L'ANTIQUE CRUAUTÉ
tée do lettres ; ce qu'elle veut voir de ses yeux dilatés et fous, tandis que la boule de Thystérie lui monte à la gor^e ; ce qui la fait se dresser, se pencher entre deux chapeaux obstructeurs et risquer le torticolis, ce n'est pas le papillotoment des couleurs vives dansTarène, ramusenrient d'un tableau de Fortuny ou d'Henri Regnault ; c'est un peu les cuisses de quelque drôle avantageux, mais c'est surtout le sang, le sang qui ruisselle en filets rougeslelong des épaules de la bête et qui, de ses fanons, dégoutte sur le sable, et c'est plus encore le parquet verdâtre et ensanglanté qui descend du ventre crevé des chevaux et où leurs jambes flageolantes s'embarrassent... Et c'est cela — et aussi le souvenir du moment précis, ah ! si excitant! où la pointe de la banderille ou de la corne entrait dans de la chair, — qui, au retour, fera la femme plus tendre pour son mari ou pour son amant. Car, comme l'a écrit son poète :
La Débauche et la Mort sont deux aimables filles.
Et ce que je dis des perruches du monde, je le dis aussi des bourgeoises.
D'où vient-elle, cette sale volupté du sang ? Héritage des lointains ancêtres, habitants des cavernes, qui goûtaient, dans le sang et dans la mort de leur proie, la revanche des terreurs subies, la joie de leur propre vie sauve et de la pâture assurée à leur faim ? Perversion de l'instinct de conser-
vation, qui fait que le spectacle de la douleur exaspère le plaisir d'en être exempt? Mais Taf-
freux sentiment existe, souvent même chez deshommes qui se croient sensibles et bons et chez des femmes qui se ressouviennent quelquefois d'avoir été baptisées... Pourquoi, dans un accident de rue, les plus débonnaires essaient-ils de percer les rangs des badauds, sinon pour voir du sang et pour constater une souffrance physique ? Beaucoup d'entre nous retrouvent au fond d'eux-mêmes, à certaines minutes, l'antique cruauté des foules romaines qui se ruaient aux combats de bêtes et aux duels de gladiateurs. Et c'est bien là ce qu'ils désirent sourdement. Au fait, même aujourd'hui, à défaut d'esclaves et de condamnés, si l'on y mettait le prix, les gladiateurs volontaires ne manqueraient pas. Et cette lutte mortelle entre des hommes soutenus par l'amour de l'argent — et de la gloire — serait moins hideuse, après tout, que ce meurtre lent d'une pauvre brute affolée et que ces éventrements de vieux chevaux.
Il n'y a guère plus d'un siècle, des magistrats lettrés et qui peut-être composaient des bouquets à Chloris, faisaient « questionner » des misérables sous leurs yeux ; et l'on allait en foule voir « rouer » en place de Grève. Il se rencontre aujourd'hui des personnes distinguées pour aller voir guillotiner sans y être obligées professionnellement. La vieille humanité porte encore dans ses entrailles la brutalité primitive ; un anthropoïie féroce survit en
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chacun de nous. Ecoutez ces vers du poète Jean Lalior :
Certains soirs, en errant dans les forêts natales, Je ressens dans ma chair des frissons d'autrefois, Quand, la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois...
Quand mon esprit aspire à la pleine lumière. Je sens tout un passé qui le tient enchaîné ; Je sens rouler en moi l'obscurité première; La terre était si sombre, au temps où je suis né!
Mon âme a trop dormi dans la nuit maternelle. Pour monter vers le jour qu'il me fallut d'elTorts ! Je voudrais être j>ur : la honte originelle, Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.
Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme, Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir...
Que les lois agissent donc. Le préfet de Seine-et- Oise vient d'interdire les courses de taureaux dans son département. Cette décision l'honore. Mais le devoir strict du gouvernement est d'interdire ces horreurs sur tout le territoire de la République, y compris le Midi, — par application de la bonne loi Gramont, — et de nous épargner du moins les excitations publiques à la cruauté.
CHEZ LE PRltSIDENT DESCIIANEL (1)
Cinquante directeurs d'associations ouvrières de production y déjeunaient dimanche dernier, mêlés à des membres de l'Institut, à des artistes, à des hommes de lettres, à des ministres. Ce fut cordial et charmant. Il y a^, parmi ces ouvriers de Paris, des hommes d'un vrai mérite. Leur conversation est pleine de choses, et autrement intéressante que celle de la plupart des gens du monde ou des professionnels de la littérature.
Il existe, à l'heure qu'ilest, une centaine de ces sociétés coopératives, grandes ou petites. La moitié, m'a-t-on dit, est prospère ; un quart va passablement ; un quart ne va pas très fort : c'est que l'association veut un apprentissage moral.
Presque toutes ces sociétés ont eu des commencements très humbles : cinq ou six ouvriers se réunissaient et mettaient en commun un capital de
(1) Ecrit en 1898.
quelques cents francs. On devine, sous tout cela, des miracles d'énergie et de persévérance., Mais aussi, quand Tassociation va bien, les sociétaires touchent un salaire de 20 à 30 pour 100 supérieur à celui des ouvriers employés chez les patrons. On m'a cité une de ces sociétés, celle des peintres, qui a pour trois millions de travaux à TExposition universelle.
Ces sociétés représentent tous les corps de métiers, depuis les paveurs et les frotteurs jusqu'aux ouvriers d'art. Elles vont élever un monument à l'excellent Fourier, un de leurs « saints. » Elles feront de leurs mains le monument tout entier.
Sur ce que j'ai pu voir ou deviner^ l'association ouvrière libre m'a paru merveilleusement moralisatrice en même temps qu'excitatrice des énergies et des intelligences.
Créée par l'initiative individuelle, elle l'entretient et la développe. Ne pouvant durer et croître que par la bonne volonté, l'activité, la vaillance de chacun de ses membres, elle leur impose ces vertus comme une nécessité.
Elle développe aussi en eux l'esprit de solidarité, d'aide mutuelle et de charité virile, puisque en effet de telles entreprises ne peuvent réussir que par la bonne volonté de tous, par un concert d'efforts que peut seul rendre facile le concert des cœurs, bref,
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par r « amour » : amour de la tûche commune et amour des uns pour les autres.
Elle insinue dans chaque ouvrier ce qu'il y a peutêtre de plus respectable chez les patrons qui ont le cœur bien situé : le sentiment de l'honneur de la maison, le courage et même le goût de la responsabilité. Une de ces sociétés s'est réhabilitée, cette année même, d'une faillite de 300,000 francs, et cela est admirable.
L'association libre met les ouvriers en contact avec des réalités instructives. Par là, elle leur fait concevoir la vanité etl'abominationdela politique surannée des partis, et leur apprend que les grandes questions sont des questions sociales. J'ai vu avec joie que les sociétés coopératives avaient l'esprit assez large et assez affranchi pour considérer comme leurs amis etpour confondre dans leur reconnaissance des hommes politiquement aussi divers que MM. Floquet et Ribot, Léon Bourgeois et Waldeck-Rousseau (1), Doumer et Paul Deschancl.
Enfin l'association privée, partielle et libre, les sauve de la chimère de l'association universelle et forcée, autrement dit du socialisme intégral ou collectivisme, qui, s'il demeure à l'état de rêve, implique chez ses croyants une dose par trop forte d'optimisme un peu niais, et qui, si l'on essaie d'en concevoir la réalisation , apparaît comme la pire des
(1) Ecrit en janvier 1899.
tyrannies. Elle leur fait accepter une discipline, car ils voient bien que leurs entreprises ne peuvent se soutenir sans une tête, une bonne tête, à laquelle les autres se fient et se subordonnent volontairement, tout en la surveillant avec cordialité.
Ainsi^ ils répudient du socialisme ce qu'il a de funeste : l'esprit de violence et de discorde et le dédain de la légalité ; et ils gardent ce qu'il a de meilleur : la générosité de ses désirs, l'état sentimental qu'il suppose ou qu'il crée, et ce ferment d'amour et de foi qui le fait ressembler à une religion.
Quelques-unes de ces sociétés ont poussé la liberté de jugement et le sens pratique jusqu'à tenter l'union de leur travail avec des capitaux extérieurs, avec de l'argent de « rentiers », de l'argent de riches. Il faut alors trouver des arrangements tels que la société coopérative de production ne soit pas transformée, malgré elle, en société anonyme, et que le travail garde la direction effective et l'administration de l'entreprise. C'est un problème qui a été déjà très heureusement résolu.
Les coopératives de Paris comptent environ cinq mille membres : chiffre modeste. Il est vrai qu'elles emploient des « auxiliaires » beaucoup plus nombreux, qui, après un stage, deviennent eux-mêmes sociétaires. Ce n'est qu'un « noyau», mais d'excellente qualité, et qui grossit tous les jours. Les ouvriers des coopératives sont forcément une élite ; mais cette
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élite a une singulière puissance d'exemple. Au reste, des missionnaires actifs et dévoués répandent l'idée dans les provinces. Le Musée social et son éminent directeur, M. Mabilleau, font aussi beaucoup pour elle. Et ridée fait son chemin avec rapidité, et il faut s'en réjouir deux fois ; car le progrès de la coopération mesure, en quelque manière, le progrès même de la moralité et de l'intelligence dans le monde ouvrier.
Telles sont les impressions que j'ai rapportées de la fraternelle réunion de l'autre jour. C'a été une heureuse pensée de M. Paul Deschanel que de nous faire faire la connaisssance de ces travailleurs si intelligents et si dignes d'estime. Nous en avons été touchés et honorés.
M. Paul Deschanel a beaucoup de pensées de cette espèce. Il fait vraiment, de l'hôtel de la présidence de la CliambrC;, une maison nationale. Le président Deschanel n'a cessé de grandir en talent, en science des hommes, en liberté d'esprit, en courage et en autorité. Je voudrais, et je ne m'en cache pas, qu'il devînt très populaire et que tous les bons citoyens prissent de plus en plus l'habitude de tourner vers lui leurs regards et leurs espérances.
... Les membres delà mission lyonnaise ne me paraissent pas suspects de « cléricalisme ». Mais si, dans leur pénible et long voyage, ils ont eu quelques bons moments, quelques heures de détente, de repos, de gaieté, ils le doivent à nos compatriotes de la « Société des missions étrangères » de Paris, et ils ne s'en cachent point.
« A Yun-nan-fou, dit M. Henri Brenier, nous avions trouvé auprès d'eux l'empressement le plus obligeant ; mais auKoui-Tchéou Faccueii fut encore plus cordial, et nous conserverons longtemps le souvenir de l'hospitalité du Pé-Tang, où les circonstances devaient nous ramener trois fois.
« Il y avait à cette amabilité si chaleureuse et à la jtie si franche que fit éclater notre arrivée chez ces excellents prêtres si français une raison très simple. Le Koui-Tchéou se trouve tout à fait en dehors des routes généralement suivies par les voyageurs européens, déjà rares dans l'intérieur de la Chine... Le P. Bouchard n'avait pas vu d'Européens, en dehors
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de SCS confrères, depuis trente-cinq ans. Il en avait lui-même soixante-cinq. Son émotion en nous voyant fut touchante. »
Ce que font nos missionnaires dans ces pays perdus? Voici. A Tchen-Lin, par exemple, « le P. Victor Roux a organisé un orphelinat sous la direction de cinq religieuses cliinoises (des religieuses françaises ne seraient pas en sûreté si loin dans l'intérieur). Cinquante petites filles abandonnées et une vingtaine de petits garçons y sont élevés et nourris... » — A.
Gan Chouen-Fou, « l'établissement du P. Lami
se compose d'une grande première cour dallée, dont les deux côtés latéraux sont occupés par deux constructions en bois dans lesquelles logent 75 petits garçons. Les petites filles occupent une seconde cour, située sur la gauche ; elles sont au nombre de 150. Le Père en a, en outre, une centaine en nourrice dans les environs de la ville. Jamais il n'en avait eu autant, nous dit-il. Il règne une grande misère depuis deux ans, par suite du manque de récoltes... Le prix du riz a doublé. On dépose presque tous les jours un enfant à sa porte, et, de fait, pendant la journée que nous avons passée chez lui, on a apporté une petite fille, et nous avons vu le billet, espèce de signalement, que l'on donne à la nourrice. »
Ces missionnaires ne font pas beaucoup de catéchumènes. Ils ont assez à faire de conserver leurs anciens convertis. Le Chinois est un animal fort peu
religieux : on pourrait dire de lui qu'il n'a pas assez de religion pour en changer. Mais nos missionnaires sauvent et élèvent des petits enfants abandonnés, et surtout des petites filles.
Les filles sont de peu de prix aux yeux des Chinois. « Une de leurs locutions courantes exprime leur sentiment sur ce point. « Avez-vous reçu une pierre précieuse ou une tuile ? » demande-t-on au père d'un nouveau-né pour désigner un garçon dans le premier cas et une fille dans le second. » Il faut dire que c'est le fils qui est chargé de rendre aux m<ânes des ancêtres le culte rituel (à quoi se réduit^ comme on Sdit, presque toute la religion chinoise). Mais, après sa mort, Tàme vaguement survivante du Chinois n'a rien à attendre de ses filles : il les expose donc, ou les supprime, avec moins de scrupule.
Un détail bien significatif : le code chinois prévoit le meurtre du fils par son père, et aussi, il est vrai, le meurtre de la fille par sa mère. L'un et l'autre crime est, d'ailleurs, moins sévèrement puni que la vente illicite des cartes à jouer. Mais M. Brenier croit pouvoir affirmer que le code jaune est muet sur le meurtre d'une fille par son père.
L'histoire des petits Chinois jetés aux cochons violets n'est donc pas entièrement une fable. Les cochons violets n'y sont pas toujours ; mais l'infanticide et surtout l'abandon des petits enfants, et le plus souvent des petites filles, est chose assez commune chez les Célestes.
Nulle vaine sensibilité chez ces jaunes. Ajoutons tout de suite qu'ils ont des excuses : la surpopulation, des famines fréquentes et, de temps en temps^ des cataclysmes naturels, ou des troubles et des massacres que nous avons peine à nous figurer. Une bataille où tombent quelques milliers d'hommes, même un accident de chemin de fer qui fait une douzaine de victimes, ou une famille qui s'asphyxie pour échapper à la misère, nous bouleversent, nous autres Européens. iMais le Ciiinois est tout à fait résigné à la mort des autres et même à la sienne, tant il est habitué à voir la mort emporter des multitudes entières. Il est clair que la vie n'est pas un bien aussi considérable pour lui que pour nous.
Dans le Yun-Nan, nos Lyonnais traversent une plaine « couverte de tombeaux pendant des kilomètres à la file. » Ce sont les traces de la dernière rébellion musulmane. « La province se relève, mais lentement, de cette terrible guerre civile (i85o-1873), avec ses accompagnements inévitables de famine, peste, etc.. » On a estimé le chilîre des morts, en ces dix-huit annéeS;, à 4 ou 5 millions, dans une province qui compte de 8 à 10 millions d'habitants. « Ce déchet n'est pas extraordinaire en Chine. On n'a aucune idée de la proportion qu'y prennent les désastres de la nature ou ceux dont l'homme se fait l'auteur. Lors du dernier changement de lit du fleuve Jaune (1887), les calculs les plus modérés ont fait ressortir une destruction, en quelques jours, dej^lus
d'un million d'hommes. » — A Tcben-lin, dans la province du Koui-Tcheou, il y avait, avant la révolte des Taïpings, trente mille habitants. « Quand le P. Roux y entra, il ne restait plus que six familles. » — « A Tsen-i, il y a quelques jours, 180 personnes ont été étouffées lors d'une distribution publique de riz par les mandarins, tant lallluence des miséreux était grande. » Et cela, notez-le bien, n'est qu'un des menus épisodes consécutifs d'un drame énorme et affreux.
Dans le Sé-Tchouang, nos voyageurs assistent, dans un village, à l'incendie d'une trentaine de maisons. Les intéressés font des efforts pour sauver ce qu'ils peuvent ; mais « les autres habitants, au nombre de plusieurs milliers, demeurent impassibles et causent tranquillement pendant que le feu accomplit son œuvre... C'est du reste l'habitude en Chine de s'amuser volontiers du malheur des autres ; et, dans la crainte de déplaire au génie destructeur, un Chinois ne porte jamais secours à qui que ce soit, dans quelque circonstance que ce soit. »
Mais, en revanche, comme ils sont polis ! Vous connaissez la trouvaille de ce mandarin invitant un catholique à dîner un vendredi : « On ne vous servira que des aliments maigres, par respect pour votre sainte religion, qui est si supérieure à la nôtre. » Une de leurs formules de politesse est celle-ci : « Votre imbécile de frère cadet baisse la tête et vous salue. » lis s'informent de la santé de leurs visiteurs dans
le plus grand détail : « Les dents vénérables sontelles en bon état?» Et ils vous souhaitent froidement de vivre « pendant des milliers et des milliers d'années. » — Comment ce peuple, le plus cruel des peuples (et le plus sale), peut-il en être le plus cérémonieux? Apparemment, la politesse verbale, portée à ce degré d'extravagante convention et réglée par des rites aussi effrontément mensongers, est le produit et rindice de tout autre chose qu'un sentiment de douceur ou de simple sociabilité. Cette politesse cynique se raille et se nie elle-même par sa glaciale et minutieuse outrance. Elle est de gens à qui la notion de la « dignité h humaine est profondément étrangère...
... C'est cette masse prodigieuse et compacte de misère, d'insensibilité, d'ignominie morale et, chez les plus faibles, de résignation basse, c'est ce bloc, vaste et pesant comme un monde, que de pauvres prêtres entreprennent d'entamer ; et cela déjà est admirable.
Ces prêtres sont de rudes hommes. Plus rien, chez ceux-là, ni du type « sacristain » ni du type (( fonctionnaire. » Ils retrouvent la qualité d'àme des premiers apôtres. Et quelle existence ! Les incommodités matérielles, ce n'est rien ; et c'est peu de chose encore que d'être, de temps en temps, à moitié assassinés, ou même tout à fait, par la populace, pour
cette seule raison qu'ils sont des « diables blancs. » Mais quelle énergie intérieure il leur faut pour vivre là, dans un effort aussi ingrat que sublime, et pour persévérer toute une vie, soutenus par la foi seule, non par le succès, dans une œuvre qu'ils sentent humainement impossible !
Il arrive alors que Tesprit de ces prêtres s'agrandit merveilleusement. L'énormité des différences entre les hommes et les civilisations leur apparaît. Sans être infidèles aux dogmes ni aux mystères, ils sont bien obligés de simplifier, pour ces cerveaux chinois, leur théologie, d'enseigner TEvangile avant toutes choses, et de retenir seulement, du catholicisme, trop complexe, ses belles cérémonies pour les yeux, et, pour les cœurs, sa loi de charité. Et ainsi, un des effets de la dureté de ces inconvertissables Chinois et de leur incompréhension religieuse, c'est que les missionnaires font enfin consister l'essentiel de leur apostolat à offrir simplement à ces hommes jaunes l'image d'une vie morale supérieure. Et cela est bon, et peut devenir efficace, avec l'aide des siècles...
Les pages qui disent les rencontres de nos Lyonnais avec les missionnaires sont pleines d'une émotion non préméditée. La vision de la France, au milieu des barbares et à plusieurs milliers de lieues de Paris, devient une chose délicieuse et sainte. Et l'i-
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dée de la patrio, à cette distance, est bien l'idée d'un lien entre des millions d'hommes ; lien formé par une communauté de terre, d'origine, de souvenirs, de souffrances, de gloire, de littérature et d'art, d'intérêts, de mœurs, de manières, de langage, de devoirs, d'espérances ; lien qui peut paraître factice ou sembler insupportable à celui qui foule le sol natal et qui vit parmi tant de frères qu'il n'a pas tous choisis ; mais lien qu'on accepte, qu'on désire, que l'on sent réel et que l'on voudrait resserrer encore quand on est perdu — si loin — au milieu d'étrangers si hostilement différents de nous-mêmes... Un soir, les voyageurs lyonnais et les missionnaires ont fait ensemble un punch ; et ils avaient les yeux mouillés en le buvant.