuste que cette défaveur puisque ce tableau lui paraissait de tous points admirable. Le vieillard se nomma. C'était le Dominiquin lui-même. La même défaveur s'attachait à la fresque de San Gregorio représentant le Martyre de saint André que Poussin ne pouvait se lasser d'admirer et d'étudier. Il parvint même, par son exemple, à modifier l'opinion de quelques-uns.
(2) Dans un autre ordre d'idées, un autre pays, et à une époque plus
L'impopularité des hommes de génie qui semble jeter après coup, en des étonnements béats, une infinité de bonnes gens, est la chose la moins mystérieuse du monde, la plus facile à comprendre. Il 3^ a deux causes, ou séparées ou réunies de cette impopularité, parfaitement nettes toutes deux. L'une est permanente et le sera toujours, l'autre varie en intensité, selon les temps, les circonstances, et peut même ne pas exister du tout. A la première, il faut rattacher ce sentiment instinctif, trop naturel, d'après lequel l'ignorance et la vulgarité ne se plaisent que là où elles se retrouvent et se reconnaissent. Ce sont ces deux éléments qui ont rédigé ce code d'esthétique et de bien d'autres choses qui a le don de rallier les majorités les plus compactes. Les sots, depuis Adam, sont en majorité, a dit très justement Voltaire, sans parler des demi-sots dont l'appoint est assuré. C'est bien à eux, suffrage universel, qu'est dû ce code privilégié qui n'a que faire des gendarmes pour le défendre, que faire des juges pour l'appliquer, car Tinfime minorité qui veut s'y soustraire trouve des gendarmes et des
rapprochée de nous, un exemple entre plusieurs. Croit-on que beaucoup de gens, à part quelque compositeur aient bien connu du vivant de Beethoven la valeur de son génie? Il n'a certes pas passé inaperçu, mais si ces rois, ces princes, ces grands seigneurs et grands banquiers, témoins des luttes incessantes dans lesquelles il a usé une part de sa vie^ avaient compris ce qu'elle valait, peut-on s'imaginer qu'ils l'eussent laissé aux prises avec une gêne incessante. C'est parce qu'ils n'ont pas eu assez d'admiration qu'ils n'ont pas eu assez de cœur, car alors ils se seraient du moins cotisés entre eux afin de donner à ce maître incomparable l'indépendance si nécessaire aux artistes. Cette indépendance qui lui a tant manqué, lui aurait épargné bien des souffrances et nous aurait valu quelques chefs-d'oeuvre de plus. Quant aux niais qui prétendent que les œuvres de Beethoven seraient moins belles s'il avait moins souffert, peuton espérer leur faire comprendre que le génie comporte une nature de souffrance qui ne peut qu'être stérilisée dans la mesure même où elle vient s'ajouter aux débats avec les fournisseurs, les éditeurs, et autres impedimenta vulgaires et incessants de la lutte pour l'existence.
juges partout. Chaque citoyen veille à ce trésor des nations. C'est la vraie, réterneîle garde nationale, la seule qui ne désarme jamais. La seconde cause tient au grand courant des idées dominantes à une époque donnée. Qui ne les suit pas les a contre soi. Il a raison ou il a tort, selon ce que ces idées valent. Qui les suit les a pour alliées ou pour complices. Giotto, Angelico, Masaccio, Raphaël, Michel-Ange, Léonard sont les alliés de l'idée chrétienne. L'x\rétin, Vasari, Jules Romain, le Bernin et ceux qui les suivent sont les complices de la renaissance païenne et de la décadence. Ceux qui, depuis ces derniers jusqu'à nos jours, résistent à ce courant sont à l'état d'exceptions militantes, longuement contestées. Or, il est piquant et instructif de constater que ces exceptions sont précisément faites avec ceux qui furent les plus grands, dont la vie ne pouvait être et n'a été qu'une lutte. Cette lutte, sachons donc le reconnaître une bonne fois, n'a pu exister pour les artistes qui, avant ce déplacement du centre de gravité dans la sphère des arts, suivaient une route, une orbite certaines, recevant et renvoyant tour à tour la chaleur et la lumière. L'inspiration ne fut pas seule à ressentir les conséquences funestes de ce revirement d'idées jusque-là sans exemple. La technique de l'art à laquelle tout était sacrifié, allait baissant toujours, remplaçant la recherche patiente, consciencieuse des vieux maîtres français, par une exécution expéditive déclamatoire et d'importation étrangère.
Il est certain que jusqu'ici c'est plutôt contre les conséquences du principe que contre le principe lui-même que les réformateurs ont réagi. Mais si le Dominiquin, les Carrache, le Poussin, Lesueur, Philippe de Champaigne n'ont point indiqué cette cause première du mal, ils l'ont sentie. Non-seulement ils n'étaient pas des païens dans
leurs mœurs, mais ils ne l'étaient pas dans leurs œuvres, ou du moins les concessions faites de ce côté à l'engouement de leur époque sont rares. Ils ont dû à cette particularité très saillante leur supériorité, non-seulement à traiter les sujets chrétiens, mais les sujets qui ne l'étaient pas. Ils étaient élevés à une trop grande école de morale pour ne pas comprendre Tantiquité par le côté qui l'élève, et non par celui qui l'abaisse. Chacun sait qu'autour d'eux les choses ne se passaient pas ainsi. A première vue, remarquons bien cette particularité, il semblerait que les plus fervents adorateurs du paganisme, ceux qui y conforment leur croyance et leur vie devraient être les plus capables de comprendre l'antique. C'est précisément le contraire qui a lieu, sans autre compensation d'ailleurs. N'admire pas l'antiquité qui veut, et là où elle reste le plus reconnaissable, c'est entre les mains de ceux-là mêmes que l'éducation et la tradition chrétiennes avaient formés, et qui, en touchant l'antique, le faisaient revivre par le respect dont ils l'entouraient, et le sentiment plus profond, plus grand du divin dont ils le ranimaient. Cela est si vrai qu'en dehors des noms illustres que nous avons cités depuis la fin du moyen âge jusqu'à David, l'antique n'a guère été autre chose qu'un prétexte à des exhibitions fades et licencieuses ou à des héros empaillés. Pour lui rapporter la vie, il faut l'avoir reçue d'ailleurs. Dans la sphère qui leur était propre, c'est exactement ce qu'ont fait Corneille et Racine; la force qui pouvait produire Athalie et Polyeucte, était la seule qui pût soulever les héros antiques à une telle hauteur et ranimer leur poussière. Mais que d'efforts perdus dans cette lutte surhumaine pour ressusciter des cadavres et s'isoler des vivants.
Si pour les raisons qui viennent d'être exposées, des
hommes aussi remarquables, aussi bien doués que le Dominiquin, Poussin et Lesueur n'ont pas été ce qu'ils auraient pu être en des temps meilleurs, admirons-les et aimons-les d'autant plus pour ce qu'ils ont été. Le Dominiquin, dans son ferme bon sens, dans sa volonté droite et saine, au milieu des éléments délétères qui l'entourent, des difficultés, des haines qui s'acharnent contre lui, donne une leçon et un exemple à cette Italie, qui, la première, en avait donné de si supérieurs, si éclatants à l'Europe entière. Le Poussin, avec son imagination féconde et saine, sa haute raison, son jugement impartial et savant, tient une place à part dans l'histoire générale de l'art, la première par certains côtés dans l'histoire de l'art en France. Son nom, comme artiste, n'est pas au niveau des plus grands noms connus, mais comme homme, il n'en est aucun, même ceux de Fiezole et de Michel-Ange, qui lui soit supérieur. Pas un n'a légué un plus bel exemple par le respect de son art et de soi-même, par l'indépendance et la dignité du caractère. Non moins remarquable par ce côté de la vie privée qui explique beaucoup (i), sinon tout dans la valeur des
(i) Le lecteur ne lira peut-être pas sans plaisir ni sans fruit le passage suivant : « Pour imiter en quelque partie l'image ve'nérable de Notre- Seigneur, il ne suffit pas qu'un maître soit grand et habile. Je soutiens qu'il lui est ne'cessaire d'avoir de bonnes mœurs et même d'être saint. Nous lisons qu'Alexandre défendit, sous de grandes peines, qu'aucun peintre le représentât, excepté Apelles, parce qu'il le jugeait seul capable de reproduire sa figure, empreinte d'une telle sérénité et d'une telle noblesse d'âme qu'elle ne pouvait être regardée par les Grecs sans exciter leurs éloges, et par les barbares sans leur inspirer de la crainte et de la vénération. Si un homme formé de poussière fit une telle loi par rapport à sa personne, avec combien plus de raison les princes ecclésiastiques ou séculiers, devraient-ils avoir soin de ne permettre qu'aux plus illustres artistes de leurs Etats de peindre la bénignité et la douceur de notre Rédempteur ou la pureté de Notre-Dame et des Saints. Dialogues de Michel- Ange, recueillis par François de Hollande, vers 1549. Manuscrit de Lisbonne, recueilli et publié par Raczynski.
œuvres, Lesueur, avec cette pureté d'inspiration qui ennoblit tout ce qu'elle touche, avec cette intuition révélatrice, cette profondeur qui s'ignore, cette tendresse de cœur qui ne se peut cacher, cette simplicité franche et originale qui ne relève que d'elle-même, atteint comme porté par sa nature angélique, sans parti-pris, sans effort, les hauteurs de l'Idéal religieux. Ils ont tous deux donné un démenti sans réplique à ce préjugé inepte et invétéré qui se rencontre un peu partout, d'après lequel la vie de bohème, à un degré quelconque, est inséparable de la carrière des arts, dès l'instant qu'elle est marquée d'une certaine notoriété. Tous deux, et ce n'est que justice de leur adjoindre Philippe de Champaigne, ont donné une éclatante preuve du contraire. Ils ont montré ce que ce sol français contient de richesse, de sève et d'aptitude pour les beaux-arts, et à quel point il serait fécond si des alluvions de sable, de graviers infertiles n'étaient venues le recouvrir et niveler ses reliefs si variés. Aussi tous deux font bien voir, par les tribulations de leur carrière, qu'ils ne furent guère qu'une protestation isolée dans le temps et contre le temps où ils ont vécu.