CEUX QUI DEVRAIENT COMMENCER
Pourquoi rexcellent colon Michel Villaz a-t-il si bien réussi ? D'abord, parce qu'il avait une volonté patiente et tenace, mais aussi parce qu'il emportait avec lui un petit capital (5000 francs); parce qu'il avait eusoin, avant son départ, de se munir d'utiles notions sur la culture coloniale, et qu'il a su profiter ensuite de l'expérience de ses voisins et des conseils pratiques du gouverneur, M. Feillet ; enfin, parce que cet ancien comptable se trouvait avoir un corps robuste et endurant et, sans doute, une aptitude atavique au travail manuel.
Ces conditions sont indispensables.
Le Comité Dupleix est assiégé d'aspirants colons. Mais la plupart sont de pâles citadins qui n'ont pas su faire leurs affaires, pour qui la colonisation est un pis-aller et que rien n'a préparés à la vie agricole. Ou bien, ce sont des bacheliers chétifs et ignorants. — Et tous, par une contradiction ingénue,
regardent les colonies comme un Eldorado et se figurent pourtant qu'ils font un sacrifice digne d'admiration en demandant fi y aller.
M. Arthur Maillet dit fort bien : « Tout Français qui cherche à s'expatrier veut être certain d'avoir la vie assurée en arrivant à la colonie, et certain aussi de pouvoir rentrer en France après une courte absence, afin de jouir en paix des revenus qu'il aura amassés. » Ces gens-là se figurent que, devenus colons, ils seront des façons de fonctionnaires pittoresques à chapeau de planteur, comme sur les boîtes d'épicerie, et que l'Etat se chargera de les enrichir.
Le Comité Dupleix passe une partie de son temps à décourager les candidats de cette espèce.
Trop souvent donc, jusqu'ici, ceux qui allaient aux colonies étaient des déclassés, des désespérés, des vaincus, des faibles, des incapables, des gens de médiocre qualité physique et morale. Et quand, par hasard, des bourgeois y envoyaient leurs enfants, « c'étaient de mauvais sujets dont ils se débarrassaient pour éviter la ruine et le déshonneur, n
Or, ce que réclament nos colonies, ce n'est point Técume ou le déchet de la métropole, c'est une parlie de son élite.
Ce qu'il faudrait, pour commencer, c'est que la colonisation fût à la mode parmi les gens du monde
et les gens de sport, dans les salons et dans les cercles, dans la bourgeoisie riche et dans ce qui nous reste d'aristocratie. Et il semble que ce mouvement mondain d'opinion ne soit pas trop difficile à provoquer, si Toeuvre coloniale, par ce qu'elle exige d'énergie et comporte d'aventure, et par ce qu'elle concède à l'instinct de commandement, est éminemment «noble », et si déjà, sous l'ancien régime, les gentilshommes ne dérogeaient point en s' y adonnant.
(Je n'ignore point que notre « noblesse » est en nous et que même « un tout petit épicier de Montrouge » peut avoir une âme distinguée. Mais il faut utiliser, pour le bien, jusqu'au snobisme.)
Toutefois, jelaisse aujourd'hui de côté les princes d'Aurec et autres marquis de Tiercé, me réservant de leur présenter une autrefois !'« exploration » comme le plus aristocratique des sports. Je laisse aussi nos jeunes fêtards de la raffinerie, de la carrosserie ou des pâtes alimentaires, de qui j'ai peur qu'il n'y ait rien de bon à attendre. Mais je songe à toute une classe de jeunes gens à qui ce rôle de premiers colons conviendrait merveilleusement : ce sont les fils de la petite noblesse terrienne du pays de France.
Ceux-là, par leur médiocre fortune, par leur condition sociale, parleur éducation et leurs aptitudes,
me paraissent aussi rapprochés que possible de ces « cadets » d'autrefois qui, forcés de se tirer d'affaire, ont été, souvent, de si utiles aventuriers.
Ce ne sont pas des « intellectuels » ni môme des forts en thème. Mais ils sont moins déformés que les élèves de nos lycées par les études classiques et parle baccalauréat — que, d'ailleurs, ils n'ont pas toujours été « fichus » de passer : ce qui ne diminue aucunement la sympathie qu'ils m'inspirent. Il y a pour eux, dans les provinces, des collèges ecclésiastiques en belle situation, entourés de beaux parcs, où les études sont pitoyables, mais où la discipline est paternelle, où on les laisse vivre beaucoup en plein air et pratiquer tant qu'ils veulent les exercices physiques. Ils ne savent pas grand'chose, mais ils ont des muscles et du sang, de la bravoure, de l'adresse, et généralement, parmi leurs préjugés vaniteux, de la probité et de l'honneur.
Aujourd'hui, la plupart vont à Saumur ou à Saint- Maixent, Saint-Cyr étant trop fort pour eux. Ce sont des sous-officiers « chics» et qui ont assez l'esprit militaire. Mais enfin ils n'ont guère dans leur sac que le bâton de maréchal des logis. Après quelques années de garnison, ils se marient, pas très richement, dans leur monde, et vivotent sur leurs terres^ comme ont fait leurs parents. Ils sont grands chasseurs, parfois cultivateurs ou éleveurs passables, quoique routiniers. Rapidement, ce qu'ils ont pu avoir d'intelligence s'assoupit et se ratatine. Ils se retirent de
tout parce qu'ils n'aiment pas la République. Ils ont presque toujours beaucoup d'enfants — ce qui est bien — et qui feront comme eux — ce qui est déplorable.
Ce sont ces jeunes gens-là qui devraient avoir à cœur de « fonder » notre empire colonial. Leur service fini (en attendant que le séjour aux colonies tienne lieu dans une certaine mesure du service militaire), ils feraient d'abord un voyage en Tunisie, au Tonkin, à Madagascar. Puis ils recevraient de leur famille vingt ou trente mille francs, qui leur permettraient de s'établir là-bas dans les conditions les plus favorables. Ils y mèneraient la vie la plus ressemblante à celle du vrai gentilhomme, et ils n'auraient pas grand'peine à devenir d'excellents colons, puisque, fils de la terre, ils en connaissent déjà les travaux ; et puisque, d'autre part, ils sont, de naissance, chasseurs, cavaliers et au besoin soldats.
Toutes leurs meilleures qualités héréditaires trouveraient donc là leur emploi. — Comme ils serviraient, tout en s'enrichissant eux-mêmes, la France républicaine, ils se déshabitueraient de la bouder. Et, en outre, comme ils sont presque tous d'honnêtes garçons et qui ont de bons « principes», ils moraliseraient la colonisation.
Il va sans dire qu'ils épouseraient tout de même
leur cousine ou leur petite amie d'enfance, et qu'ils l'emmèneraient là-bas, dans leur concession, où elle serait reine. Une fille bien née, qui se pique, je suppose, d'avoir eu un bisaïeul parmi les compagnons de La Fayette — ou même, mon Dieu I une arrièregrand'mère aux guerres de Vendée — ne doit pas redouter les voyages ni un peu d'aventure.
Sans compter que, une fois sérieusement établis là-bas, ces colons de choix y appelleraient, pour les employer comme ouvriers agricoles ou industriels, k3 pauvres diables de bonne volonté qui n'ont pas assez d'argent pour y aller comme colons. La métropole s'en trouverait soulagée d'autant. Et par là serait partiellement résolue une des difficultés qui préoccupent le Comité Dupleix.
Ainsi seraient utilisées des énergies aujourd'hui stériles ; et ainsi pourrait travailler au bien général, en même temps qu'à son propre bien, une classe sociale un peu déprimée et désorientée à l'heure qu'il est. Les cadets aux colonies ! (et par « cadets » j'entends aussi les aînés). Leurs ancêtres devaient spécialement le service militaire : que les petits-fils le remplacent par le service colonial ! Ce sera pour eux un bon moyen de rentrer en communion avec la France démocratique et d'en être même les bienfaiteurs.
LeR. P. Didon était, comme on sait, un« colonial »
déterminé. Il serait à souhaiter que tous les journaux religieux et conservateurs fussent résolument « co'oniaux. »
La colonisation n'est pas seulement « une affaire », mais une œuvre essentiellement patriotique, et c'est ainsi qu'il faut la prendre. Elle est présentement la vraie revanche, puisque seule elle peut amener l'autre.
Nous traversons des temps misérables. On a dit que <( l'âme de la France » était aux armées sous la Terreur — et sous le Directoire. Plaise au ciel que bientôt, et sans cesser d'être dans l'armée, elle soit aussi aux colonies I