LA PATRIE KT 1/ A 1 1 M K I
rt attendant tics heures leur tour d'audience.
Bref, ceux qui n'avancent pas, ce sont les désinlôressés, les fiers, les sincères, les ombrageux, les « sauvages», c'est-à-dire ceux-là précisément qui possèdent de naissance quelques-unes des meilleures vertus de leur état. Et ceux qui avancent, ce sont les souples, les adroits, les impudents, ceux qui se soni fait des âmes de médiocres « civils. »
Or, la faveur et l'injustice paraissent ici plus monstrueuses que partout ailleurs. « L'armée, plus qu'aucune autre institution, a besoin d'équité. » On a d'autant plus le droit d'être traité avec justice qu'on sacrifie davantage ; et, théoriquement, le soldat donne sa vie. Mais en outre il est d'une extrême conséquence pour l'armée de ne laisser sans emploi et de ne décourager aucune des forces qui sont en elle : et c'est la justice dans la sélection des chefs qui assure cette indispensable économie.
Autre absurdité, et presque inévitable. La lutte entre les peuples, en temps de paix, se réduisant à une lutte scientifique, à un concours d'inventions mécaniques et d'armes perfectionnées, il s'ensuitque l'officier (( avance » beaucoup plus pour ses connaissances en mathématiques que pour ses qualités martiales.
Un polytechnicien rejeté par les mines, les tabacs et les eaux et forêts, homme de cabinet, sans vocation militaire, sans goût pour la vie de soldat, dis-
tant et sans communication morale avec ses hommes, monte vite et devient grand chef, tout en restant, dans le fond, un « pékin » distingué. Il prime, là où il le rencontre, le saint-cyrien qui, lui du moins, est soldat par choix et a reçu de bonne heure une éducation toute guerrière. Et Ton fend Foreille, aussitôt qu'on le peut, à rofficier sorti du rang : comme si, à la guerre, la culture était tout ; comme si la valeur morale n'était rien ; comme s"il n'y avait pas des chances pour qu'un olficier qui a été simple soldat connaisse mieux son métier, ait plus d'endurance, plus d'expérience, une plus sûre entente des troupiers, et soit même, sur le champ de bataille et dans le feu de l'action, plus capable du genre d'initiative que comporte son emploi I
Bref, ce qui est le moins considéré pour l'avancement, ce sont les qualités proprement militaires. Selon toute apparence, Hoche et Marceau seraient aujourd'hui renvoyés capitaines dans leurs « foyers. » — « Ah ! dit M. Georges Bayard, l'annihilation systématique de cette race d'officiers (ceux du rang), quelle preuve palpable de l'étroitesse de vues de nos chefs ! » 11 dit encore : « La loi actuelle, qui cherche ses élus parmi les plus instruits, pourrait nous réserver de fâcheuses surprises. »
Et, donc, les « vaincus du métier militaire » abondent, soit qu'ils aient eu la science sans l'intrigue,
soit qu'ils n'aient eu ni l'une ni l'autre, soit qu'ils aient enfin reconnu leur inaptitude à lu profession où ils se trouvent engagés. Les injustices dont ils sont témoins et victimes les ulcèrent, puis les découragent ou les détachent.
Les officiers mariés à des femmes sans fortune (il devrait paraître absurde que les officiers se marient) végètent, les enfants venus, dans les conditions d'existence les plus étroites, les plus ingrates, les plus sèchement mélancoliques. — Il y a des polytechniciens déçus qui se font chroniqueurs et romanciers. Il y en a qui se réfugient dans le rêve : poésie, sociologie, mysticisme, spiritisme. Il y en a qui deviennent de très nobles philosophes stoïciens, qui se résignent à leurmétier dans l'esprit de Vauvenargues ou de Vigny, le jugent plus admirable que plaisant, et le pratiquent de haut avec des arrière-pensées sublimes. Et cela est fort bien. Mais, comme dit mon auteur, « lorsque la grande heure sonnera, lorsqu'on demandera à ces philosophes de redevenir soldats, n'auront-ils pas perdu les plus essentielles de leurs vertus premières? »
Tout cela est évidement la faute de la paix. Tout cela, intrigues, favoritisme, mauvais principes appliqués à la sélection des chefs, lassitude, ennui, malaise moral, s'explique par la situation para-
doxale d'une armée énorme qui, depuis vingtsept ans, ne fait pas la guerre, j'entends la seule guerre en vue de laquelle elle est formée et entretenue. La guerre, ils croyaient tous encore, il y a quelques années, qu'ils finiraient par la faire. Ils savent tous aujourd'hui qu'ils ne la feront pas, que le pays ne la veut point. Les événements même les plus heureux pour le pays et dont leur patriotisme doit, après tout, se réjouir, semblent ajourner indéfiniment ce qu'ils ont tant espéré, ce pour quoi ils travaillent et peinent, ce pour quoi seul ils existent. Ils sont plus à plaindre que le paysan dont la gelée ou l'orage a détruit la récolte, et qui n'en doit pas moins cultiver péniblement sa terre. Car le désespoir du paysan n'est que d'une année ; mais ils savent, eux, que jamais ils ne récolteront la moisson sanglante.
Et là-dessus, les médiocres se plient à ne voir dans leur métier qu'un métier « comme. un autre», ne vivent plus que pour!' « avancement », font ce qu'il faut pour avancer. Mais que ceux qui ont le cœur plus haut sont dignes de pitié ! Ils se demandent ce qu'ils font là. De quoi ont-ils l'air à leurs propres yeux ?Ils se sentent eux-mêmes bizarres et inexpliqués ; ils sentent leur vie manquée, ridiculement inutile, avec toute cette terrible gesticulation qui n'aboutit pas. Un tel effort, pour rien !
LA PAÏllIE ET L'AUMEE
Pour rien ? Non pas. — Les maux que j'ai signalés sur la foi d'un brave homme peuvent être grands ; mais, puisqu'ils tiennent à des conditions communes aux plus grandes nations européennes, je me plais à croire que nous ne sommes pas les seuls cliez qui ils sévissent. J'imagine d'ailleurs qu'ils n'ont pas corrompu l'armée tout entière et que ce qu'ils en ont épargné n'est point encore si négligeable.
Non, cet immense effort n'est pas inutile. Il y a chez nous trois classes de citoyens où le niveau de la moralité est demeuré singulièrement honorable : rUniversité, le clergé et l'armée. Mais les vertus à la pratique desquelles l'armée est spécialement vouée sont peut-être les plus vitales de toutes et, si je puis dire, lesplus toniques. C'est, avant tout, le courage ; c'est l'énergie et l'endurance physique ; c'est la loyauté et la franchise ; c'est le sentiment raffiné de l'honneur, la solidarité, l'acceptation d'une discipline étroite dans la pensée d'être plus forts tous ensemble et le dévouement jusqu'à la mort aux intérêts supérieurs delà communauté.
Il est très important pour un pays que ces vertuslà ne cessent pas d'y être publiquement cultivées. L'armée est la tribu sainte qui les garde : tribu ouverte et toujours renouvelée, qui se recrute dans le peuple entier et que traversent l'une après l'autre, comme pour leur baptême viril, les jeunes généra-
9i OPINIONS A RÉPANDRE
lions. — J'aurai la candeur d affirmer, pour ma part, que Tentretien de ces vertus n'est pas trop payé d'un milliard annuel.
Non, cet argent n'est pas perdu. Même dans le livre mécontent et sévère, mais loyal et véridique, d'où j'ai tiré mes réflexions, il n'y a, à proprement parler, qu'un malhonnête homme, et encore n'est^il pas de race française. On se sent au milieu de braves gens, de très braves gens ; et l'occasion seule manque à quelques-uns pour être des héros ; et l'un d'eux s'en console en étant presque un saint. Et les « vaincus » eux-mêmes et les découragés retrouvent intacts, aux minutes graves, leur idéalisme et leur foi méritoire dans un meilleur avenir.
Et enfin, si nous souffrons de notre impuissance et de l'attente d'une justice qui ne vient pas, d'autres près de nous et qui sont nos frères, souffrentplus que nous; et leur patience et leur espérance nous commandent d'être patients et d'espérer.