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LE BON DÉRACINEMENT

3 février 189 S,

Grosclaude n'était qu' « un de nos plus brillants humoristes ». 11 gaspillait à Paris sa vie et son esprit et vers la fin, je crois, ne trouvait plus grand plaisir à ce gâchage. Un jour il part pour Madagascar. Il en rapporte un livre remarquable, aussi amusant que les Impressions de voyage du père Dumas et plus instructif, et qui sera, en outre, un bon conseiller d'énergie pour les jeunes gens qui le liront. Mais surtout il en rapporte une âme renouvelée.

L'expédition périlleuse et émouvante qu'il a faite là-bas lui a donné des vertus, ou lui a révélé celles qu'il avait. Apparemment, la lutte est plus féconde, et meilleure pour le moral, dans la brousse malgache que dans la forêt parisienne.

On voit aussi dans le livre de Grosclaude que le

calembour peut être une forme du courage, et qu'il lui arrive d'être bienfaisant. Grosclaude ne considérait pas ses bourjanes ni même ses tirailleurs dahoméens du point de vue de la Déclaration des droits de Vhomme^ mais il leur était ami, et son génie naturel lui inspirait, dans leur langue même et par un ingénieux emploi du peu qu'il en savait, des plaisanteries élémentaires qui leur remettaient du cœur au ventre.

Et maintenant Grosclaude sait pourquoi il vit. Il a son but. Il a sa passion. 11 fait des conférences coloniales ; il est apprécié du groupe si intelligent et si hardi des industriels delà ville de Lyon. Bref, il est en passe de devenir un de ces hommes précieux qui ouvrent aux autres hommes des sources nouvelles d'activité.

Un autre exemple m'est fourni par une des petites publications du Comité Dupleix : un journal d'émigrant, paru d'abord dans la France extérieure^ cette revue si utile de Gabriel Bonvalot et de son actif lieutenant Arthur Maillet.

Bonvalot a les épaules les plus larges et l'un des plus larges cœurs de France. Il me fait songer au sage Ulysse, parce qu'il est à la fois fort et avisé et que la persuasion coule de sa moustache, quoiqu'il n'y mette aucune rhétorique. Dans son dernier voyage, il avait obtenu de Ménélick l'autori-

sation, pour la France, d'installer quelques canonnières dans le haut Nil, afin d'ennuyer un peu les Anglais. Naturellement, ces canonnières n'ont pas été envoyées... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Le petit livre dont je veux vous parler est intitulé : Débuts d'un émigrant en Nouvelle-Calédonie, par Michel Villaz (1). 11 se vend 75 centimes. Il est écrit sans art. Mais peut-être dépasse-t-il en intérêt tons les romans de cette année, et les pièces de théâtre pareillement.

M. Villaz végétait à Paris, où il était comptable. Il part pour la Nouvelle-Calédonie avec 5,000 francs ; il choisit une « concession » à 134 kilomètres de Nouméa et à 16 kilomètres de Foa, le plus proche village. Et puis, débrouille-toi ! M. Villaz s'est débrouillé. L'ancien rond-de-cuir s'est fait bûcheron, terrassier, maçon, charpentier, menuisier, éleveur, boulanger, jardinier, planteur. Il n'a eu recours que sobrement aux services des ouvriers européens ou canaques. Il s'est habitué vite au travail de la terre. Dès la fin de sa première année, il se tirait d'affaire, avec sa basse- cour, ses porcs, ses vaches, ses ruches, son potager ; et il avait planté, pour commencer,

(l) Cette plaquette se vend aux bureaux du Comité Dupleix, 26, rue de Grammont, Paris.

4,000 caféiers, qui rapporteront dans trois ans, et auxquels je souhaite de tout cœur un ciel propice. Et alors il s'est trouvé si bien qu'il a appelé auprès de lui son frère et ses deux nièces.

Or, M. Villaz a fidèlement noté sur un carnet, chaque jour, en quelques lignes, l'emploi de sa journée, ses espoirs, ses succès, ses déceptions, ses joies, et la température, et la pluie, et les orages, et sa lutte contre le ciel et la terre, et contre les rats et lesémouchets. Et, tous les quinze jours, en envoyant son carnet à son frère, il y ajoute quelques réflexions pratiques. — Tout cela, comme j'ai dit, sans aucun art, heureusement ! Mais ce journal, dans son humilité, est du même intérêt humain que l'illustre Rohinson Crusoé et rend, en sourdine, le même son moral.

Tout seul la plupart du temps, M. Villaz ne s'ennuie jamais. C'est, d'abord, qu'il vit en compagnie d'une idée, de « son » idée, qui est d'avoir 4,000 caféiers la première année, 10,000 la deuxième, et ainsi de suite. C'est aussi que, pour lui, chaque journée ressemble à une bataille. Il est content, parce qu'il déploie sa force et sa volonté et qu'il a crée », et qu'il jouit de l'ouvrage de ses mains. Il a des mots très simplement significatifs de son état d'âme. « C'est toujours pour moi une nouvelle émotion quand je vois les résultats de mon travail. » — g Quel heureux changement dans mon existence I » — « Anniversaire de mon premier coup de pioche. Je ne puis me dé-

fendre d'un moiivementd'orgueil en voyant le travail accompli cette année. » — « Tu dois sourire d'une aussi grande satisfaction pour un si mince résultat ; mais vois-tu, ma concession, c'est ma création, c'est ma fatigue, ma peine, mon travail. »

Une chose digne de remarque : il ne paraît pas que cet ancien petit bourgeois parisien ait^, pour le soutenir dans sa solitude et dans son effort, une foi religieuse ou une philosophie raisonnée, — l'équivalent de ce que fut la Bible pour l'Anglo-Saxon Robinson Crusoé. Mais cette lacune (que peut-être je suppose), M. Villaz n'en souffre pas. Un bon colon ignore le tourment métaphysique. Il dort, sa journée faite. « Travailler, c'est prier », puisque c'est remplir sa destinée d'homme et que, vivre harmonieusement, c'est sans doute communiquer suffisamment avec le mystérieux Auteur de toute harmonie. L'effort et la solitude ont fait à M. Villaz une âme sereine. Toute la sagesse d'Épictète et de Marc-Aurèle tient peut-être dans ce mot si simple du petit employé devenu colon : « Que la nature fasse son devoir en produisant beaucoup de graines ; moi, j'aurai fait le mien. »

Resté à Paris, ce petit employé eût pu, comme tant d'autres, se laisser duper par la rhétorique spécieuse et violente des journaux révolutionnaires. De Sarraméa, il voit les choses parisiennes, et notamment

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celles de la politique, comme elles sont. Ecoutez cette invective, d'une éloquence vulgaire, naïve et rude. L'argumentation n'en est pas à dédaigner, puisqu'elle s'appuie sur l'observation d'un fait, et que c'est donc de la politique expérimentale :

« Je lis les journaux avec beaucoup d'intérêt, quoique parfois ils soient pas mal écœurants. Ah ! si les Jaurès, consorts et C'® , au lieu de s'occuper des grèves et autres billevesées, mettaient leur talent et leur énergie au service de la cause coloniale, ils seraient beaucoup plus intéressants et rendraient de réels services à leur pays.

« D'ailleurs nous avons ici un exemple de ce fameux collectivisme prêché par les Révérends Guesde et C^% et qui doit, selon eux, ramener Tàged'or et la satisfaction universelle. Le Canaque hors de sa case ne possède rien et possède tout. Les plantations se font en commun et appartiennent à tous. Mais si, en dehors du travail de la communauté, l'un d'eux tait une culture, tous les autres s'en emparent. S'il a élevé du bétail ou gagné de l'argent, il s'en voit dépouillé au profit de tous, surtout des fainéants.

c( Le résultat est clair. En dehors de la communauté, même celui qui aurait envie de travailler ne fait rien. Pourquoi d'ailleurs, puisqu'il ne peut jouir de son travail personnel ?

<( Si quelques-uns travaillent chez les colons, ils ont bien soin,avant de rentrera la tribu, de se gorger de tafia et de victuailles, pour arriver à la tribu sans

le SOU, sachant qu'ils seraicMit immédiatement dépouillés.

« Et c'est à ce régime de sauvages que l'on voudrait astreindre des Français ! »

De si loin, enfin, ce brave homme aime mieux son pays : « Sarraméa, 10 décembre 1896. — J'ai lu les journaux relatant la réception de l'empereur et de l'impératrice de Russie. Quelle magnificence ! Paris s'est surpassé. Cette lecture m'a procuré de douces émotions ; à certains passages, les larmes m'en venaient aux yeux... Espérons que cette entente cordiale de deux grands peuples assurera la paix, etc. »

(Ai-je besoin d'ajouter que, s'il n'a eu qu'à se louer du gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, M. Feillet, qui a même eu la bonté d'écrire une préface pour son petit livre, M. Villaz n'a pas lieu de penser beaucoup de bien des fonctionnaires coloniaux subalternes : « Ici le fonctionnaire est une plaie; il y en a des tas, et tous se récrient si on leur procure la moindre besogne. » — Vous l'auriez deviné, n'est-ce pas ?)

Conclusion : La colonisation est tout à fait propre à parachever les honnêtes gens (je ne parle pas des fonctionnaires coloniaux, mais des explorateurs, des industriels et des colons).

Les conditions où elle nous place exigent et déve-

loppent l'énergie et en font goûter le salutaire orgueil. On se « simplifie », on revient à la vie naturelle parle plus long, ce qui en est le meilleur chemin et ce qui empêche cette vie-là d'être « naturelle » à la façon de celle des sauvages. — On est maître chez soi ; on a l'existence la plus indépendante et la plus vraiment royale ; on a la joie de « commander » utilement et noblement. — On sent la vanité et l'absurdité de la plupart des conventions et usages de la société où l'on a vécu auparavant. On reconnaît le néant des plaisirs de Paris et même de ses gloires. On se sent supérieur aux plus brillants mondains, aux plus éminents vaudevillistes, et même à ces personnages singuliers que l'on désigne ordinairement du nom de députés, et que Georges Lecomte, dans son véridique roman, appelle « les Valets ». On juge sainement, à cette distance, les vaines et basses agitations de la politique. — Vivant en contact avec des races inférieures, on conçoit des doutes sur la vérité de cette philosophie abstraite qui fut chère à la Révolution et à laquelle nous devons le suffrage universel : mais, si l'on n'a pas mauvais cœur, on traite d'autant mieux ces frères inachevés, noirs ou jaunes, et l'on s'aperçoit que les offices de fraternité et de bonté se peuvent exercer beaucoup plus efficacement envers des « inférieurs » publiquement reconnus tels, qu'envers les douteux « égaux » que crée chez nous la fiction de la loi.

Et Ton pressent mùme, enfin, la profonde inutilité du baccalauréat et de renseignement « classique. »

Il est de toute évidence que les déracinés Racadot et Mouchefrin ne se fussent pas mis dans le cas d'être envoyés à la Nouvelle comme forçatS;, s'ils avaient eu ridée d'y aller comme colons avec un petit pécule. Que dis-je ! cette Lorraine qu'ils dédaignaient à Paris, ils l'eussent aimée à Sarraméa. Ils auraient peut-être retrouvé en eux, pour bien agir, ce qu'elle y avait mis de bon, et, si loin d'elle, repris racine en elle, idéalement.

Mais il est vrai que l'Université de leur pays avait mal préparé ces bacheliers aux œuvres de la colonisation.

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