‹ Opinions à répandreChapitre 10 sur 53 · PENSÉES D'UN RUSSE · texte numérisé non relu

PENSÉES D'UN RUSSE

« Ces idées, pourvu qu'elles soient étroitement unies à ridée du devoir et c?w5acr?7?ce, renferment Timpérissable vérité de la loi morale et de la loi idéale... » La question est donc de savoir si l'abnégation peut avoir un autre fondement que la foi religieuse... Estil défendu d^espérer que quelques-unes des formules démocratiques suspectes à M. Pobédonostzeff auront un jour, elles aussi, la puissance d agir sur les âmes et de les transformer, et nous communiqueront, par la contemplation de leur beauté, le courage de nous sacrifier à elles, au lieu de les asservir à notre intérêt ?...

En attendant, ne rougissez jamais de la Révolution.

iOmars 1898.

Un des meilleurs livres qu'un étranger ait écrits sur nous, c'est encore celui du docteur Rommel : Au Pays de la Revanche^ paru il y a quelques années (1). D'autres Allemands ont pu être presque aussi haineux : nul ne s'est montré aussi spirituel, aussi incisif, ni aussi outrageant.

Sans doute, parmi ces désobligeantes vérités, il y en a beaucoup que nous nous étions déjà dites nousmêmes. Mais le docteur Rommel y met l'accent. Un accent qui ne nous permet plus de les oublier.

Je prends, un peu au hasard, dans ce paquet d'orties.

D'abord, ces aperçus généraux.

« La France a lâché pied sur toute la ligne ; tout craque en elle, tout s'affaisse, et maintenant nous

(1) Librairie Stapelmohl, Genève.

ll'till: knnemi -3

pouvons en parler sans crainte et sans colère, mais avec cette pitié respectueuse que Ton doit à une grande nation qui décline.

« La force d'expansion, la force de résistance, le ressort de la grande nation semble brisé.

u... Les recettes diminuent, les exportations diminuent, les enfants diminuent, Ténergie diminue, le sentiment de Tautorité, de la justice, de la religion diminue, Tintérêt porté aux afTaires publiques diminue. Les dépenses augmentent, les importations augmentent, Finfiltration des étrangers augmente. Que voulez-vous? on se fait vieux et débile.

« Bourgeoisie française, ma mie, il faudra te mettre au régime des ferrugineux... essayer de faire encore quelques enfants et quelques aftaires ! »

Puis quelques remarques particulières :

«Chaque année, les clameurs françaises ont été s'affaiblissant; aujourd'hui c'est à peine si de temps en temps un misérable pétard chauvin éclate encore, salué par les risées des Français eux-mêmes. Qu'il est démodé, ce mot de revanche, jadis dans toutes les bouches ! »

Sur notre politique :

« Au Parlement, ne cherchez ni politique nationale ni même politique de parti : vous n'y trouverez que misérables chicanes de groupes, luttes d'intérêts personnels, mensonges déprogrammes électoraux. »

Sur nos finances :

« Les finances sont livrées au pillage par les élus

delà nation. Tandis que le budget croît sans cesse et atteint des hauteurs inconnues dans Thistoire du monde, les recettes fléchissent ; et trop faible pour réduire les dépenses, on se trouve sans autres ressources que de nouvelles dettes, en présence de déficits grossissants. »

Sur la bureaucratie, ses causes et ses effets: « Il est moins pénible de fabriquer du sucre de betterave en ville que de cultiver des betteraves à la campagne ; moins pénible encore de vendre ce sucre derrière un comptoir ; moins pénible encore de faire dans un bureau les écritures relatives à cette vente. — Il faut encore moins d'énergie pour se chauffer les pieds au service de l'Etat, lire son journal et toucher à la fin du mois ses appointements que payent les taxes élevées sur la fabrication du sucre. Voilà tout d'abord ce qui explique la situation agricole, industrielle et financière de la France. Voilà pourquoi le paysan émigré des champs dans Fatelier qui déborde, pourquoi la bourgeoisie émigré dans la boutique et de la boutique dans le bureau qui seul fleurit, grandit et dévore tout le reste. »

Sur la décadence de notre commerce :

«... C'est nous maintenant qui exportons à Paris l'article de Paris ! Que le temps et les rôles sont changés ! Ne serions-nous pas en droit de railler la France de sa dégringolade ? Mais il nous paraît peu chrétien de s'amuser aux dépens d'une nation qui s'en va. •

Sur renvahissement de la France par les étrangers:

« Il faut des Italiens en France pour les terrassements, les métiers durs et peu rétribués. Il faut des Allemands, des Belges, des Suisses, pour l'industrie, la banque, le commerce en général...

« C'est par dizaines de mille que se chiflrent les ouvriers français sans ouvrage ; et cependant, fait bien significatif, TAllemand qui vient à Paris n y reste pas longtemps les bras croisés. Combien en avons-nous vus partir pour la France qui tous ont trouvé un emploi, sans que nous puissions citer d'exception !

« De tout temps on aura besoin d'ouvriers disciplinés et énergiques qui consentent à travailler plus de huit heures par jour ; de tout temps on recherchera les Allemands en France, et cela toujours plus. »

Sur le Français aux colonies :

u ... Son premier mouvement est^ cela va sans dire, de s'adresser aux autorités... Le Français auquel il manque des fonctionnaires décorés, le tricorne du gendarme qui le rassure, le Français qui doit lutter seul sans pouvoir se cacher au besoin sous les jupes des autorités, ce Français-là paraît un bien petit garçon...

« Le Français aux colonies a toujours besoin de sa maman, c'est-à-dire de l'Etat. Comment vivre dans un pays sans préfet de police ni bureau de bienfaisance ? »

Sur notre industrie :

a Un ingénieur français battra n'importe quel Anglais sur la théorie : malheureusement, les machines françaises se construisent à Manchester, à Glascow, en Belgique, en Allemagne, et les inventions françaises sont utilisées à Nangasaki avant de Tétre à Paris. »

Sur notre enseignement public :

« L'éducation intellectuelle est purement théorique, Féducation morale nulle, Téducation du corps nulle.

« ... L'instruction qu'on reçoit là-bas tend à remplir le pays d'une multitude de déclassés qui, après avoir quitté le collège, continuent sous un prétexte quelconque à vivre à la charge de la société. »

Sur la figure que fait le Français à l'étranger :

« Dans un café, au théâtre, dans la rue, à côté de ces Anglais calmes, dignes, indépendants, qui, hors de chez eux, ne font pas attention au voisin, ne se mêlent jamais de ce qui ne les regarde pas et, s'ilâ observent, gardent leurs observations pour eux, à côté de ces gens-là, le petit Français qui ne sait rien, ne comprend rien à ce qui se passe, n'a aucune expérience du monde, qui parle à tort à travers, fait bien triste figure. Il va, comparant tout au boulevard des Italiens, trouvant tout bête, tout mal fait, n'apprenant rien. Les yeux bandés par le chauvinisme, il ne fait profit d'aucune chose. Parce qu'il parle français très haut, il s'imagine que chacun va se retourner pour le regarder avec admiration. Tout cela pro-

duit une drùle d'impression, surtout quand on sait combien un Anglais se moque d'un Français, et surtout quand on connaît la situation de la France. »

Pour finir, ce trait charmant :

« Lorsqu'un grand amiral français s'avise de mettre en retenue un petit citoyen anglais, humble marchand de drogue, la France, pour ne pas se faire censurer, tire de sa poche une grosse somme d'argent, et le président du Conseil des ministres s'incline bien humblement devant l'ambassadeur d'Angleterre à Paris. »

Etc., etc.. Car, en continuant de feuilleter, je trouve à chaque page des réflexions aussi injurieuses pour le moins que celles que j'ai retenues pour votre édification.

a Pour votre édification » : je dis bien. Il faut méditer ce texte cruel. Il ne faut pas dire : « Cela n'est pas vrai. » Car tout cela est vrai, et la haine est plus clairvoyante que l'amour.

Mais, après que nous aurons reconnu ce que ces outrages eflrénés contiennent d'exacte observation, il nous sera permis peut-être de considérer et de juger la disposition d'esprit de celui qui nous les adresse.

Depuis 1870, nombre de livres ont été écrits par des Français sur rAUemagne, et par des Allemands sur la France. Quelques-uns de nos livres, à nous,

étaient fâcheusement « parisiens » , déplaisants par un ton de facile et chétive moquerie : c'est qu'ils étaient rœuvre de médiocres journalistes ou de superficiels chroniqueurs. Mais toutes les fois que, chez nous, des professeurs, des philosophes, des historiens ont parlé des choses d'Allemagne et des mœurs allemandes, ils Font fait avec équité et politesse. Ils eussent plutôt exagéré, par crainte de paraître obéir aune rancune, leurs sentiments d'estime et d'admiration. Cela, sans exception, je crois.

En Allemagne^ au contraire, ce ne sont pas seulement les esprits superficiels (si toutefois il s'en rencontre chez nos voisins) qui ont traité la France avec dérision et mépris : ce sont les docteurs et les professeurs, les personnages les plus graves et les plus officiellement qualifiés. — Le docteur Rommel n'est pas un chroniqueur futile, ni un homme du peuple, simpliste et sans critique. Or son livre sue l'orgueil et sue la haine. Sa phrase est comme trempée et luisante de bave et d'une triple essence de fiel Il a des paragraphes qui sont des coups de couteau ; il en a qui sont des soufflets

Cela est étrange. Car, enfin, les Allemands sont nos vainqueurs, et leur victoire semble assurée. Ayant violé, chez un million d'hommes, un droit sacré, primordial, imprescriptible, ils jouissent en paix de leur crime et ne craignent rien de nous : à preuve le dédain qu'ils nous témoignent si abondamment. Après nous avoir écrasés sur les champs de

bataille, ils triomphent de nous sur tous les marchés du inonde. Ils sontforts, ils sont riches, — et ils sont vertueux. Il semble donc qu'ils dussent cuver leur f;loire avec sérénité et y être, en quelque sorte, habitués. Mais point ; ils ne l'ont pas encore digérée. Et leur victoire est furieuse comme au premier jour.

Certes, on conçoit qu'ils fêtent l'anniversaire de la fondation de leur empire, mais ils ne s'en tiennent pas là. Ils continuent à célébrer publiquement, avec une minutie féroce, toutes leurs batailles heureuses: ce que jamais nous n'avons fait pour les nôtres. Je ne sais si l'on trouverait, à travers les siècles, un pareil exemple de haine persistante, inassouvie, du vainqueur pour le vaincu.

A leur aise I Un commencement de consolation et d'espérance nous peut venir de cette haine même. -

Nous ne dirons pas (car nous ne sommes plus des bravaches) : « On ne déteste pas à ce point ce qu'on ne redoute plus, et ces sentiments atroces sont pour nous un certificat de vie. » Non, car on peut haïr un ennemi même agonisant ; on peut haïr même un cadavre. Et nous nous garderons aussi de dire que, si un Français avait dans l'âme autant de fiel que le docteur Rommel, il pourrait écrire sur l'Allemagne un livre non moins cruel et non moins vrai ; car le mal de l'Allemagne ne saurait guérir le nôtre.

Nous sommes « au plus bas », j'en conviens, et ce n-est pas une concession oratoire que je fais ici. Mais, si diminués que nous soyons, je dis que notre faiblesse inquiète et troublée, généreuse encore par quelques endroits, et secouée à Theure qu'il est de quelques sursauts de bonne volonté, est peut-être moins offensante et moins damnable, aux yeux delà Justice éternelle, que l'orgueil impitoyable et délirant de nos vainqueurs.

Nous devons au docteur Rommel un double remerciement.

D abord son diagnostic est juste. Il met fort exactement son doigt lourd sur nos plaies, et nous mdique donc avec sûreté où doivent porter nos efforts de renouvellement.

Mais, en outre, son attitude même n'a rien, à la réflexion, qui nous puisse contrister. L'« état d'âme » où nous le voyons, et qui paraît être celui de la plupart de ses compatriotes, est si brutal, si odieux, si inhumain quMl ne saurait longtemps être bon au peuple qui s'y complaît. Laissons l'Allemagne à son orgueil et à sa haine. Souhaitons qu'elle se montre de plus en plus orgueilleuse, haineuse, envieuse (de quoi. Seigneur ? puisqu'elle a tout) ; et comptons que l'ivresse même de son injuste puissance et de sa prospérité matérielle lui deviendra enfin aussi funeste

que nous l'a été notre mollesse, notre vanité, notre incertitude morale.

Di meliora piis evrovemqne hosUhus ilhim !

dirais-je si j'osais encore citer du latin. Lisons le livre abominable et bienfaisant du docteur Rommel ; achetons-le ; répandons-le autour de nous ; faisons la fortune de cet Allemand : il le mérite.

Page 1