‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 8 sur 49 · MARCHE DE L'ART EN DIVERSES CONTRÉES DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

MARCHE DE L'ART EN DIVERSES CONTRÉES DE L'EUROPE

Le Protestantisme. — Son influence sur les arts. — Aveu significatif d'un écrivain anglais auteur de la vie du peintre Reynolds. — Situation de l'art banni du temple. — Les protestants alliés de la Renaissance. — Explication donnée par Van Hartman à ce propos. — La musique est le seul des arts qui ne soit pas banni du temple protestant. — Pourquoi. — L'art en Espagne, en Hollande. — Van Eyck. — Emmeling. — Caractère particulièrement autonome de la peinture hollandaise et flamande. — Quelle en est la cause. — Côté inférieur de ces écoles. — Un mot sur Rubens et Rembrandt. — Le sentiment artistique en Angleterre.— Comment elle est récompensée de son respect des traditions nationales.

Avant de jeter un coup d'œil très sommaire sur l'état et l'histoire de l'art chez les autres nations de l'Europe, il faut reconnaître dès à présent les traces très visibles d'un événement célèbre qui eut lieu au commencement du siècle précédent, en 1 5 17. Contemporain de la réintégration des idées païennes, et concurremment avec elles tout en se vantant très haut de les combattre, le protestantisme a organisé, élargi et soigneusement entretenu

toutes les voies qui mènent à la décadence des arts et à l'assèchement des croyances. Ce double résultat n'a certainement pas été voulu ni prévu par nombre de ses partisans, mais prévu ou non, il est ainsi en ce qui concerne les arts. Nous dirons tout à l'heure un mot des croyances. Voici un aveu des plus significatifs, des moins suspects, puisqu'il est fait par un écrivain protestant luimême : « Uabandon de la foi catholique pour le protes- « tantisme, bénédiction la plus grande à d'autres points « de vue, peut être considéré comme Téchec le plus (( sérieux que l'art anglais ait reçu jusqu'ici (i). » Ce qui suit ne mérite pas moins d'être cité. Faisant allusion aux accusations d'idolâtrie, de superstition, d'encouragement au désordre mis sur le compte de l'art, il avance que des points de vue plus éclairés à son endroit, que des notions plus étendues des convenances religieuses, ont surmonté les préjugés erronés des premiers réformistes, le fanatisme et l'hypocrisie des puritains, qu'une latitude plus grande a été laissée au goût national et que cette carrière libérale des arts commence à prendre le rang qui lui est dû parmi les poursuivants des choses de l'intelligence.

Il ajoute toutefois avec grande raison et une égale franchise : « But still the want of that encouragement wich the Roman catholic religion had given to the higher departments of art, must have operated in relenting the progress of british artists, and even in the présent day the absence of that encourag-ement is generallj alloived to be a serions obstacle to the efforts

(i) « The change from catholicism to the protestant faith, the greatest « blessing in others respects which the country has ever enjoyed, may be « considered as the most serions check that british art has hitherto « received. »

(Préface de la Vie et des Œuvres do, Sir John Reynolds, par William Beechey).

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ofhistoricals paintet^s. — Mais jusqii'à présent le manque de cet encoin^agement que VEglise catholique a donné aux départements les plus élevés de Vart^ a eu pour résultat nécessaire de retarder le progrès des a?^tistes anglais, et en ce moment même^ Vabsence de cet encouragement^ est généralement considéré comme un obstacle sérieux aux efforts de fios peintres dliistoire. » Voilà ce que ne craignent pas d'avouer nos voisins, tout protestants qu'ils sont, quand ils aiment les arts. îls voient fort clairement, par un côté du moins, ce que beaucoup de catholiques ne voient pas toujours. Malgré les préjugés qu'il conserve encore sur cette grande bénédiction^ comme il appelle l'abandon du catholicisme pour la réforme, le sincère et clairvoyant William Beechey ne peut nier l'évidence de cette vérité depuis longtemps dans les faits, à savoir qu'un dogme religieux qui proscrit du temple toute représentation plastique, doit nécessairement ou tuer l'art, ou le modifier profondément s'il existe, ou l'empêcher de naître s'il n'existe déjà . Personne n'ignore maintenant que chez tous les peuples, tant anciens que modernes, l'art est né dans le temple et avec lui. Pendant une période plus ou moins longue, il reste là comme dans le sein maternel, qui lui communique la chaleur et la vie. Sauvegardé de tout péril il y puise largement les sucs nourriciers qui le font passer peu à peu de l'état embryonnaire à celui d'organisme complet. Il quitte alors sa demeure première, et commence à l'air libre une série de développements dont il a reçu la virtualité dans le sein maternel. Aussi longtemps que, loin de le renier, il en garde le souvenir et l'empreinte, ces développements ne cessent de se multiplier, de se caractériser en s'élargissant toujours. Par contre, l'art banni du temple ou qui en sort avant terme est un être

avorté. On comprend dès lors que le sanctuaire de la famille, cette succursale du temple, lui reste fermé, que devenant tour à tour le jouet d'une hospitalité de bas étage, d'une protection orgueilleuse, égoïste, ou d'une spéculation mercantile, il s'abaisse de plus en plus, jusqu'à ce que la bassesse de son caractère soit descendue au niveau de ses services.

On ne saurait nier, il est vrai, que l'ostracisme de l'art de la part des réformés, ait été, dans une certaine mesure, considéré par eux comme une protestation trop motivée contre le paganisme qui s'y était introduit. Toutefois, et c'est le côté par où nous touchons aux croyances, les partisans du protestantisme armé en guerre et à tout propos contre le moyen âge, proclament comme un grand progrès, comme un gage de salut, comme un retour aux traditions véritables de la primitive église, le protestantisme d'abord, et en second lieu cette renaissance païenne qui s'allie et concorde si bien avec lui. Par quelle étrange hallucination ne s'aperçoivent-ils pas que le caractère propre de cette dernière est de renier les traditions primitives de la foi non moins que celles de l'art, et comment concilier cet assemblage obligé d'opinions si contradictoires. Eh bien voici un philosophe protestant qui se charge de nous donner une explication dont la clarté ne laisse rien à désirer. Elle a l'éclair froid et le tranchant de l'acier : « Le réveil du vieux paganisme à Vépoqiie de la Renaissance^ a été le coup de mort pour le christianisme ; le protestantisme n'a eu pour mission que d'achever la tâche historique à l'aide de son principe destructeur. Disséquer le cadavre pièce à pièce, constater officiellement la mort naturelle, faire un enterrement solennel, fermer définitivement le cercle du développement de

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l'idée chrétienne, voilà sa tâche. Cette tâche consiste uniquement, à nier, à miner, à démolir. Cette tâche, le protestantisme l'a remplie sans en avoir conscience, et à chaque phase de la démolition, il s'est imaginé qu'il possédait dans le maigre reste des doctrines préservées, un christianisme plus vrai et plus épuré. Le protestantisme n'est que la transition du vieux christianisme défunt, à la civilisation moderne. »

« Mais comme les idées chrétiennes sont, dans les points importants, diamétralement opposées aux idées du progrès, le protestantisme n'est, depuis le berceau jusqu'à la tombe, qu'un contre-sens vivant qui se torture à concilier des choses inconciliables de leur nature. » Tout ce passage, d'une effroyable logique, est d'Edouard Van Hartman, dans son livre de la Philosophie de V Inconscient (i).

Nous n'avons pas à examiner de trop près la question dogmatique, mais il est im.possible de ne pas remarquer à quel point le culte du beau a été appauvri en même temps et dans la même proportion que le culte du vrai dont il est une manifestation et une preuve. Cette part arrachée, comme le constate avec tristesse, mais sans ménagement et sans en soupçonner la portée, l'auteur anglais que nous avons cité précédemment, n'a été jusqu'ici ni cicatrisée ni remplacée. Elle ne le sera jamais, ni par les méthodes, ni par les notions plus éclairées de ceci ou de cela, ni par des académies, ni par des écoles, ni par des protections, ni par des privilèges, ni par rien au monde. On remplace, on perfectionne les rouages chargés de transmettre le mouvement, mais ce mouvement initial par qui et comment le remplacer ?

(i) Cité par Mgr Kettler dans son livre du Culturkampf.

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D'un autre côté, quelle méconnaissance des lois de notre nature aussi bien que de celles de la vérité, dans cette sécheresse sans pitié, dans ce sang-froid chirurgical qui commence par mutiler le sens du beau ! Ensuite, pour en mieux préserver l'âme humaine, et pour la mettre plus sûrement en contact avec son créateur, estil pour les fidèles un plus triste lieu de rendez-vous, que ces murailles froides, nues, vides, pédantes et bourgeoises, ces bâtisses (on ne peut dire ces monuments) semblables à des boîtes comme Hegel a le courage et la franchise de les appeler (i). La proscription des images fut loin d'être aussi absolue chez les Hébreux, pour lesquels elle était mieux motivée. Il est à remarquer que la description donnée par la Bible des ornements intérieurs du temple, des chérubins qui gardent l'arche d'alliance, des figures symboliques qui soutiennent la m.er d'airain ou piscine des ablutions, laisse comprendre qu'une certaine latitude fut laissée aux arts plastiques. Pour rencontrer une exclusion aussi complète qu'elle l'est chez les sectateurs de Luther, il faut reculer jusqu'à ceux de Mahomet.

En présence d'un peuple resté fataliste et à demibarbare à côté de la civilisation européenne, on ne voit pas que ce monothéisme à tout prix et si résolument iconoclaste, possède une grande vertu de préservation, si ce n'est celle de tout mouvement intellectuel et de tout progrès. Il n'y a pas de prélude et de prétexte plus complet à tous les genres d'oppression que la manière

(i) A l'intérieur (l'auteur parle des e'glises ogivales dont le caraclère n'a jamais e'té mieux compris ni plus éloquemment décrit) rien qui ressemble à cette forme de boite de nos églises protestantes qui ne sont construites que pour être remplies d'hommes, et qui ne renferment que des stalles.

de raisonner et d'agir que voici : L'emploi de l'art peut donner lieu à des abus, supprimons-le. Sous forme de religion, on peut dire mille impertinences, et faire mille sottises, supprimons la religion, et ainsi l'exercice de tous nos droits , les uns après les autres , pourra être supprimé, par un régulateur unique et tout-puissant qui s'appellera l'état. A l'infaillibilité politique, il joindra l'infaillibilité doctrinale et dogmatique, objet de tant de malédictions, de sarcasmes, de défiance et d'entraves, quand elle ne lui appartient pas. La vérité impose le devoir de nommer le seul des arts que le protestantisme a respecté. La musique y occupe une grande place, soit que son fondateur, musicien lui-même de grande race, ait eu un faible pour un art dans lequel il excellait, soit qu'il y ait une impossibilité trop grande à sevrer un culte chrétien si peu apparent, si effacé qu'on le veuille, de toute forme artistique. La musique profita de toute la vitalité qui ne se pouvait employer ailleurs. C'est ainsi que les amputés voient se développer avec plus d'ampleur les membres qui leur restent, mais n'en demeurent pas moins estropiés. Avant de clore cet aperçu sur les causes de débilitation artistique que le protestantisme a apportées, ne laissons pas de remarquer que la France, bien que relativement épargnée, n'a cependant pas échappé à son influence. Celle du jansénisme, tout à fait analogue dans la question qui nous occupe, semble en être le contrecoup. Sa raideur, sa morosité aux antipodes des beaux-arts, sans compensation musicale connue, pesèrent sur le dix-septième siècle, et pèsent encore aujourd'hui sur bon nombre d'esprits qui ne se rendent pas compte des causes de leur préférence, de leur tendresse pour la blancheur et la nudité des murailles dans le saint lieu. Dans une course rapide

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sur le terrain artistique des diverses nations de l'Europe, nous trouverons cette influence du protestantisme à des degrés divers, et presque toujours mêlée à celle du paganisme qui leur vient d'Italie.

L'Espagne complètement garantie de la première, je n'ai pas à dire à quel prix, ne le fut pas de la seconde. Aussi ses maîtres primitifs furent peu nombreux, et leur tradition fut brusquement arrêtée et reniée. Du reste, l'âpre violence qui caractérise cette grande école se fait déjà sentir chez eux. La forte et fière individualité de cette nation empreint ses œuvres d'un caractère qu'on peut bien ne pas aimer, mais dont la verte et rude franchise a une originalité incontestable, et par conséquent une haute valeur. Elle se confesse plus qu'elle n'imite, et la fougue de l'exécution est de bon aloi, franche, sure et désintéressée d'elle-même. L'Espagnol est avant tout espagnol, et les noms de Zurbaran, de Murillo, de Velazquez prouvent qu'il a raison. Pour lui, l'art est uniquement national et religieux. Ce dernier élément fait défaut à l'école hollandaise, du moins pour la période de son développement la plus connue. Quelques explications à ce propos sont nécessaires ; on oublie trop vite et l'on oubliait tout à fait, il y a un demi-siècle, que l'école hollandaise ne commença pas avec le dixseptième siècle. Les peintures, si justement célèbres de l'hôpital de Bruges, le triptyque de St-Badon, étaient presque inconnus. On savait bien les noms de Jean et Hubert Van Eych, comme inventeurs vrais ou supposés de la peinture à l'huile ; celui du soldat de Charles le Téméraire, blessé à la bataille de Nancy et entré à l'hôpital de Bruges en 1477, du moins selon une poétique légende, était à peu près ignoré.

L'incomparable merveille de V Adoration de l'Agneau

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de Van Eyck, V Adoration des jnages et le Mariage de sainte Catherine de Hemmeling, postérieurs d'une quarantaine d'années, avaient subi le même sort, et pourtant ces chefs-d'œuvres sont d'autant plus dignes d'être mis à côté des plus belles œuvres de l'école italienne, qu'elles ne leur ressemblent pas. On peut même dire que le dédain qui s'attacha aux œuvres primitives de l'école flamande, fut plus entier et plus profond qu'ailleurs. Gela s'explique aisément, car, à la couche de préjugés qui cachait aux artistes redevenus païens sans devenir antiques, les maîtres antérieurs, s'était ajoutée la couche des haines et des rancunes protestantes. Celles-ci, du reste, ne s'expliquent que trop par la façon cruelle dont les Espagnols gouvernent ce pays, jusqu'à ce que par des prodiges de bravoure il eût conquis son indépendance. Confondant dans une même réprobation le despotisme et la religion de leurs oppresseurs, les sept provinces unies s'érigèrent en république eî abjurèrent la foi catholique en faveur du protestantisme. De ce double événement surgirent deux résultats très logiques. L'art, déjà profondément enraciné, mais dévié comme en France et en Italie (i), des traditions suivies inaugurées presqiîe par les Van Eyck et Hemmeling, répudia complètement l'élément religieux, mais l'élément national s'y implanta fortement. De leur union naît sans doute une source ^d'inspiration plus riche et plus pure, mais chacun d'eux, même séparément, est mille fois plus fécond que l'importation étrangère^ vîntelle d'une nation orthodoxe, et à plus forte raison quand elle vient d'une nation morte ou plutôt d'une civilisa-

(i) C'était là un art italo-flamand, comme il était ailleurs francoitalien, italo-pseudo-antique et gréco-russe.

tion éteinte. Les Hollandais échappèrent à ce danger, et, jaloux d'affirmer de la façon la plus tranchée une nationalité qui leur avait coûté si cher, ils ne cherchèrent point en dehors de leur territoire et d'euxmêmes leurs sujets et leurs modèles. Cette sincérité fut le grand secret de leur originalité. Il est inutile de faire ressortir les qualités de cette école, car il n'en est point de plus connue, et il y a plutôt tendance à exagérer son importance qu'à l'amoindrir. Dans ces tableaux généralement de petite dimension, surtout chez les Flamands, que de trésors de finesse, de bonhomie, d'investigation tenace, sans exclure la fantaisie. L'exécution est d'une naïveté savante que nulle difficulté d'ensemble ou de détail ne fait jamais reculer. Physionomie humaine intimement caractéristique du temps et du lieu, animaux, paysages, monuments, fleurs, nature morte, tout passe devant les yeux du spectateur. Il se demande comment ce peuple perdu dans les brouillards a pu recevoir une révélation si complète des rayons de la plus chaude lumière, des secrets de la plus profonde harmonie. Fut-elle jamais plus complètement incarnée que dans les œuvres de Rubens et de Rembrandt. Sans rien ôter de leur mérite à ces deux grands artistes, sans oublier Teniers, Ruysdaël, Cuyp, Peters de Hogue, Paul Poter, pour ne parler que des plus illustres, sans chercher trop chicane à ces scènes un peu plus que familières, ces go{{oviglie fiaininenghe^ il faut cependant avouer que cet art flamand est inférieur, par bien des côtés, à l'art italien des grands siècles. Notre Poussin et notre Lesueur n'ont-ils pas aussi une dignité, une profondeur et une élévation de pensée que nul flamand du xvn^ siècle n'a jamais connues. Il est vrai que ces qualités sont surtout inhérentes à l'élément religieux dont le nouvel état flamand

s'était volontairement séparé. Toutefois, cet élément n'en resta pas moins l'occasion rare mais singulièrement frappante des plus belles œuvres de Rubens. La même observation ne peut-elle pas s'adresser à Rembrandt, et d'une manière plus spéciale puisque ce dernier n'était pas catholique. Mais une intelligence si exceptionnelle, un instinct si sûr semble-t-il, ne pouvaient passer à côté de cet élément d'art d'une ampleur que nul autre ne remplace, sans succomber à la tentation plus forte que les préjugés de secte de s'adresser à lui. Il y entre pour ainsi dire à la dérobée, parfois sans paraître y chercher autre chose qu'un prétexte à ces effets de lumière dont il est l'amant passionné, le vainqueur sans conteste. Mais parfois aussi, ce qu'il y a de naturellement et forcément religieux même, dans un admirateur de la nature si pénétrant, si savant, si novateur et si sage, se fait jour et s'exprime dans une langue d'une intimité familière, et, malgré l'inaccoutumé du procédé, profondément empreinte du vrai sentiment religieux. UEnfant prodigue^ le Tohie^ le bon Samaritain, et surtout les Disciples d'Emmaûs^ en sont d'irrécusables preuves. Après avoir rendu justice aux qualités générales de cette école célèbre, et aux qualités exceptionnelles de deux génies comme Rubens et Rembrandt, on ne peut se dissimuler qu'elle n'a pas échappé aux graves conséquences que devait entraîner l'appauvrissement de l'élément inspirateur, par le fait même de sa séparation systématique de l'élément religieux. Ce phénomène était nouveau dans l'histoire des nations et des arts. Ce fut avec un grand éclat et une grande réussite à tous les points de vue, l'inauguration de l'art commercial et portatif comme un billet de banque. On sait si cet exemple a été suivi et quelles

conséquences il entraîna. Avant et après les noms si justement célèbres des Holbein, de Crannack et d'Albert Durer, il faut renoncer à trouver en Allemagne des noms dignes d'une grande célébrité. C'est dans cet art de la musique, dont nous avons constaté et tâché d'expliquer l'épanouissement tardif, que ces contrées, assez déshéritées du sentiment du beau plastique, trouvent leur titre de gloire le plus incontesté. Les poètes et les philosophes y ont droit mais dans une mesure plus restreinte.

L'Angleterre enfin, la moins bien douée peut-être des nations modernes pour la peinture et la sculpture, sinon pour l'architecture dont il y a de beaux spécimens datant du moyen âge, se relève à un rang que personne ne dépasse par ses littérateurs et surtout par ses deux grands poètes Milton et Shakspeare. Ceux-là furent heureusement assez peu savants, pour ne pas mettre de côté la langue, la vie et les idées religieuses de leur pays. Qu'on y regarde de près et on sera bien forcé de convenir quoi qu'on en ait, que la nationalité anglaise toute meurtrie qu'elle dut être et quelle fût par le protestantisme, n'a cependant pas, de ce chef, souffert dans ses œuvres vives, autant que nous par le culte cosmopolite du grec et du romain (i).

(i) Il est à remarquer que plus la soumission à la conquête Romaine a e'té longue et complète, plus le retour aux idées païennes a été facile, tant le sentiment national et autochtone avait été profondément ruiné par le despotisme avilissant de la Rome impériale. Cette soumission est déplorée et flétrie en termes éloquents par Montalembert dans son beau livre des Moines d'Occident, vol. II, p. 268. « Broyée sous la meule implacable de la centralisation et de la fiscalité impériales, la Gaule avait perdu successivement sa nationalité, ses institutions civiles et municipales,, sa richesse territoriale, sa vieille langue celtique et jusqu'à son nom. On ne connaissait plus ses habitants que sous le nom de Romains devenus pour eux le symbole de la décrépitude et de la honte. A la place du vieux culte national, des sacrifices druidiques interdits sous peine de mort, on lui avait imposé la hideuse idolâtrie des Césars divinisés par un Sénat avili. »

Sous prétexte de faire revivre l'antiquité , de fabriquer en la prenant pour modèle un code universitaire, artistique, juridique, humanitaire applicable à toutes les nations du monde , elle n'a jamais eu comme nous la velléité sauvage de faire table rase de son passé. Loin de là, elle a sauvegardé et sans cesse épuré ses coutumes et ses lois, et malgré les pages sanglantes de sa vie politique et religieuse, malgré la scandaleuse partialité de nombre de ses écrivains à leur endroit, elle n'a jamais trouvé un prétexte littéraire ou autre pour oublier, supplanter ses ancêtres et déserter son histoire. C'est qu'aussi il ne s'est trouvé personne qui, d'une situation élevée, d une voix autorisée, put lui faire entendre ce blasphème que les personnages sacrés de la Bible et de l'Evangile n'avaient pas droit de cité dans le monde des arts et des lettres exclusivement réservé à Jupiter et à Apollon -, c'est qu'aussi, comme conséquence, il ne s'est trouvé personne qui osât dédaigner ses compatriotes et son pays, au point de leur soutenir que les plus grands d'entre eux n'avaient pas le droit d'être chantés et immortalisés par les poètes et les artistes, lesquels pour le présent et pour les siècles futurs ne pouvaient être qu'aux gages du divin Diomède, d'Agamemnon, roi des rois, et d'Ajax, fils de Télamon.

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