LE TRIOMPHE DE MARCHAND
OÙ les transports populaires lui faisaient monter aux yeux des larmes de reconnaissance, il marchait dans sa gloire de l'air d'un martyr.
Quelqu'un, en le voyant, me murmurait à Toreille ce titre, de couleur antique, d'un chapitre de Vauvenargues : Clazomène ou la vertu malheureuse.
N'importe ! La journée a été belle, et elle fait honneur au peuple. Ce fut une journée d'une haute moralité. Ce qui n'est accordé ni aux savants, ni aux philosophes, ni aux grands poètes, ni aux vaudevillistes les plus considérables, — ni même aux comédiens et aux comédiennes, — l'énorme acclamation de toute une ville, d'une foule innombrable et qui attend patiemment les heures pour apercevoir son héros, le commandant Marchand l'a reçue tout un jour en pleine face ! Cela signifie que, par un instinct très sûr de la vraie grandeur et des intérêts supérieurs de la race, le peuple met au-dessus du talent littéraire ou du génie artistique quelque chose qui, fort heureusement, n'est point, comme certains dons de l'intelligence, une faveur du hasard, quelque chose qui dépend, en somme, de chacun de nous, et par où le dernier entre les humbles peut devenir une créature de qualité plus rare qu'un grand artiste ou un grand savant : le courage, l'abnégation, le dévouement, la vertu.
Par ces acclamations, le peuple magnanime commentait, sans le savoir, la page de Pascal sur les « trois ordres de grandeur. » Car Tacte de Marchand
est surtout un exploit moral : il n'appartient pas à Tordre des« grandeurs de chair », puisque, justement, Marchand a triomphé, par Tesprit, des puissances naturelles, mais à Tordre delà « charité », puisque ce qu'il a fait, il Ta fait pour Tamour d'une idée et pour Tamour de la communauté française...