SUR L'ARMÉE
En attendant que l'empereur d'Allemagne décrète le désarmement de rEurope(car cela dépend de lui, et il sait à quelles conditions), il faut bien q«ue nous ayons une armée, si cher qu'elle nous coûte. Mais ne serait-il pas possible de tourner cette nécessité en un bienfait moral pour toute la nation ?
Plusieurs l'ont pensé. Après les Lyautey et les Art-Roë, mais par des arguments dont quelques-uns lui sont propres, M. Henry Bérenger, dans un des derniers numéros de la Revue hebdomadaire^ développe cette idée que TofTicier doit être pour ses soldats un « éducateur », un professeur de morale et de patriotisme, et qu'ainsi « l'armée apparaît comme le troisième étage de l'éducation républicaine » (le premier étage étant l'école primaire, et le deuxième étant le lycée, l'école professionnelle, le cours d'adultes).
« Le commandement militaire, dit M. Bérenger, n'est plus un privilège aristocratique : c'est une fonction nationale... Dans l'armée d'aujourd'hui,
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Tobéissance passive n'est qu'une survivance dangereuse du passé. C'est l'adhésion volontaire du subordonné au chef, c'est la confiance réciproque de l'officier et du soldat, c'est le sentiment très net de leur solidarité patriotique dans la collaboration professionnelle qui, de plus en plus, forme « la force principale des armées. »
Un officier qui signe « Capitaine Caplain » a, dans la même revue, opposé à ce rêve généreux d'un pékinles impressions péremptoires d'un galonné :
« Qu'on applique, dit-il, la théorie de M. Henry Bérenger, ce n'est plus une armée qu'on aura, mais une milice nationale dépourvue de tout ressort au moment du danger. » — Le capitaine Caplain ne craint pas de dire que la vertu essentielle du soldat, c'est moins encore le patriotisme que l'honneur militaire, dont les lois sont claires et immuables, au lieu que l'idée qu'on se fait du patriotisme est variable et « a terriblement évolué. » — Il ajoute, non sans justesse : « C'est grâce à un idéal militaire indépendant de celui de la nation que la France ne périt pas dans les révolutions. C'est pour avoir identifié l'armée avec la France impériale que Bazaine a trahi. » Et encore : « C'est au gouvernement, à l'autorité civile de prononcer sur les desiderata de la nation. L'armée exécute, mais il lui faut des moyens à part ; aux obstacles particuliers qu'elle rencontre,
moraux et matériels, il lui ut opposer une force particulière. Cette force est la discipline. »
Il pense aussi que « ce ne n'est pas Téducation du soldat quMl faudrait réorganiser, mais l'éducation nationale.» Il dit enfin : « Ce qui faitTerreur deM. Bérenger quand il préconise roffîcier éducateur délégué delà nation, c'est qu'il cherche cette supériorité dans l'instruction, au lieu de la placer dans le sens pratique et dans le caractère. Cette erreur est grave, car elle l'entraîne à vouloir faire des supérieurs les propagateurs de la conception officielle du patriotisme... et les change en agents électoraux. »
lime paraît bien que, ici et dans quelques autres passages, l'officier prête à l'écrivain des choses que celui-ci n'a point dites, et qu'il lui fait donc un pur procès de tendances. Mais, dans le fond, M. Henry Bérenger et le capitaine Caplain ne sont peut-être pas si éloignés d'être d'accord.
Voici quelques modestes remarques auxquelles, je crois, l'un et l'autre pourraient souscrire.
L'objet de l'institution militaire n'est point de moraliser les soldats. Mais il est certain que si, tout en leur apprenant la manœuvre, on peut exercer sur eux une action bienfaisante, c'est une chance qu'on n'a pas le droit de repousser sans examen.
Il ne s'agit pas de les moraliser directement et par une sorte de prédication et d'apostolat. La plupart des jeunes sous-lieutenants et lieutenants seraient impropres à cette tâche et n'y auraient d'ailleurs aucun goût. Les capitaines, plus mûrs, de plus d'autorité, et qui ont leur compagnie en main, y seraient moins insuffisants .Mais s'il y a, parmi les officiers, un nombre croissant d'hommes de pensée, d'idéalistes et — pour employer un mot dont le sens a été récemment faussé — d' « intellectuels » à la façon des illustres officiers Vauvenargues et Vigny , ce n'est pourtant encore qu'une très petite minorité. Sans compter que ces méditatifs ne se plieraient probablement qu'avec gaucherie à un apostolat familier.
La « chose à faire » est plus simple. L'officier (( moralisera » tout naturellement ses hommes s'il a d'abord pris (et pourquoi non ?) la résolution de les aimer ; s'il s'efforce de les connaître tous ; s'il ne se fait pas une vie entièrement séparée de la leur ; s'il se montre à eux le plus possible et à d'autres moments qu'aux heures d'exercice ; si sa fermeté est cordiale ; s'il veille à ce qu'ils aient de bonne soupe et de la viande saine ; s'il protège les faibles et les timides contre les brutalités de leurs camarades et, parfois, des sous-officiers ; s'il est parfaitement juste, — et s'il est humain.
Ce dernier point se peut accorder avec le nécessaire maintien de la discipline. Encore que certains
articles du Code militaire semblent plutôt faits pour contenir par la terreur des bandes de mercenaires en campagne que pour assurer l'ordre dans une armée de citoyens, il y aurait sans doute péril à en adoucir la rigueur théorique, caria guerre peut éclater demain. Mais, dans la pratique, ce code d'airain peut s'amollir : c'est affaire à Tintelligence et à riiumanité des officiers.
Le capitaine Caplain dit fort bien : « Il faut n'avoir pas idée de la discipline militaire pour affirmer que l'inférieur est la chose du supérieur... Pesez les termes même de la théorie militaire : L'autorité qui donne les ordres en est responsable. — Si V intérêt du service demande que la discipline soit ferme^ il veut en même temps qu'elle soit paternelle. — Toute rigueur qui nest pas de nécessité est interdite. Relisez cette page, vous comprendrez certains acquittements prononcés par les Conseils de guerre dans des cas de refus d'obéissance qualifiés, avoués et répétés. » A la bonne heure !
Tout se tient. Si tous les officiers étaient humains, les soldats dispensés, les lettrés qui ne font qu'un an grâce à leurs diplômes, deviendraient peutêtre poureux des amis et presque des collaborateurs.
Présentement, les dispensés arrivent à la caserne avec de fortes préventions antimilitaires, que trop souvent l'épreuve confirme. La promiscuité de la
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chambrée les dégoûte ; ils excitent des jalousies ; ils ont des brutalités à subir. Une des causes du peu de patriotisme de certains jeunes lettrés, c'est précisément leur passage à la caserne et l'iiorriblo souvenir qu'ils en ont gardé.
Il y a là de leur faute. Ils n'apportent point, à cette corvée du service militaire, l'humeur facile;, la simplicité, la bonhomie qui pourraient le leur adoucir. TS'étant pas habitués à vivre avec des paysans et des ouvriers, ils ne savent pas les « prendre » : mais ils ne s'y étudient pas non plus ; ils demeurent dédaigneux, ombrageux, distants. Si pourtant ils le voulaient bien, ils arriveraient assez vite à vivre familièrement et de plain-pied même avec leurs plus frustes camarades. Et tous y gagneraient. Les fatigues et les rudesses du métier, très grandes, mais qui après tout ne sont pas au-dessus des forces d'un homme jeune et valide, deviendraient pour tous plus faciles à supporter. Ce compagnonnage consenti « simplifierait » les lettrés et « élèverait » un peu les autres. La caserne est le seul endroit où toutes les classes sociales peuvent momentanément fraterniser. Quel avantage, si chacun avait bonne volonté I
Il y a aussi de la faute de certains officiers naïvement contempteurs du civil, — et surtout il y a de la faute des sous-officiers. On m'assure que le sombre roman de Lucien Descaves, Sous-Offs, renferme une terrible part de vérité. Les sous-officiers ne sont pas
toujours, mais sont trop souvent encore la faiblesse de rarmoe, et ce qu'elle a de moins reluisant et de moins respectable. Or, ils en devraient être une des principales forces. Toujours mêlés aux soldats, puissants pour les faire soulTrir ou pour les corrompre, c'est eux qu'il serait urgent de « moraliser »...