‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 7 sur 49 · PRÉDOMINANCE DES LETTRES · texte numérisé non relu

PRÉDOMINANCE DES LETTRES

Cette prédominance niée par Cousin. —Les raisons qu'il donne sont réfutées par les faits et par lui-même. — Indifférence, étroitesse, dédain et incompétence des écrivains du grand siècle dans leurs jugements sur les arts. — Boileau. — Explications fournies par La Bruyère. — Port-Royal. — Jacqueline Pascal. — Le sentiment de la nature à cette époque. — Etrange scission entre les doctrines religieuses et les doctrines littéraires et esthétiques. — Preuves à l'appui. — L'hôtel Rambouillet. — L'absence d'originalité autonome et historique des œuvres de cette époque, arrive au double résultat de les dépopulariser en France et de les généraliser à l'étranger. — Ce que devient l'art dans ces conditions.

Et cependant, quel temps que ce dix-septième siècle, et quelle réunion de grands esprits! Gomment s'expliquer l'anomalie singulière qui les a tenus si indifférents, si étrangers à l'art dans ses manifestations plastiques ? Un des philosophes les plus éminents de notre époque, naguère encore notre contemporain, n'a garde de laisser passer inaperçue cette difficulté. Aussi s'est-il posé cette question : « Par quel contraste bizarre un pays, où les arts de l'esprit ont été portés à cette perfection, serait-il resté médiocre dans les autres arts ? Le sentiment du beau manquait-il donc à cette société si polie, à cette cour magnifique, à ces grands seigneurs et à ces grandes dames passionnés pour le luxe et l'élégance, à ce public d'élite épris de tous les genres de gloire, et dont l'enthousiasme défendit le Cid contre Richelieu? Non, la France du xvii^ siècle est une, et elle a produit des ar-

tistes qu'elle peut mettre à côté de ses poètes, de ses philosophes, de ses orateurs » (i).

J'en demande bien pardon au grand écrivain, mais en posant cette question, son siège était fait. Son désir honorable de trouver et de prouver l'unité, en mettant à la même hauteur les gloires de cette grande époque, son inexpérience pour apprécier les œuvres plastiques, jointe aux préjugés sur le rôle de la renaissance^ subis dans une certaine mesure, l'ont empêché de voir juste. En premier lieu, la passion pour le luxe et l'élégance, de cette cour, de ces grands seigneurs et de ces grandes dames, n'avait rien à voir avec le sentiment du beau, mais avec celui du luxe et de l'élégance qui n'y ont tous deux aucun rapport direct. De plus, ce public d'élite enthousiasmé pour le Cîd^ ne s'enthousiasma nullement pour Poussin et pour Lesueur. Il ne les défendit contre personne, les oublia parfaitement quand il ne fit pas pis, et les plus grands écrivains de ce siècle, à l'exception de Fénelon, n'en disent pas un mot. L'illustre auteur de du Bien, du Vrai et du Beau n'avait cependant pas laissé de remarquer (page i36, du Beau dans l'esprit de rhomme)-(( que les recherches sur le beau et sur l'art, si familières à Platon et à Aristote, sont restées étrangères à notre grande philosophie du xvn^ siècle. Locke et Gondillac, ajoute-t-il, n'ont pas laissé un chapitre, ni même une page sur le beau. Leurs successeurs ont traité la beauté avec le même dédain. Ne sachant trop comment l'expliquer dans leur système, ils ont trouvé plus commode de ne point l'apercevoir. )) Voilà des réflexions qui constatent assez nettement la réalité incontestable de ce bizarre contraste que

(i) Cousin, de V Art français, page 218.

l'auteur ne veut pas plus apercevoir que Locke et Condillac n'ont vu la beauté.

Quand, par hasard et très rarement, les écrivains du xvn^ siècle parlent des arts, c'est avec une espèce de légèreté et de dédain qui montrent bien le cas qu'ils en faisaient et l'intelligence qu'ils en avaient. On en voit la mesure dans ces deux vers de Boileau :

D'un pinceau délicat, Tartifice agréable

Du plus affreux objet, fait un objet aimable.

Art d'agréîîîent^ comme nous Pavons vu en commençant. C'est peut-être Boileau qui a inventé ce joli mot. Molière, dans son poème du Val de Grâce^ appelle Raphaël « le Mignard de son temps ». Molière est un bien grand homme^ mais il n'en a pas moins commis, en s'exprimant ainsi, une de ces somptueuses bévues qui prouvent que l'observation de la nature humaine, sous certaines de ses faces, que la perception de ses ridicules, de ses travers poussée jusqu'au génie, en laissent cependant de grands côtés dans l'ombre. Pascal, qui ne peut toucher aucune question sans y jeter un rayon de lumière, ne dit qu'un mot sur l'art : « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux. » Le sens est moins badin que celui des vers de Boileau dont il est l'opposé, mais il n'est pas moins incomplet et superficiel. En somme, l'indifférence, l'inaptitude vis-à-vis de l'art, forment la note dominante de cette cour si polie, de ces grands seigneurs, de ces grandes dames si passionnés pour le luxe et l'élégance, et même faut-il ajouter de ces grands écrivains. Un des plus illustres nous révèle sa pensée intime à cet endroit, dans les lignes suivantes où perce une nuance de fatuité et de dédain. — « Un

homme d'esprit n'est pas jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une bonne épée, ou d'un statuaire^ (il les met sur la même ligne tous les deux) qui vient d'achever une belle statue. » Il sait qu'il y a dans ces arts une règle et une méthode qu'on ne devine pas, qu'il y a des outils à manier « dont il ne connaît ni le nom, ni l'usage, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait l'apprentissage d'un certain métier pour se consoler de n'être point maître. » C'est assez clair, avec des outils appropriés, car La Bruyère partage ce préjugé vulgaire qui veut que l'adresse de la main tienne une grande place dans la pratique des arts, avec un apprentissage convenable on apprend à faire une belle figure. Le passage suivant est encore plus explicite. Le lecteur me pardonnera d'insister sur ces traits caractéristiques et trop peu remarqués qui nous éclairent sur l'idée que se faisaient des arts et des artistes, les hommes les plus illustres du grand siècle. Le nôtre ne lui est point inférieur par ce côté : « L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides; l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servant à la république et renfermant en soi l'utile et l'agréable, comme le commerce, les finances, le détail des armes, la navigation, les arts, les métiers, Theureuse mémoire, l'esprit du jeu, celui de la société et de la conversation. » C'est vraiment curieux et on reste confondu en se rappelant les noms immortels et au plus haut titre que La Bruyère parque ainsi sans façon dans le champ immense ouvert aux talents ordinaires, à la médiocrité agréable et utile. Toutefois il n'y met pas les poètes. Madame de Sévigné a moins

d'égards pour eux. Voici le ton dédaigneux dont elle en parle à Bussy-Rabutin, auquel elle témoigne ses regrets que le Roi ne l'ait point choisi pour historien de ses campagnes, préférablement à des poètes. « Ces gens-là, ditelle, ne sont bons que pour faire des vers. » Or, ces genslà, s'appelaient alors Corneille, Racine et La Fontaine.

Avec une pareille façon de juger, il est tout naturel que Poussin et Lesueur soient restés inconnus à La Bruyère aussi complètement qu'à tous les beaux esprits de ce temps-là. A l'égard de Puget, même silence. Ces noms illustres ne sont pas cités une seule fois, pendant que ceux de Lebrun, de Mignard et du Bernin le sont à plusieurs reprises comme étant sans rivaux. Ces beaux esprits sont du reste étrangers au sentiment de la nature. Comme ils semblent ne l'avoir jamais vue ou du moins regardée, on comprend que la reproduction ne les en intéresse guère. C'est ce qui explique comment la plus grande école de paysage a commencé sous leurs yeux sans qu'ils aient su l'apercevoir. La nature par elle-même n'existe pas. Le paysage de l'île de Calypso ne sort pas de ce conventionnel d'après lequel tout paysage bien élevé ne peut se présenter en bonne compagnie, sans être muni de sa cascade réglementaire, sa ruine, son berger endimanché, et quelques moutons pour animer le tout, « réunis pour le plaisir des yeux. » De même que la figure humaine à cette époque et longtemps après, la nature n'est admissible qu'après avoir passé par les mains du coiffeur et s'être fait octroyer une autorisation en règle de la part des dieux de la mythologie ;

Et les fruits sans Pomone oseraient-ils mûrir? (i)

(i) BoiLEAU, Art poét.

— lOI —

Dans ce monde de Port-Royal où la plupart des idées de l'époque acquièrent un relief extraordinaire, il n'est pas indifférent de constater les mêmes manières de voir. Tout le monde sait que Jacqueline Pascal, digne sœur de l'auteur des Pensées^ montra, dès sa première jeunesse, les dons de l'esprit les plus merveilleux. Sa verve poétique s'exerçait sur les premiers sujets qui s'offraient à sa vue, avec beaucoup de grâce et d'ingéniosité, et on ne peut assez s'étonner quelle place y occupe la mythologie et quel vide y laisse l'absence du sentiment chrétien et de celui de la nature. Dans ce milieu, digne, austère entre tous, on voit pourtant se développer ce qui fut semé un siècle avant et devait avoir, un siècle plus tard, les conséquences que nous avons déjà observées. Parmi ces diverses pièces de vers, il en est une à propos d'un vase de fleurs :

A bas, à bas ces fleurs

Vous profanez ce verre, Le fade éclat de vos couleurs N'est bon que pour des pots de terre.

C'est pervertir Tordre des choses :

Un métal si divin N'est pas fait pour des roses.

Il est fait pour le vin.

Ce même sentiment de la nature qui fait mutiler les arbres pour leur donner une plus belle forme, indique qu'il faut repeindre les fleurs à neuf, parce que leurs couleurs sont trop fades. N'est-il pas stupéfiant que ces vers, qu'on attribuerait à un abonné du Caveau, soient écrits par une jeune fille de quinze ans. Une autre pièce de vers commence ainsi :

Toi, divin Apollon, de qui l'art admirable

Passe l'esprit humain, donne-moi ton savoir

Pour louer des vertus qu'on ne peut concevoir, etc.

Plus on songe à l'âge de l'auteur, plus on est choqué de cette fausseté précoce. Sous cette forme d'emprunt, lèpre qui a tout envahi, comment la poésie avec ses traits primitifs et divins pourrait-elle éclore. Elle n'est qu'un jeuj qui, à l'heure des réflexions sérieuses, doit être éconduit comme une mondanité malsaine. Aussi Jacqueline Pascal ne fait plus un seul vers du jour où elle a décidé qu'elle entrerait au couvent. Peut-être eût-il été mieux d'en faire encore que d'user une intelligence d'élite, une vie exemplaire et un rare courage, dans une lutte qui eut sa grandeur mais qui a été et ne pouvait être que stérile. Incidemment, car nous aurons à reprendre cette question d'une manière plus complète, ne laissons pas de remarquer que dans cette école de Port- Royal, d'où l'art était exclu comme profane, la raison était assez malmenée. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, avait écrit celui qui fut l'expression la plus haute de ses doctrines, et pourquoi ne les connaîtraitelle pas ? Le Christ a-t-il moins de raison que Socrate et Platon, ceux des hommes qui en eurent le plus. Ne résulte-t-il pas de son enseignement et de sa vie que le beau moral a ses raisons que le cœur et la raison connaissent? Sans le cœur, le beau ne peut pas naître; sans la raison, il ne peut vivre. Ne serait-ce pas là l'application du mens divinior d'Horace, et la justification du mot de Platon : Le beau est la splendeur du vrai. C'est dans la suprême vérité que doit resplendir la suprême beauté. Malgré ses vertus incontestables et sa haute intelligence, ne peut-on pas dire que l'école de Port-Royal eut plus de raisonnement que de raison, plus de passion militante que de foi et d'amour ! Or, sans raison, sans foi, sans amour il n'y a ni art ni poésie. Au milieu des diverses manifestations religieuses et

— io3 —

chrétiennes^ cette école célèbre apparaît semblable à une tige forte et fière étendant à vue d'oeil sa sombre et luxuriante verdure. Toutefois ces rameaux si vigoureux sont condamnés par l'Eglise. Elle jugea, selon la parole du Maître^ qu'ils devaient être retranchés, puisque ne pouvant se couvrir de fleurs ils ne pourraient jamais porter des fruits.

Si respectée par la plupart des hommes du xvii^ siècle, cette parole, règle de leur vie, dès l'instant qu'il s'agit d'art ou de poésie, est complètement méconnue. Bien plus, pour ces étranges penseurs, il y a scission complète entre les dogmes de la beauté morale et ceux de la beauté poétique. Toute idée chrétienne, tout sujet religieux, moderne et chrétien est condamné au bannissement à perpétuité. Boileau le dit avec un sans-façon autoritaire qui ne choque personne autour de lui.

De la foi du chrétien, les mystères terribles, D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Sans doute les récits de la Genèse, de l'Evangile, les scènes de la Passion, V Adoration de V Agneau^ la Dispute du S. Sacrement, VEcole d'Athènes^ le Jugement dernier^ la Divine Comédie^ le Paradis perdu^ la Jérusalem délivrée manquent essentiellement de gaieté. Partant, tout cela est mis de côté et ne compte pas.

Il est facile de voir à quel point scrupuleux cette consigne a été obéie. Racine ne traite pas un seul sujet chrétien moderne. Corneille seul ose s'affranchir du préjugé régnant, et nous allons voir comment il en est récompensé, même après, avoir créé un chef-d'œuvre. (( Le salon d'Arthénice (M™*^ de Rambouillet), fut charmé par le Cid et prit courageusement parti pour la pièce nouvelle, contre Richelieu tout-puissant. Mais

il ne comprit pas Poljeiicte^ et le condamna absolument. Voiture, chargé de signifier l'arrêt à Corneille, l'engage à retirer sa pièce, en lui disant que le christianisme surtout avait extrêmement déplu (ij.» Par ce motif le chef-d'œuvre des lettres chrétiennes de notre langue ne fut pas goûté de l'élite de la société française et chrétienne à cette époque. Ce qui suit est non moins étrange. Chargé de répondre au discours de réception à l'académie de Thomas Corneille, Racine saisit l'occasion de rendre au génie et au caractère de Pierre Corneille un témoignage solennel. « La scène retentit encore, disait-il le 2 janvier i685, des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid^ Horace^ Cinna^ Pompée^ tous ces chefs-d'œuvre depuis représentés sur tant de théâtres, traduits en tant de langues et qui vivront à jamais dans la mémoire des hommes (2). » Racine ne parle pas de Poljeucte. Un tel oubli est significatif. Il aurait manqué quelque chose à cet ostracisme si général et si accentué contre le sentiment chrétien, si le côté national et patriotique avait été épargné. Mais l'infatigable et infaillible législateur du Parnasse n'a garde de commettre cet oubli ; il n'admet pas d'autres noms que ceux des héros grecs et romains.

O le plaisant projet d'un poète ignorant

Qui, de tant de héros, va choisir Ghildebrand.

Très plaisant en effet, car Ulysse, Hector, Idoménée doivent être infiniment plus intéressants pour nous que Clovis,Charlemagne, saint Louis, Du Guesclin, Jeanne d'Arc, Henri IV et Bayard. Cette prévarication exceptionnelle, obstinée vis-à-vis de notre histoire, n'a pas été seulement

(1) Cours de Littérature de M. Tabbé Folliolet, tome I, p. 269.

(2) Ibid. p. 259.

— io5 —

punie par la privation obstinée et exceptionnelle d'un poème épique national ; notre langue elle-même s'est écourtée et enraidie en voulant s'ajuster mieux au grec et au latin savants. Ce qu'elle contenait de primesautier, de souple, de coloré, d'abondant, a plutôt été arrêté et appauvri que discipliné ; et quand les mots bannis tentent de se faire rapatrier, quand il en surgit de nouveaux, car une langue qui n'est pas morte en produit sans cesse, ils ont à se présenter devant un corps savant qui leur demande leurs papiers. S'il est long à les viser et à leur accorder le droit de libre parcours, en revanche il le maintient sans faiblesse à des mots que personne ne connaît et n'emploie, et dont le dictionnaire est l'unique confident comme le dernier refuge. L'écrivain le moins suspect de vouloir discréditer ces deux langues de l'antiquité que personne ne connut mieux, Fénelon luimême fait la même remarque, et voici comment il la signale dans une de ses lettres à l'Académie française p. 328: — ((Oserais-je hasarder par un excès de zèle, une proposition que je soumets à une compagnie si éclairée ? Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de phrases. Il me semble même qu'on l'a gênée et appauvrie, depuis environ cent ans, en voulant la purifier. Il est vrai qu'elle était encore un peu informe et trop verbeuse. Mais le vieux langage se fait regretter quand nous le retrouvons dans Amyot, dans Marot, dans le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux. Il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de décisif, de hardi, de vif et de passionné. On a retranché, si je ne me trompe, plus de mots qu'on n'en a introduit. D'ailleurs je voudrais n'en perdre aucun et en acquérir de nouveaux. Je voudrais autoriser tout terme qui nous manque et qui a un sens doux sans danger

— ïo6 —

d'équivoque. » Or, ce même Fénelon venant à parler d'architecture et en particulier de l'architecture ogivale à laquelle peuvent s'appliquer les mêmes remarques et les mêmes regrets, n'est plus le même homme. Là il ne sait plus, il n'y voit plus, et mérite les deux vers d'Horace qu'il vient de citer lui-même :

Scribendi recîè sapere est et principium et fons. Rem tibi socraticae poterunt ostendere chartœ.

De plus il mérite à propos d'architecture de se trouver en parfaite harmonie d'idée avec Voltaire.

En somme n'est-on pas en droit de conclure, d'après ce qui précède, que, malgré le génie de deux grands peintres comme Poussin et Lesueur, du grand sculpteur Puget, malgré le génie de Corneille et de Racine, la plus haute place appartient aux prosateurs (i). Ce qui fut frappé au cœur par cette aberration inouïe qui depuis plus d'un siècle avait changé ou tari les sources du beau, ce fut la poésie et non la prose. Il ne fut pas interdit à cette dernière, de par ordre des dieux et du Parnasse, de se mêler autrement que par des fictions agréables et sans conséquence à ce qui fait l'intérêt suprême des vivants, sur qui pèse non seulement l'heure passée et présente mais l'heure à venir. Elle n'avait pas besoin d'oripeaux fanés, d'ornements égayés pour sonder, attaquer ou défendre la foi, la philosophie, la métaphysique, la morale, l'histoire. Rien ne lui était interdit de ces mystères terribles au milieu desquels l'âme humaine

(i) Il en faut toutefois réserver une, complètement exceptionnelle et inférieure à nulle autre, pour La Fontaine dont nulle imitation servile ou étrangère n'a pu entamer la prodigieuse originalité. Il est le seul pour qui la nature, par un côté au moins, se révèle différente de celle des trumeaux et des paravents.

■ — loy —

s'interroge, se révolte ou se soumet, se débat dans l'isolement, la négation, le vide muet, ou se repose dans la plénitude d'un espoir que rien ne saurait ébranler. En traitant ces matières frappées de déchéance dans la langue des dieux, la prose française arrive à une énergie, une précision, une clarté, une puissance et une richesse qui nulle part ailleurs n'ont été ni dépassées ni atteintes. Peut-on en dire autant des artistes et des poètes ? Qui ne voit de ce côté notre infériorité, je ne dis pas vis-à-vis des autres nations, mais vis-à-vis de nousmêmes. Remercions-en donc et apprécions comme il convient ce code suranné, cette dépendance forcée vis-àvis d'une importation étrangère qui ont préconisé notre effacement comme le plus glorieux des titres. Mais au contraire, soutiennent quelques-uns, loin de placer les écrivains français, leurs poètes surtout, dans un état d'infériorité et d'effacement, cette condition même a servi leur gloire. Sachant pénétrer au delà de l'horizon de leur pays et de l'histoire de leur race, ils ont fait plus qu'œuvre nationale, ils ont fait avant tout une œuvre humaine ; n'ayant été jDornés par aucune frontière, leur juste récompense a été de n'en rencontrer aucune. îl y a sans doute quelque chose de vrai dans cette appréciation, mais comment oublier que cette suprématie qu'elle constate a coûté trop cher, car elle contenait en germe, ce qui, plus tard, poussé à ses dernières conséquences, devint l'idéal jacobin : et, d'autre part, le cosmopolitisme des écrivains français a eu pour résultat de les rendre parfaitement impopulaires en France. Est-il rien qui puisse compenser une situation aussi exceptionnellement fausse ? Est-il rien qui puisse compenser cet arrêt de communication entre la partie la plus éclairée d'une nation et la majeure partie de ses enfants. La scission

— io8 —

commencée et presque consommée dans la sphère des arts et des lettres, devait se prolonger au delà comme nous l'avons reconnu. Un côté de cette vérité a été clairement saisi par La Bruyère, et certaines anomalies, bien qu'inaperçues de son temps, ne pouvaient échapper à son regard perçant et à sa haute raison. Tout étranger qu'il soit vis-à-vis des arts, il ne peut s'empêcher de fronder la manie du paganisme qui isole les gens instruits de la masse du peuple, et rend une partie de la nation étrangère à l'autre. Voilà comment il pose le doigt sur la plaie.

§ 334. — « C'est déjà trop d'avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu. Quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme les marchands et les laboureurs ? Evitons d'avoir rien de commun avec la multitude, affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en séparent ; qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs : tels gens, tels patrons. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes, faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de César et de Pompée, c'étaient de grands hommes ; et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter et Mercure, Vénus ou Adonis? » Admirable de bon sens et d'ironie. La manie de singer l'antiquité et de recommencer la mythologie, est là du moins appréciée ce qu'elle vaut. Mais l'illustre écrivain ne remonte pas jusqu'à la source de cette manie, et il n'a pas l'air de se douter qu'elle séquestre dans un monde à part, étranger au pays et à ses traditions, non seulement les gens de qualité, mais les artistes, les poètes et presque tout le mouvement intellectuel de son temps. Plus tard, le populaire se mit à la hauteur de ces nobles exemples, et on sait ce qu'il est capable de faire

lorsque, répudiant ses saints patrons et las de s'appeler Jacques et Jean, il s'appelle Brutus ou Mucius Scévoia. Eh bien ! quels sont les premiers et les vrais coupables ? Est-ce lui ? Est-ce lui qui est allé déterrer ces fantaisies fossiles, et est-on en droit de nier qu'il fut dans le vrai alors qu'il ne s'y intéressait pas ? îl ne faut donc ni s'étonner ni le blâmer si, ne comprenant rien à la langue des artistes pas plus qu'aux sujets traités par eux, il se demandait à quoi pouvaient servir tous les deux et se répondait, avec beaucoup de sens, à amuser les désœuvrés et les riches. Il fut un temps cependant, si profondément ignoré qu'il fût du dix-septième siècle, si outrageusementcalomnié qu'il soit aujourd'hui, où les choses ne se passaient pas ainsi. La remarque piquante de La Bruyère n'y aurait eu aucune raison d'être. Les grands et le peuple ne craignaient pas d'invoquer les mêmes patrons ni de porter leurs mêmes noms. Nobles, bourgeois et vilains se confondaient au moins dans une croyance unique, et Tégalité devant Dieu était à ce point reconnue que l'idéal de beauté, de patriotisme, d'héroïsme était le même pour tous. C'est sur cette forte base que se féconde, en même temps qu'un art vraiment national, le germe de toutes les garanties individuelles et sociales. C'est grâce à cet accord que plusieurs générations travaillèrent sans se lasser à ériger en commun des monuments plus beaux, des codes plus durables que ceux de nos jours. Qui a brisé cet accord ? Qui a mis Jupiter à la place du Sauveur des hommes ? Qui a renié les saints patrons et modèles de toutes les conditions humaines, afin de les remplacer par la foule de dieux et de demidieux, patrons et modèles des puissants, des riches et des débauchés ? Qui a moins tenu à connaître l'histoire de son pays et de ses grands hommes que l'histoire et

les grands hommes d'autres pays ? Ne sont-ce pas les mêmes idées et les mêmes hommes qui, à la place de l'autorité paternelle du roi, ont restauré le despotisme du divus César (1)5 ne sont-ce pas leurs successeurs qui, sous d'autres formes, ont amené ce despotisme à son point de paroxisme le plus effroj^able? Mais restreignonsnous à la question d'art et résumons-nous en disant qu'il fut un temps où l'art était ce qu'il doit être, c'est-à-dire, pour les grands comme pour les petits, l'expression d'un sentiment supérieur à tous, partagé, alimenté par tous, imposant les mêmes devoirs à tous ; il n'était alors ni une fiction, ni un passe-temps d'érudits ou de privilégiés, en un mot il était populaire. Saurait-il l'être alors qu'il ne parle que de fêtes, de plaisirs fastueux, de faits imaginaires, de douleurs archéologiques ? Il n'est que lettre morte, cet art-là, pour ceux qui souffrent et qui travaillent, soit du corps, soit de l'esprit, c'est-àdire pour la presque totalité des hommes. Meurtrie en luttant avec les réalités de la vie, tourmentée par des illusions, des aspirations comprimées et confuses, sans cesse menacée ou accablée de deuils inévitables, l'immense foule humaine ne peut se prendre d'enthousiasme et d'amour, les deux grands maîtres ès-arts, pour des olympiens solennels, égoïstes, ou viveurs privilégiés, également étrangers à ses joies et à ses douleurs ; elle ne peut aimer et comprendre, et elle a mille fois raison, qu'un idéal d'art qui, loin de dédaigner ses douleurs et ses joies, tient à suprême honneur de les connaître et de les partager.

(i) Autrement dit, du droit divin, quelle que soit son origine ou son essence, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, le pouvoir en tant que politique ne peut prétendre à l'infaillibilité doctrinale. En dépit de ses audacieuses tentatives ce n^est pas le despotisme du nombre le plus incapable et le plus révoltant de tous, qui pourra la lui donner.

Page 1