‹ Opinions à répandreChapitre 11 sur 53 · LE PATRIOTISME · texte numérisé non relu

LE PATRIOTISME

14avriU89S.

Dans ces études trop rapides, où je cherche ingénument des remèdes aux maux dont nous souffrons, j'arrive chaque fois à cette conclusion, qu'il y a une réforme qui enveloppe toutes les autres ; et c'est, pour chaque individu, sa propre réforme morale. Tout serait sauvé, et toutes les questions (politiques, pédagogiques, sociales et coloniales) seraient résolues, si chacun valait moralement tout ce qu'il peut valoir.

Et tout serait presque sauvé si, du moins, chacun aimait ardemmentla France.

Malheureusement on a pu voir, depuis une dizaine d'années, une sensible diminution du patriotisme

chez les générations montantes. Je ne suis que trop sûr (et j'en suis tout ulcéré) de ce que j'avance ici.

Une minorité sans doute, mais une minorité très intelligente — rédacteurs de jeunes revues, jeunes professeurs de philosophie — ne nous comprend plus quand nous parlons de Famertume de la défaite, quand nous disons que, avec l'Alsace-Lorraine, une part de nous-mêmes nous a été arrachée, et quand nous qualifions de crime inoubliable la violation d'un droit primordial et sacré chez un million de nos compatriotes.

Hélas ! c'est justement que ces jeunes gens sont les fils de la défaite et qu'ils n'ont pas connu la France puissante, victorieuse, respectée du monde.

La défaite a exaspéré le patriotisme des Prussiens d'Iéna parce que la Prusse était alors de formation récente et à mi-chemin de son développement. Il y avait en elle d'invincibles énergies qui, refoulées, devaient éclater d'autant plus. Le malheur lui fut bon, parce qu'elle était vivace et inachevée. Il fouette le sang des peuples jeunes : mais- il déprime les peuples trop vieux.

Et puis, c'est bien simple : « rien ne réussit comme le succès. » La victoire donne aux victorieux de bonnes finances, un commerce prospère, une politique extérieure facile. Le sentiment qu'on fait partie d'une communauté glorieuse et robuste en-

gendre un généreux orgueil, la confiance en soi, la hardiesse, — et même le désintéressement : car on se dévoue plus volontiers à un groupe humain florissant et fort.

iS'allons donc pas chercher plus loin. La vraie raison de la prospérité commerciale et industrielle des Allemands, c'est qu'ils sont vainqueurs. Et la vraie raison de notre langueur industrielle et commerciale, c'est que nous sommes des vaincus.

Or, ces jeunes gens ne nous ont jamais connus que tels. Ils n'ont jamais eu lieu de se réjouir ni de s'enorgueillir particulièrement d'être Français. Ils ne peuvent même concevoir ce que fut jadis notre « état d'âme », à nous qui avions de quinze à vingt ans en 1870, et qui avions vu ou appris de nos parents les retours de Crimée et d'Italie. Ils ne savent pas ce que c'était pour nous que la France, ni ce que c'était pour nous que l'armée. Ils ne comprennent pas que notre amour pour l'armée et pour la France avait toute la profondeur et le caractère anticritique d'un sentiment religieux; que nous portions en nous comme une image géographique, historique et morale de la France ; que cette image était liée inséparablement à notre esprit et à notre cœur ; que Tidée qu'elle pût être lacérée nous était insupportable, et que nous ne pouvons nous consoler de sa déchirure.

N'ayant jamais eu en eux cette image intacte, ils nous regardent comme des chauvins imbéciles et tout à fait dénués de philosophie.

Que leur dire ? Us sont grands raisonneurs et experts en dialectique. Et d'ailleurs il s'agirait moins de les convaincre par des raisonnements que de faire naître en eux un sentiment qu'ils ont toujours ignoré : et cela est sans doute impossible.

Quelques-uns (je les ai entendus) déclarent qu'il leur serait indifférent que notre capitale politique fût à Berlin plutôt qu'à Paris, et que, d'être administrés avec exactitude par un préfet allemand, c'est un sort qu'ils accepteraient d'une âme parfaitement égale. Et je ne sais que leur répondre, sinon que nous n'avons pas le cerveau, ni le cœur, faits de même.

D'autres sont faiblement patriotes en haine delà guerre, par « humanitarisme », comme on disait il y a cinquante ans, et parce qu'ils rêvent de socialisme international. Ceux-là, peut-être y a-t-il encore quelque moyen d'entrer en communication avec eux.

Qui ne souhaite les Etats-Unis d'Europe et la fraternité universelle ? Mais pour que nous ne fussions pas victimes et dupes en cette affaire, il serait indispensable que tous les autres peuples eussent présentement le même idéal que nous. Il s'en faut de beaucoup, comme on sait ; et c'est pourquoi je demeure Français avant toute chose et attaché passionnément à l'intégrité de la patrie. — Si je renais

dans un siècle OU deux, j'aurai peut-être des sentiments moins étroits: mais je n'ai pas choisi, dans le développement de l'histoire humaine, l'heure oij je suis né ; et il y a des devoirs qui conviennent à chaque étape de ce développement.

Nos devoirs d'aujourd'hui ne sont, dans le fond, que des nécessités reconnues et acceptées. Le moment d'être faiblement patriotes est bien mal choisi, quand nos voisins le sont avec une intensité et une intransigeance particulières, et quand on voit ♦que ce patriotisme, qui est en même temps l'efTet et la cause de leur puissance, les rend maîtres des richesses de l'univers.

Je lisais dernièrement un recueil de chansons d'étudiants allemands. Elles célèbrent infatigablement la patrie et les vertus allemandes, et les légendes nationales, et le Rhin, roi des fleuves ; elles glorifient Hermann (Arminius) et raillent et conspuent Varus, d'un aussi bon cœur que si Varus et Arminius étaient gens d'hier. De ces chansons, il y en a des centaines. On y sent partout l'adoration d'une terre et d'une histoire par un peuple. Rien de tel chez nous ; et nos chansons patriotiques ne sont que chansons misérables de café-concert. Même les socialistes allemands préfèrent infiniment l'Allemagne à leurs théories. — Et quant aux Anglais, on sait de quel air ils portent à travers le monde l'orgueil d'être Anglais.

Il est inouï, après cela, que de jeunes Français

88 OPJNIONS A RÉPANDRE

dédaignent d'être patriotes, considèrent chez nous le patriotisme comme un préjugé suranné et un peu sot, et n'aient toutefois que bienveillance pour ces Anglo-Saxons et ces Germains qui sont, eux, de si farouches et intraitables patriotes. En supposant même que le patriotisme soit une erreur, il est étrange que de pâles « intellectuels » le raillent et le condamnent chez les vaincus, quand, apparemment, ils l'absolvent chez les vainqueurs. Cela, dis-je, est extraordinaire, et cela peut devenir dangereux.

?sos jeunes lettrés ne songent pas à une chose. La liberté de ces spéculations philosophiques (car, chose bizarre, presque tous les adolescents qui écrivent aujourd'hui sont critiques et philosophes) ; cette liberté de dire que la patrie française est, pour eux, de peu de prix, n'est-ce pas à la douceur et à la tolérance de la patrie française qu'ils en sont redevables ? Croient-ils que l'on trouve ailleurs de pareilles aises spirituelles? Et dès lors ne devraient-ils pas se sentir une petite préférence pour ce pauvre pays ?

Mais ce n'est pas seulement dans l'intérêt de leur liberté, c'est dans l'intérêt de leur rêve qu'ils devraient être « bons Français », au sens tout naïf où. je prends cette expression.

La France, par les idées de son élite (et cette élite, je veux bien que ce soient justement les jeunes gens auxquels je m'adresse), est en avance d'un siècle

sur los autres peuples ; soit. Cette avance morale est honorable, certes, mais périlleuse ; et elle risque de désarmer et d'isoler le peuple à qui la destinée en accorde le privilège.

Ses pensées les plus nobles et les plus hardies, la France ne peut les faire triompher, même chez elle, que si elle est forte ; et elle ne peut être forte que si elle est aimée de tous ses enfants. Et quand ils y mettraient un peu de jalousie, un peu de candeur, un peu de parti pris, je n'y verrais pas grand mal :1e véritable amour ne saurait être entièrement raisonnable et philosophique. Nos jeunes littérateurs aiment la justice : ont-ils donc un si grand effort à faire pour préférer décidément aux autres peuples celui qui fut le plus souvent, dans le monde, le soldat de la justice, et le peuple dont ils sont, enfin ?

Et puis, il n'y a pas seulement des lettrés, Dieu merci ! Il y a des ignorants et des instinctifs, et dont beaucoup, dans ces derniers temps, ont perdu Tappui des croyances religieuses. Que leur restet-il ? Quel principe d'action désintéressée ? L'amour de l'humanité? Mais l'humanité, c'est bien grand; et, d'autre part, la famille, c'est trop petit.

La morale rationaliste ne laisse pas de paraître aux foules un peu froide et abstraite, médiocrement persuasive. Ne pourrait-on la réchauffer et la vivifier en la faisant rentrer en quelque sorte dans l'amour

de la patrie et en montrant que cet amour-là coïncide presque partout avec Tamour du bien moral ? Se subordonner et, au besoin, s'immoler à quelque chose de concret et de présent comme la patrie, aux intérêts d'une assemblée de vivants — et de morts — avec qui on se sent en communion, à une « église » (car c'en est une) que l'on aime, qui a ses saints : les grands hommes ; ses miracles : Jeanne d'Arc et les guerres de la Révolution ; ses bibles : les œuvres de nos grands écrivains ; ses traditions, son rôle précis et particulièrement honorable dans l'histoire du monde, cela coûte moins à l'égoïsme, semble-t-il, que d'obéir aux injonctions de l'Impératif catégorique et, dans la plupart des cas, cela revient au même. La vertu étant toujours la victoire sur soi, l'effort, le sacrifice, c'est ici le sacrifice le plus facile, parce que c'est celui où l'on a le mieux Tillusion de n'être pas séparé de ce à quoi l'on se sacrifie^ et celui oii l'abnégation est le mieux conseillée et adoucie, et par l'orgueil, et par une tendresse presque physique et qui émeut tout notre sang... Oh! qu'il serait à souhaiter que, pour tant de Français, l'amour de la patrie devînt l'équivalent moral de la foi confessionnelle qu'ils n'ont plus et de lo foi philosophique qu'ils n'ont pas encore !...

Page 1