DESAIX
Marceau et les Kléber. Il ne faut pas oublier qu'il était jeune comme eux ; qu'il fut général à 25 ans et mourut glorieux dans sa 32e année. Les choses grandes ou terribles delà Révolution et de l'Empire ont été accomplies par de très jeunes gens. (Aujourd'hui, on s'émerveille quand un homme est ministre à 40 ans. Ces fringants quadragénaires nous font d'ailleurs, exactement, la même pitoyable besogne que les vieux.)
Desaixnous offre donc l'image, dont nous sommes déshabitués, d'un jeune philosophe sabreur et d'un stoïcien qui se bat comme un héros d Homère. C'est que la guerre qu'il menait était à ses yeux bienfaisante et sainte. Les guerriers républicains de cette période avaient l'enthousiasme et le désintéressement des premiers Croisés. Soldat de la Révolution à travers le monde, missionnaire en armes de la liberté, de l'égalité et de la jus tice, Desaix avait conscience d'employer la mort à multiplier la vie et de construire par l'épée infiniment plus qu'il ne détruisait. Il se fît aimer et vénérer des Arabes vaincus, qui l'appelaient le « Sultan juste », et commença dans la Haute-Egypte une œuvre assez analogue à celle de Gallieni à Madagascar. — Les funérailles de Desaix furent célébrées jusqu'au Caire, et sonancien ennemi, Mourad-Bey lui-même, s'y fit représenter.
LorsqueJ'an dernier, le général Gallieni débarqua à la gare de Lyon et que François Coppée lui remit une médaille au nom de la « Patrie française », le général salua, dit un mot de remerciement, et ce fut tout.
Depuis, il s'est soigneusement tenu à l'écart de toute manifestation publique. Il n'a eu aucune espèce de relation avec les chefs du mouvement nationaliste. Il vivait je ne sais oii, solitaire, portant Madagascar dans sa pensée, ne voyant nos ministres que pour leur arracher, avec une ténacité froide, les ressources nécessaires à l'achèvement et à la conservation de son œuvre. On devine son opinion sur eux, mais on ne l'a jamais sue.
11 est maintenant en mer, à quelques mille lieues d'ici. Nous pouvons, sans lui faire tort, parler de lui avec sympathie. Si nous lavions loué dans le temps où il était en France, nous eussions risqué de le rendre suspect au ministère d'inconsciente trahison qui semble travailler avec tant de suite à l'abaissement delà patrie.
LE GÉNÉRAL GALLIENI 2o5
Et pourtant, c'est pur sa supériorité seule que le général Gallieni pouvait porter ombrage à nos misérables tyrans d'un jour. Il aime Tordre, lui quia déjà passé deux ans à mettre de Tordre dans une des plus vastesprovinces de notre empire colonial. Son attitude parmi nous fut un acte de foi à la nécessité de la discipline. Son républicanisme est sans tache. lia Tesprit «1 laïque » et aussi libre qu'il se peut. Au Tonkin pendant les marches, il lisait Auguste Comte — qui, il est vrai, est devenu suspect à nos jacobins — et causait philosophie sociale avec ses lieutenants... Mais quoi ! il est honnête homme ;il a une âme de soldat ; il a « fait quelque chose », et il est populaire, bien qu'il n'ait point cherché la popularité. C'était assez pour le perdre, s'il s'était laissé un peu trop acclamer.
On lui permet enfin de retourner là-bas, ce qui était son rêve. Il part plein de dégoût en pensant à ce qu'il a vu, et plein d'espoir en songeant à ce qu'il va retrouver.
L'œuvre qu'il a commencée à Madagascar est admirable. Elle a été vivement et clairement exposée dans un petit livre de son fidèle collaborateur, le colonel Lyautey : Du rôle colonial de Vannée ( chez Armand Colin).
La méthode de colonisation appliquée par le général Gallieni est à la fois généreuse et pratique ; elle est d'un brave homme et dun bon « réaliste »...
D'un seul mot, « l'occupation militaire consiste,
2d6 OPINIONS A REPANDRE
pour lui, moins en opérations militaires qu'en une organisation qui marche. »
« L'un des caractères essentiels de cette organisation, c'est qu'elle ne suit pas loccupation du pays, mais la précède... Tous les éléments de l'occupation définitive sont assurés d'avance; chaque chef d'unité, chaque soldat sait que le pays qui va lui échoir sera celui où il restera, et chefs et troupes sont formés en conséquence. »
C'est en ces termes que s'exprime le colonel Lyautey. Et voici une anecdote qui « illustre » sa théorie :
«... Dans une de mes premières expéditions, étant au bivouac sur la rivière Claire, j'appris qu'un des jeunes officiers présents avait débuté sous l'un des chefs qui avaient laissé au Tonkin la trace la plus profonde, le colonel P. . . ; et, dans mon zèle de débutant, je ne voulais pas laisser échapper cette occasion d'apprendre quelque chose sur sa méthode et sur son œuvre. « Oh ! me fut-il répondu, le conel P . . . , j'ai marché avec lui. Au combat, il se préoccupait bien moins de l'enlèvement du repaire que du marché qu'il y établirait le lendemain. » Sans le vouloir, ce jeune homme, qui croyait faire une critique, avait trouvé la formule de la guerre coloniale, car lorsque, en prenant un repaire, on pense surtout au marché qu'on y établira le lendemain^ on ne le prend pas de la même façon. »
En effet, « croit-on que lorsque chaque soldat sait que le village qu'il aborde sera sa garnison pendant
des mois et des années, il le brùle volontiers? que, lorsqu'il sait que ses rizières le nourriront, il les détruise ? que lorsqu'il sait que ses animaux seuls lui donneront sa viande, il les gaspille ? que, lorsqu'il sait enfin que ses habitants seront ses aides, ses collaborateurs, il les maltraite ? Non. »
Exemple :
« Qu'on me permette d'évoquer à ce sujet le souvenir d'un commandant d'infanterie de marine. Chargé, il y a un an, de soumettre une région sakalave insurgée, il s'était fait une loi absolue d'épargner, de pacifier, de ramener cette population. Je le revois abordant un village hostile, et, malgré les coups de fusil de l'ennemi, employant toute son autorité à empêcher qu'un seul coup ne partit de nos rangs, et y réussissant, ce qui, avec des tirailleurs sénégalais, n'était pas facile. Je le revois, lui et ses officiers, en avant, à petite portée de la lisière des jardins, la poitrine aux balles, et, avec ses émissaires et ses interprètes, multipliant les appels et les encouragements. Et comme cet officier était aussi très bon et très habile militaire et qu'il avait pris d'heureuses dispositions, menaçant les communications, rendant difficile l'évacuation des troupeaux, il réussit, après des heures de la plus périlleuse palabre, à obtenir qu'un Sakalave se décidât à sortir des abris et à entrer en pourparlers. Et ce fut lajoie aux yeux que, le soir venu, il me présenta le village réoccupé, en fête, les habitants fraternisant avec notre bivouac,
à l'abri du drapeau tricolore, emblème de paix. )>
Résumé :
« Bref, le but poursuivi par le général Gallieni^ c'est Tutilisation coloniale de chaque homme du corps d'occupation conformément à ses aptitudes. Ce qu'il n'admet pas, c'est que la force vive que représente un Français aux colonies reste inemployée. Du jour où le secteur assigné à une compagnie a été pacifié, où le dernier coup de fusil a été tiré, cette compagnie ne représente plus seulement l'unité militaire, mais surtout une collectivité, un réservoir de contremaîtres, de chefs d'atelier, d'instituteurs, de jardiniers, d'agriculteurs, tout portés, sans nouvelles dépenses de la métropole, pour être les premiers cadres de la mise en valeur coloniale, les premiers initiateurs des races que nous avons la mission providentielle d'ouvrir à la vie industrielle, agricole, économique et, aussi, oui, il faut le dire, à une plus haute vie morale, à une vie plus complète.
u Et combien cela est facile avec le cher soldat français, redevenu, une fois dispersé par un, par deux, parmi les villages malgaches, le paysan de France, l'ouvrier de France, avec tout ce que ces mots comportent de qualités d'ordre, de prévoyance, d'ingéniosité et aussi d'endurance, de cordialité^ de belle humeur. ->■>
Conclusion : « La grandeur de la guerre coloniale ainsi comprise, c'est qu'elle fait de la vie. »
Installer dans chaque village malgache un village français ; conquérir la race vaincue par le seul attrait d'une vie supérieure, telle est donc Tentreprise que poursuivent nos soldats à Madagascar, sous la conduit d'un chef humain et avisé, qui pense noblement et qui voit clair.
Le soldat, dans ce système, n'est plus seulement un spécialiste delà force ; c'est l'homme au complet, l'homme employé tout entier, pour le bien conmiun, à propager la civilisation de sa patrie.
Or, de l'autre côté du détroit africain, un peuple qui se dit chrétien écrase sous la force brutale du nombre et assassine, par un stupide orgueil et au profit de quelques monstrueux rois de l'or, un autre peuple chrétien, un peuple de même religion et de même race que lui, et qui lui est assurément supérieur par la vertu et par la conception de la vie.
Pendant ce temps-là, Gallieni élève à nous une race qui nous est notoirement inférieure et étrangère ; augmente, avec leur bien-être physique, la valeur morale des vaincus et, du même coup, fait progresser en dignité et en bonté les vainqueurs euxmêmes.
En face de la victoire ignoble des Anglais au Transvaal, il poursuit, à Madagascar, une victoire paci-
lique et bienfaisante, pareillement utile aux conquérants et aux conquis.
Ainsi, un peu de joie et de réconfort nous vient d^e là-bas. Tandis qu'un ministre de la guerre francmaçon semble s'acharner à défaire l'armée, Gallieni nous montre à quels généreux travaux, d'un intérêt français et humain, l'armée de la République peut être employée.
L'anarchie est dans la métropole, que tyrannise une bande innomable. Les bonnes volontés se découragent, trop éparses. Comment les réunir et les maintenir en faisceau ?... Mais, là-bas, sous la direction d'un véritable chef et sous l'influence d'une grande idée commune, nulle énergie ne se perd, et l'on peut constater encore, selon le mot du colonel Lyautey, « la valeur croissante du Français individu. »
Le général Gallieni est parmi ceux qui exercent avec le plus de génie la traditionnelle « action française », bonne à nous-mêmes, bonne aussi aux autres. Au risque de le compromettre (mais il est si loin!), nous voyons en lui un des grands espoirs de la République de 1902.
Il est fort heureux, en somme, que M. Melchior de Veguë ait représenté, à la dernière Chambre, « l'àme de TArdèche. » Tout ce qu'il a pu comme député, c'a été de faire le moins de mal possible et de s'abstenir souvent ; mais il a beaucoup observé et profondément senti. Et, de sa « législature » transformée pour lui en spectacle, il a lire un roman, les Morts qui parlent, tout plein de passion et de pensée, et écrit d'un grand style, auquel je ne saurais reprocher (si encore je l'osais) qu'un excès de « nombre » et de plénitude ou de tension oratoire.
11 y a dans ce livre des choses que j'aime sans y tenir autrement. Il y en a que j'aime et auxquelles je tiens, et que je regarde comme précieuses, considérables, définitives.
Parmi les premières, je range le « roman » proprement dit et ses personnages. — Rien que cela?
— Mon Dieu, oui ! mais cela n'a pas, dans respèco, autant d'importance que vous croyez. La fable essentielle est une variante de Dalila. Le député socialiste juif ElzéardBayonne, en qui se mêlentrinstinct révolutionnaire et Tinstinct pratique de sa race, Baruch jouisseur, théâtral et avisé, subit la fascination d'une Russe fatale, démente à froid, plus révolutionnaire que lui, et qui le rejette quand elle connaît quil n'est plus à la hauteur de son rêve slave. Sur quoi Elzéard se fait tuer en duel, — comme le romantique Lassalle, à qui il ressemble.
Des autres personnages du livre, je ne retiendrai que la comédienne Rose Esther, ancienne élève de l'Ecole normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. Elle a compris quel'Aspasie et l'Impéria de ce temps, c'est la femme de théâtre « distinguée » ; et sa vie et toute sa personne sont un miracle d'arrangement et de préméditation. Le spiritualisme du bon M. Pécaut n'a pu lui fournir une règle des mœurs, sans doute parce qu'elle avait beaucoup d'appétits, mais lui a laissé le goût de la décence extérieure ; et ses fortes études universitaires lui serviront du moins à faire, de sa vie de courtisane, une œuvre d'art.
Vous vous souvenez que, au cours même de la publication du roman, des membres respectables de l'Eglise réformée crièrent au sacrilège parce qu'il avait plu à l'auteur que Rose Esther, avant une de ses chutes, feuilletât, avec une mélancolie gentille, les cahiers de son bon maître. Et vous n'avez pas oublié
avec quel agrément — et quelle fermeté — M. de Vogue revendiqua en cette occasion, pour lui et pour tous les Français, le « droit au sourire. »
Grâce, tout justement, à Fontenay et aux cahiers de M. Pécaut, Rose Esther, encore qu'elle raisonne un peu trop, est une figure qui paraît neuve et dont on se souvient. — Ailleurs il semble que M. de Vogue explique ses personnages plus qu'il ne les fait vivre, et les démontre plus qu'il ne les montre. On peut regretter aussi que son dialogue ne se rapproche pas toujours assez de la vérité de nos conversations courantes. Tout cela revient à dire que certains manques de M. de Vogue romancier trahissent l'homme qui a commencé par être un historien philosophe et par « penser » sans l'aide d'aucune fiction. Les Morts qui jjarlent, c'est le roman d'un « essayiste » plus que d'un conteur. Personnellement, cela me gène très peu.
La théorie qui a suggéré le titre du livre, et qui reparaît de temps en temps au cours du récit comme un leit-motiv, ne me gêne pas non plus. Je ne la trouve pas très explicative ; mais elle est curieuse, et elle est « àeflct. » La voici :
Pendant une séance, où une interpellation sur un mandement d'évêque a changé la Chambre en une arène hurlante, un député naïf fait cette réflexion : (( ... Voilà de bons garçons, pour la plupart, qui
causaient familièrement dans ces couloirs, tout à rheure... faisant bon marché de leurs étiquettes politiques, à telles enseignes que je suis tombé de mon haut, ce matin, en entendant bafouer la République par des républicains avérés, les princes par des monarchistes notoires. Cette porte franchie, ils se transforment en ogres ; on croirait qu'ils vont s'entredévorer ; ils se replongent dans le bain de haine, me disait l'un deux... Expliquez-moi cela. »
Et le grand philosophe député Ferroz explique : « ... Je constate ici ce phénomène : les grands tumultes excités par les sentiments de religion chez des hommes qui n'ont pas de religion... Vous croyez voir les gestes, entendre les paroles de cinq cent quatre-vingts contemporains, sans plus, conscients et responsables de ce qu'ils disent et font ? Détrompezvous. Vous voyez, vous entendez quelques mannequins... qui font des mouvements réflexes, qui sont les échos d'autres voix. Regardez, derrière eux, une foule innombrable, les myriades de morts qui poussent ces hommes, commandent leurs gestes, dictent leurs paroles... Surtout quand les grandes idées, les grandes passions entrent en jeu, écoutez bien les voix : ce sont les morts qui parlent... Avez-vous observé Félines, le joyeux viveur ? Il écumait. S'il eût tenu Boutevierge sur un bûcher, il aurait mis le feu au fagot ; et Boutevierge lui eût certainement rendu la pareille. Dans les muscles énervés de Félines, c'étaient de longues généra-
tions d'ancêtres, gentilshommes croyants et comI)atifs, qui s'escrimaient pour leur Dieu. Dans ceux du robin Boutevierge, c'étaient tous les vieux procureurs qui ont lutté contre TEglise, de Philippe le Bel à la Convention. Quant à Bayonne, inutile d'insister, n'est-ce pas? Tout au fond de ce Parisien... la voix immémoriale d'Israël clamait son farouche anathème aux gentils... Cet intrigant de baron Lebrun retrouvait la piété des bourgeois ses pères, austères jansénistes du Marais. D'autres, les plus nombreux, prolongeaient la vieille hargne du manant toujours geignant sous la dîme abbatiale, toujours enclin à se gausser du clerc, avec une peur atroce de l'enfer. Et Mirevault, le riche fabricant de tissus, cet esprit libéral et commercial, si prudent, si réservé dans l'habitude delà vie, avez-vous vu comme elle lui remontait au visage, la flamme des passions calvinistes ? Oui, c'est làle problème insoluble de notre vie nationale... Notre vieille terre exhale des miasmes accumulés par nos divisions séculaires; nous mourons de cette malaria. »
Cela est saisissant. Cela est vrai dans une large mesure. Nous avons tous éprouvé, depuis deux ans, que la France est encore déchirée dans son présent par son passé. Mais pourtant, « ces morts qui parlent », j'imagine qu'ils parlaient encore plus fort quand ils vivaient; et leurs divisions n'ont pas empêché la France de se faire, et même d'être assez grande par moments. Si ces haines, transmises à
leurs arrière-petits-fils, mais assoupies chez eux la plupart du temps, défont aujourd'hui un pays qui s'est fait autrefois malgré elles, il faudrait donc admettre que les sentiments divergents de nos ancêtres sont plus vivants et plus actifs en nous, à l'état d'instmcts hérités, qu'ils ne furent en eux à l'état de croyances et de convictions ? Et cela, sans doute, est possible. Mais il n'est pas de nation en Europe qui n'ait été jadis divisée par des haines : pourquoi ne sont-elles pas toutes déchirées par « les morts qui parlent ? » ou pourquoi n'ont-elles retenu que les paroles bienfaisantes de leurs morts ?...
Mais la partie vitale et maîtresse du livre, celle qui tient du chef-d'œuvre, est celle où l'auteur décrit et explique le fonctionnement du régime parlementaire.
La stérilité et la malfaisance de ce régime ; l'immense et lugubre plaisanterie du suffrage universel tel qu'il est pratiqué ; le « cercle vicieux de la mendicité parlementaire, » et comment « l'électeur mendie des faveurs chez le député, qui les mendie chez le ministre, lequel mendie les votes du député, qui mendie les suffrages de 1 électeur » ; comment les étiquettes verbales, monarchistes, opportunistes, radicaux, socialistes, ne sont rien, « car sous ces étiquettes il y a des intérêts et des vanités, impres-
criptibles facteurs des dissensions humaines... el il y a des inégalités sociales, plus douloureuses dans un pays fou d'égalité » ; rasscrvissemont du « législateur » à son comité ; le souci du bien public aboli par le souci de la réélection ; les lionnes volontés et les capacités individuelles annulées par la pusillanimité et Tégoïsme général ; Témiettement et l'anéantissement des responsabilités ; la tyrannie des violents et des « renchérisseurs» ; les dél.ats parlementaires transformés en luttes de convoitises mesquines et furieuses autour des portefeuilles ; la corruption à Tétat endémique ; partout la lâcheté et Thypocrisie ; la politique devenue simplement Texploitation du pouvoir par un parti et, dans le fond, par une société occulte ; un régime caractérisé par le maximum de convention et de mensonge et par le maximum de gaspillage des forces nationales... tout cela, — sans compter bien d'autres choses encore qui s'y rapportent, — M. de Vogue l'a décrit ou mis en scène, tour à tour avec une exactitude d'analyse etune puissance de synthèse, et avec un sentiment de la vie et une amertume de cœur et une hauteur de jugement qui font de certains chapitres (r/>H7irt/jo;i, le Bain de habwj la Séance continue, le Panama) le réquisitoire le plus fort qu'on ait écrit contre le parlementarisme français des vingt dernières années. Là, l'historien a su devenir romancier, et le romancier s'est heureusement souvenu qu'il fut historien et philosophe.
Ils montent de toutes parts, ces cris d'indignation ou ces hoquets de dégoût contre le régime parlementaire. Les hommes gravesquime demandent «lefond de ma pensée » là-dessus, (je crois bien que le fond delà leur est le Beati j905szrfen^es), assurent que ce dont on se plaint, ce sont inconvénients négligeables, inhérents au meilleur des régimes, — et que ce fut déjà ainsi, notamment sous la monarchie de Juillet, Et nous savons, en effet, que ce n'était pas alors très joli ; mais nous voyons qu'aujourd'hui c'est hideux. Au moins, le parlementarisme du temps de Louis- Philippe nous gardait-il des finances passables. Mais outre rabaissement au dehors et la discorde civile, aous devons à la République parlementaire la banqueroute imminente. — Dans l'impuissance, dans la corruption, dans la décomposition morale d'un régime, il y a des degrés, voilà tout. Le véridique roman de M. de Yoguë nous rappelle énergiquement que nous sommes au plus bas de ces degrés...
Une lumière, pourtant, dans ce livre sombre : l'admirable chapitre des Soudanais,