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FÉMINISME ICI

J'ajoute qu'il est peu pliilosophique, et périlleux pour le raisonnement, d'introduire dans la considération des rapports de Tliomme et de la femme ces idées de <' supériorité » et d' a infériorité », Thomme n'étant pas moins « complémentaire d de la femme, que celle-ci de Tliomme.

Le meilleur moyen pour elle de s'élever et de se maintenir en dignité, ce n'est pas de faire Thomme, c'est au contraire, d'être très femme; entendez d'être, socialement, aussi utile qu' elle peuten tant que femme] d'être femme enfin, non par le caprice, la coquetterie et la sensualité, mais par l'acceptation totale des fonctions bienfaisantes de son sexe, par cette faculté de dévouement et ce don de consolation qui sont en elle ; de prendre très au ; é.'ieux son ministère féminin et d'en chérir les de^ oir ..

Qu'elle se marie jeune si elle le peut ; qu'elle déteste la vie futile,, vide, coupable des « femmes de luxe » et des perruches mondaines ; qu'elle ait des enfants ; qu'elle sache en obtenir de son mari ; qu'elle ne redoute pas de les allaiter (les devoirs naturels se tournent en joies par la volonté) ; qu'elle aime ses enfants pour eux, non pour elle ; qu'elle ne les détourne pas de l'action ni même de l'aventure et qu'elle en fasse de vrais hommes : et elle retiendra le cœur de son mari mieux que par

tous les artifices, et elle sera plus puissante et elle occupera dans la société humaine une plus grande place qu'elle ne ferait en vertu d'un article de loi.

• Bien entendu, ce que les femmes peuvent faire pour elles-mêmes ne dispense nullement la loi d'améliorer leur sort. J ai dit qu'il ne fallait pas, ici, contredire la nature, mais qu'il fallait observer la justice. Je n'ose conclure à la nécessité d'octroyer aux femmes la complète égalité civile ; car, comme je l'ai fait remarquer, cette égalité toute littérale, en libérant l'homme^ à leur égard, du devoir de protectiouj risquerait plutôt d'aggraver encore leur état. Mais que d'autres « réparations », modestes et efficaces, on peut et on doit leur accorder !

Puisque nos mœurs abominables et notre culte de l'argent laissent tant de femmes en dehors du mariage, nous devons, en conscience, ne refuser à celles-là aucun honnête moyen de gagner leur vie, et leur conférer des droits qui compensent pour elles l'absence de foyer et de protection maritale. La justice voudrait évidemment que l'accession des femmes à toutes les professions « libérales » jusqu'ici réservées aux hommes fût décrétée par l'Etat, — et que l'égalité du salaire féminin pour une besogne égale fût décidée par les chefs de travail.

FEMINISME iO;

Mais il est des réparations plus simples encore et plus faciles, et telles qu'il est honteux qu'on ait encore aies demander après vingt-lmit ans de République. Des juristes honnêtes et généreux viennent de former une « Association pour la réforme de la condition légale de la femme en France. » Ce sont dessages^ et qui commencent par réclamer peu. Je détache ceci de leur programme :

« Les premières propositions de nature à donner un commencement de satisfaction au mouvement d'opinion actuel, et qui paraissent devoir être favorablement accueillies par les pouvoirs publics, porteront sur les points suivants :

« 1° Admission des femmes dans les Commissions administratives des établissements publics de bienfaisance et des caisses des écoles. »

( Car s'il est des oiïices où la femme, par ses qualités proprement féminines, puisse aider l'homme ou même le suppléer au plus grand profit du public, ce sont assurément les offices de charité et d'éducation enfantine.)

« 2*^ Droits reconnus aux femmes d'être tutrices et membres des conseils de famille.

(Voici un cas qui se présente assez souvent : une tante a contribué à élever ses neveux et nièces, a été leur seconde mère. La vraie mère vient à mourir : la bonne tante, ne pourra être tutrice de

ces petits. Et dire que le Code est tout farci d'absurdités de cette espèce 1)

« 3° Protection accordée aux femmes âgées de moins de quinze ans ; modification en ce sens de V article 35 i du Code jjénal. »

(Je vous renvoie à cet article 331, qui traite une matière délicate.)

Août IS9S.

Voici que touche à sa fin la saison des examens ; je dirais : la « saison des recommandations », si la manie de se faire «recommander » n'était en France chose de toute Tannée, mal endémique, bassesse courante, vice national.

Pour le baccalauréat, heureusement, les examinateurs ont imaginé un moyen simple et efficace de parer le coup . Le candidat connaît d'avance le numéro de sa « série », mais non pas les noms de ses juges. Il faudrait donc, ou qu'il fût recommandé à chacun des quarante professeurs de la Sorbonne, ou que Tun d'eux prît la peine de rechercher quels seront les examinateurs de l'intéressant jeune homme et de le leur recommander lui-même : ce qui serait bien compliqué.

Et cependant, même pour le baccalauréat, les recommandations au petit bonheur, les tentatives de recommandation continuent d'abonder. Cela veut dire que quantité de pères, et surtout de mères, continuent à supplier les professeurs d'être injustes

et sans conscience. Car leurs requêtes ne sauraient avoir une autre signification.

C'est aujourd'hui une des idées les plus profondément ancrées dans la tète des Français, que les titres, les diplômes, les décorations, et les places s'accordent, non pas au mérite, mais à la faveur ; qu'on n' « arrive » que par les « protections », et que^ dans nulle administration, nul employé n'avance sans être « pistonné », comme on dit par un mot aussi vilain que la chose.

Je suis persuadé qu'on se trompe en ce qui regarde les titres qui se décernent à la suite d'examens. On se trompe tout au moins, je le jurerais, quant aux diplômes délivrés par FUniversité. J'ai fait jadis ou j'ai contribué à faire bon nombre de bacheliers. Je me souviens que, mes collègues et moi, nous étions honnêtes. Nous n'y avions pas de mérite. La conscience professionnelle est peut-être celle qu'on a le plus aisément. D'ailleurs cette pluie harcelante de recommandations nous exaspérait. Elles avaient principalement pour effet de nous intéresser aux rares candidats qui ne nous étaient pas recommandés. Ou plutôt, notre indulgence devenait universelle, et restait ainsi équitable.

Mais, en ce qui concerne les fonctions, les places — et les décorations, — j'ai bien peur que le cynique préjugé de la foule n'ait trop souvent raison. Il

est trop vrai qirun très grand nombre d'emplois publics sont devenus la marchandise dont les hommes politiques payent les services électoraux — et d'autres services encore ; et que le privilège de disposer de cette marcliandise est, à son tour, la monnaie dont le gouvernement paye les politiciens, soit qu'il veuille s'attacher ses amis, ou amadouer ses adversaires.

Les résultats sont lamentables. Chaque jour, les règles de l'avancement sont impudemment violées. Dans aucune administration l'avancement ne se fait plus sur les rapports des inspecteurs et sur les notes obtenues par les fonctionnaires. A chaque instant, de vieux employés ont l'amertume de voir passer par-dessus leur tète quelque intrus, quelque créature de ministre et de député^ agent électoral malheureux dans ses affaires et à qui l'on accorde une u compensation », ou fils, neveu ou cousin d'agent électoral.

Une singulière conséquence de ces funestes habitudes, c'est que, même pour obtenir, dans leur emploi, l'avancement le plus légitime et le plus modeste, de braves gens sont obligés de recourir à cette voie honteuse de la recommandation. La probité,, l'exactitude et la longueur des services ne servent de rien, n'obtiennent jamais^ toutes seules et par elles-mêmes, leur récompense naturelle. On en est réduit à solliciter et à intriguer pour se faire simplement rendre justice, de la

même façon qu'on intriguerait pour extorquer une grâce ou un passe-droit. Seulement, dans le premier cas, on réussit plus rarement et avec beaucoup plus de difficulté.

Le plus triste, ce n'est pas encore que le peuple de France ait de fréquentes occasions de constater qu' (( on n'arrive à rien sans recommandations » : c'est qu'il en soit universellement persuadé, et cela, aidriori, avant toute expérience personnelle. Cela signifie qu'il considère ceux qui le gouvernent et l'administrent comme incapables d'être justes. Cent ans après une révolution qui fut faite au nom de la justice, ce peuple ne croit plus à la justice.

Mais voici qui est pire que tout . Cette incrédulité devrait, semble-t-il, se doubler de mépris. Mais c'est un sentiment que les Français n'éprouvent même plus. Ils admettent en réalité et trouvent tout simple que le budget soit une proie qui appartient aux plus forts et aux plus rusés, et que la bande qui la détient n'en fasse largesse qu'à ses amis. Ils peuvent s'irriter d'être exclus du partage : ils ne s'en indignent pas, ils avouent implicitement que, s'ils disposaient de ce qu'on appelle bassement « l'assiette au beurre », ils feraient de même, et qu'ils seraient bien sots de faire autrement. 11 y a là une perversion profonde de la conscience publique.

LES RECOMMANDATIONS iC9

Il se peut que les autres pays souffrent du môme mal. Mais il est vraisemblable que le mal est plus grand sous un régime parlementaire faussé par le suffrage universel. La curée des faveurs doit être plus ardente quand le souverain a six cents tètes et, par conséquent, six cents bouches, généralement bien endentées, et plusieurs même faméliques ; quand chacune de ces six cents bouches a elle-même sa clientèle de gueules ; quand la plupart de ces six cents souverains sont les esclaves d'un Comité qui les a fait élire pour qu'ils lui « rapportent » ; divisés d'ailleurs en partis qui se disputent beaucoup moins le pouvoir que les bénéfices du pouvoir. Le parti radical surtout a, pendant quinze ou vingt ans, regardé le budget et les places comme son butin, et cela, même quand il n'était pas nominativement aux affaires : tant il montrait d'impudence et tant il rencontrait des adversaires pusillanimes. C'est ce parti, je pense, qui a le plus contribué à l'abaissement du sens moral dans ce malheureux pays.

Ainsi, plus que ne fut jamais l'ancien Régime, la République est devenue le régime de la faveur. A cet égard, du moins, la Révolution a été parfaitement inutile.

IIO OPINIONS A RÉPANDRE

De remède à ce mal, je n'en vois guère. Il serait par trop naïf d'engager le public à s'en remettre à Téquité des gouvernants, puisqu'il n'y croit plus, ou de lui dire que la plupart des recommandations ne servent de rien. Du moment que quelques-unes au moins aboutissent, les gens se croiraient dupes en ne se faisant plus recommander.

Il serait également superflu d'exhorter les gouvernants et leurs chefs de service à ne plus tenir aucun compte des recommandations. Car, s'il y en a beaucoup de visiblement insignifiantes, que les hommes « en vue » n'accordent que par politesse à des solliciteurs importuns ; s'il y en a aussi, dans le tas, quelques-unes d'honnêtes et de sérieuses, mais qui, ém^anant de gens étrangers à la politique, peuvent être écartées sans danger (des équipes d'expéditionnaires sont payés par nous pour copier les élégantes formules de refus qu'on oppose à ces deux catégories de recommandations), il y en a d'autres, fort nombreuses, qu'il serait périlleux à nos gouvernants de repousser ; et ce sont celles de nos représentants.

Il est donc fort probable que le régime des recommandations n'est pas près de sa fin, et que le public et l'administration, par l'intermédiaire des politiciens, continueront à se corrompre mutuellement.

Si encore tant d'abus dégoûtants pouvaient détourner les Français du fonctionnarisme ! Mais c'est ce

que nous ne verrons point. Alors qu'il faudrait supprimer la moitié des fonctions publiques, on encrée tous les jours de nouvelles... Et déjà des bandes de « fruits-secs », tenant tous h quelqu'un qui tient au gouvernement ou h l'administration, louchent et béent vers les mystérieux et nourrissants bureaux de l'Exposition universelle... (1)

(1) Écrit en 1898.

A M.Ernest Lavisse,

Mon cher confrère et maître,

Je voudrais vous poser quelques questions. Je ne sais si vous voudrez y répondre ; mais, même si vous n'y répondez pas, vous ne vous étonnerez point que ce soit à vous que je les adresse. Vous avez été naguère l'un des guides de la jeunesse et peut-être son meilleur professeur d'énergie et d'espérance. Depuis, une sorte de lassitude semble vous être venue. Votre visage même s'est assombri, et l'on sent bouillonner, sous votre front tourmenté, des pensées violentes et amères...

Est-ce donc que vous n'espérez plus ?

Pourquoi « n'en parler jamais » si « l'on y pense toujours ? » et qui ce silence trompe-t-il ? Pourquoi n'en pas parler, si tout le monde sait que le princi-

pal obstacle à la pacification de l'Europe et à Tincalculable bienfait du désarmement, c'est la question de TAIsace-Lorraine, et que c'est là Técharde envenimée qui entretient le malaise et la fièvre dans tout le corps européen ?

Question insoluble au premier abord, sinonparles armes, puisque la pensée et Finstinct des deux peuples intéressés dans l'affaire paraissent absolument irréductibles, et que leur façon respective de sentir sur ce point les rend comme impénétrables l'un à l'autre.

Car notre sentiment à nous, le voici : Nous subissons le traité de Francfort ; mais nous ne nous y résignons point. Nous pensons que l'Allemagne a violé, en s'annexant l'Alsace-Lorraine, un droit sacré, imprescriptible, le droit qu'ont les hommes groupés en cités ou en provinces de disposer d'eux-mêmes, d'élire leur « patrie », d'appartenir à la communauté qu'il leur plaît. Nous pensons quel'AUemagne devait respecter ce droit chez un million de nos compatriotes, et qu'elle n'avait alors qu'à nous demander, comme fruit légitime de sa victoire, quelques milliards de plus. Et puis, nous sommes tenus (heureusement !)par la fidélité même de la presque unanimité des Alsaciens-Lorrains. Joignez une souffrance « en idée » (mais ces souffrances-là sont les plus inguérissables), une blessure d'orgueil et de tendresse, la douleur de voir lacérée et diminuée l'image de la France que nous portions en nous et

qui était inséparablement liée à notre esprit et à notre cœur...

Et voici l'état d'esprit des Allemands : Ils estiment qu'ils ont eu le droit de s'approprier ce qu'ils avaient conquis par tant d'efforts et par une préparation de plus d'un demi-siècle ; qu'ils ont même le devoir de le garder, et qu'ils ne sauraient le rendre sans trahir et frustrer de leur gloire et de leur salaire les Allemands héroïques qui ont arrosé cette terre de leur sang. Ils considèrent que nous avons été ou que nous avons paru les agresseurs (hélas I) et qu'ainsi, ayant perdu la partie, d'autant plus devions-nous « payer », fût-ce d'un morceau de notre chair. Au droit « moderne » que j'alléguais tout à l'heure, ils opposent l'histoire, l'immorale histoire. Et l'histoire leur donne raison, non en ce qui regarde leur ^prétendu droit historique sur l'Alsace (car ici le pour et le contre se peuvent également démontrer, et ce sont divertissements de pédants chauvins), mais en ce qui regarde l'usage immémorial du droit du plus fort Pour l'Alsace, enfin, ils objectent la langue (comme si la langue se confondait avec la patrie : qu'en dites-vous, Belges et Suisses ?). — Au reste, ils ne demanderaient pas mieux que d'être nos amis si nous voulions entendre raison. Ils ne comprennent pas notre manque de résignation et la persistance de notre rancune. Cela, très sincèrement.

Il me semble que je n'ai rien dissimulé de leurs

arguments, et que je me suis mis « à leur place » autant qu'un « ennemi » le peut faire.

Comment donc sortir de là ? et oii trouver un « terrain d'entente » ? Car, d'une part, nous ne voulons pas faire la guerre, et, d'autre part, nous ne pouvons pas renoncer à une revendication qui est pour nous un devoir et dont l'abandon nous déshonorerait à nos propres yeux. Et cela nous donne, depuisvingt-huitans, une attitude incertaine, — respectable et douloureuse, mais parfois un peu ridicule.

Oui, comment sortir de là? Kien ne coûte, du moins, de chercher. Voici peut-être un biais qui, théoriquement, concilierait ce qui paraît inconciliable.

Si les Allemands sont incapables de se placer à notre point de vue, pourquoi — tout en réservant nos sentiments et nos croyances intimes — ne feindrions-nous pas de nous placer au leur ? Il n'y aura eu, dans ce siècle, aucun progrès de la morale européenne : c'est entendu ; prenons-en notre parti. Même, ce droit barbare et gothique que nos voisins opposent au droit des âmes, faisons semblant de l'admettre ; et, puisqu'ils croient posséder l'Alsace- Lorraine en toute légitimité, prêtons-nous à cette illusion de nos vainqueurs. Mais alors nous leur dirons:

— Ce qu'on possède, on en est maître, on en peut disposer, et on peut donc réchanger. On peut troquer une terre dont on se croit le propriétaire légitime soit contre une autre terre, soit contre de Targent. Ce n'est pas renonciation à un droit; c'en est, au contraire, l'exercice. Et il n'y a rien là qui ressemble, même de loin, à une « restitution. »

Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que, pour amorcer l'afTaire, nous pourrions nous plier à cette complaisance de raisonnement, sans être pour cela de mauvais patriotes?

Mais ce raisonnement « prendrait- » il sur eux? Ne leur paraîtrait-il pas, à la fois, tropsubtil et trop ingénu? Et quand ils l'accepteraient en principe (puisqu'après tout il laisse intact leur « droit »), trouveront-ils jamais qu'aucun avantage puisse égaler, pour eux, l'objet qu'il s'agirait d'échanger ?

Je crains la réponse... Et pourtant, si c'est assurément nous qui serions le plus heureux de ce marché, ce n'est peut-être pas nous qui, matériellement, y gagnerions le plus. Quel intérêt, pour les Allemands, de n'avoir plus la France pour ennemie, de l'avoir même pour sincère alliée, d'acquérir du coup l'empire colonial qui leur manque, d'échapper (comme nous ) aux charges inouïes de la « paix armée », et de devenir, avec nous et la Russie, les arbitres souverains de l'Europe I...

Mai» VOUS pensez, n'est-ce pas? que rien ne vaincra, en eux, Tentêtement de [garder ce qu'ils tiennent, quoi qu'on leur offre en retour, ni Torgueilleux refus d'échanger avec un peuple — qui cependant leur deviendrait ami par làmênne — deux provinces où ils ont mis beaucoup de notre argent et de leur travail, et dont ils germanisent l'une en essayant de la peupler eux-mêmes, tandis qu'ils contraignent Fautre à désapprendre sa langue natale : ce qui est proprement attenter à son âme et ce qui est, à mon avis, le moins excusable deleurs actes.

N'importe ! espérant même contre la raison, et fort de ma candeur, j'irai jusqu'oii je veux aller.

Tout en gardant une tendresse pareille pour les deux provinces perdues, nous serait-il permis, sans paraître impies envers une partie de nos frères, de séparer provisoirement, dans notre eflort vers elles, celle-ci de celle-là, et d'admettre deux étapes, pour ainsi parler, dans la négociation de cet échange qui serait un si grand bien pour l'humanité?

Etvoici maintenant une question de fait :

— Est-il vrai que les Allemands semblent euxmêmes « distinguer » entre l'Alsace et la Lorraine ?

T.a Revue des Revues donnait, le 15 octobre dernier, une longue et sérieuse étude intitulée : Le sentiment 'public en Allemagne sur laquestion d'Alsace- Lorraine. C'est le résultat d'une enquête, faite patiemment sur

place, dans un esprit de pi-udence et de patriotisme à la fois, par M Maurice Wolff, rédacteur au Journal des Débats. Je détache ce passage essentiel d'une conversation de M. AVolfT avec un haut fonctionnaire de Leipzig.

... Puisque, lui dis-je, vous attribuez à la langue celte prépondérance dans la question d'Alsace-Lorraine, vous devez savoir comme moi la distinction quil faut établir sur ce point entre les deux provinces. Les rapports de personnes dignes de foi qui ont tout dernièrement voyagé en Lorraine, Taffirmation même de quelques jeunes Allemands, fils de fonctionnaires, élevés à Metz, me permettent de conclure que la langue française n'a qu'insensiblement perdu du terrain, puisque, dans les villages même, les petits fonctionnaires, gardes champêtres ou gendarmes, sont obligés de s'exprimer en français.

« Cette objection parut embarrasser quelques instants mon interlocuteur. Très sincèrement d'ailleurs, il répondit:

« — Javoueque la Lorraine n'est pas l'Alsace, que les deux provinces sont différentes de mœurs comme de tempérament, et que la première est beaucoup plus lente à s'assimiler nos institutions.

« — Quelle conclusion tirez-vous de ces différences?

« — Permettez-moi de n'en tirer aucune... J'aime sincèrement la paix; je crois son maintien nécessaire au développement industriel et commercial de

notre pays. En dehors de cela, je ne suis pas assez profond politique pour deviner ce que Tavenir réserve de combinaisons dans les nationalités existantes. »

Et plus loin : « Oui, j'ai rencontré beaucoup d'Allemands qui reconnaissent volontiers cette situation tout à fait à part de la Lorraine dans l'Empire ; et cet aveu fait honneur à leur sincérité. »

Encore : « Un directeur d'école de Mannheim me disait à son tour, en m'accompagnant à la gare : — Mon opinion intime, c'est que la France et l'Allemagne, les deux grandes races germaines, finiront un jour par oublier leurs anciennes rancunes et, grâce à des concessions mutuelles y pourront s'unir pour s'opposer à l'envahissement des races anglo-saxonnes. Ce jour, dont la venue est par nous surtout ardemment désirée, j'en salue à l'avance la radieuse aurore. »

On peut faire, ici, la part de la politesse chez un Allemand bien élevé et désireux de plaire à son hôte.

Mais, au reste, c'est l'enquête tout entière qui est à lire, et surtout les dernières pages.

Croyez-vous, Monsieur, que le rédacteur des Débats ait bien vu ? Je m'en rapporte à vous.

On m'a raconté que, sous le court règne de Frédéric le Sage, un personnage allemand considérable vint vous trouver secrètement de la part de l'empereur.

11 VOUS demanda si vous pensiez que rechange de la Lorraine contre une de nos possessions coloniales serait acceptée en France par l'opinion publique, — cet échange devant entraîner la ratification sincère du traité de Francfort sur les autres points, — et s'il était possible d'organiser une campagne de presse en faveur de cette id^e. Vous fûtes consulter le président du conseil (c'était, je crois, M. Ribot), qui vous répondit qu'une des conditions de cette offre la rendait vaine, et que les temps n'étaient pas mûrs... Et il eut probablement raison...

Ce n'est peut-être là qu'une légende, et, au surplus, vous n'êtes pas obligé de me répondre. Mais pensez-vous que cette légende soit sans aucun rapport avec la réalité?

Je ne dis point que la proposition de l'empereur Frédéric (si elle est vraie) dût être acceptée par nous telle qu'il la formulait; oh! non ! Mais je vous demande à ce propos: — Estimez-vous que, en ce qui concerne du moins la Lorraine, l'idée d'une négociation possible soit une chimère toute pure, bonne à faire sourire les diplomates et les hommes « pratiques » de tous les pays et même du nôtre ? Pensez-vous que cette idée répugne à tous les cerveaux allemands, comme une simple absurdité ? ou jugez-vous, au contraire, que cette idée tende à sortir du monde des songes pour prendre forme et consistance, — si on l'y aide?

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